• Embed Doc
  • Readcast
  • Collections
  • 1
    CommentGo Back
Download
 
 
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES 
 N° 81 
16
cendante d’Acadiens que certains francophones ma- joritaires vouent à l’assimilation de longue date
2
. Laraison pour laquelle ce terme est mis en exergue estqu’il n’a pas plus de traduction en France qu’en Aca-die. L’«empowerment» qui signifie «se donner sonpouvoir soi-même» n’a curieusement pas d’équiva-lent en France. Les processus correspondant à cetteidée sont certes analysés dans les domaines de la psy-Dans les années 1980-2000, l’«empowerment» a en-suite traduit, en Amérique du Nord, l’idée décomplexéede réalisation individuelle dans le contexte profession-nel ou dans celui du développement personnel, entreautres. L’Acadie participe de cette vision nord-améri-caine bien plus que de l’image figée que l’on peut enavoir en France : celle des lointains cousins pittores-ques qui jouent du violon et mangent du homard. Cettevision folklorique et la nostalgie qui l’accompagne re-flètent avant tout notre désir d’originalité, dans uneFrance qui pense encore ses dimensions régionale, na-tionale et multiculturelle en termes de clivages.
IDÉAUX RÉVOLUTIONNAIRESET RÉALISATIONS TRONQUÉES
L’Acadie est l’une des rares minorités ethnolinguisti-ques historiques à avoir survécu en Amérique du Nord.Ce constat étonnant n’a pourtant suscité que peu d’étu-des visant à dévoiler les raisons de cette singularité.L’analyse des non-dits en cause s’annonce donc ins-tructive en terme d’«empowerment». Une telle démar-che permet de mettre au jour que l’établissement, lasurvie et le développement de communautés acadien-nes tiennent autant à la volonté d’individus qu’auxhasards de l’histoire ou à la Providence. Dès le traitéd’Utrecht, en 1713
3
, des Acadiens pris en tenaille en-tre les pouvoirs impérialistes français et anglais ten-tèrent de négocier un statut de neutralité. Ils cherchè-rent à négocier leur allégeance au nouveau suzerain,le roi d’Angleterre, en échange du maintien de leurlangue, de leur religion et, même si cela n’était pas
l’empowermentL’Acadie,la France et
singularité
L
’emploi d’un terme anglophone dans ce titrene fait pas allusion au phénomène du chiac
1
,ni à celui d’une vision quelque peu condes-
André Magord est maître deconférences en civilisation nord-américaine et directeur de l’Institutd’études acadiennes et québécoises àl’Université de Poitiers. Il a dirigél’ouvrage collectif
L’Acadie plurielle.Dynamiques identitaires collectives et développement au sein des réalités acadiennes 
(980 p., éd. IEAQ et CEAUniversité de Moncton).
chanalyse ou de la politique mais pasdans l’acception nord-américaine oùce terme est employé, entre autres, àpropos des minorités ethniques quidans les années 1970 se sont extir-pées de la vision assimilatrice du«melting-pot». Il en fut de mêmepour les autres groupes victimes dediscrimination, notamment les fem-mes et les homosexuels, qui ont op-posé leur désir d’égalité à la visionconservatrice dominante.
L’établissement, la survie et le développement decommunautés acadiennes tiennent autant de la volontéd’individus qu’aux hasards de l’histoire. D’où la culture del’empowerment, mot sans équivalent en français
Par
André Magord
Actu81.pmd 01/07/2008, 16:5116
 
 
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES 
 N° 81 
17
exprimable en ces termes à l’époque, de leur mode devie propre où ils demeuraient leur propre maître, bref «empowered». Parmi les autres non-dits de l’histoiredemeure celui de la survie des Acadiens après leurdéportation, que leur coûtera leur volonté d’une vienon assujettie. Les grands traits de cette histoire sontconnus sous les termes d’«un siècle de silence», 1755-1860, puis d’une période de clérico-nationalisme,1860-1960. L’histoire dans l’Histoire des Acadienspendant ces deux siècles révèlerait autant les raisonsde leur survie que les faits de l’histoire officielle. LesAcadiens durent en effet résister à l’oppression de lamajorité anglophone mais aussi à l’attitude discrimi-nante des Québécois. Bien plus que les mythes, telcelui d’Evangéline, érigée en porte-étendard d’unenation acadienne, l’expérience concrète de la surviephysique, matérielle et psychologique
4
explique leuraptitude à l’autodétermination identitaire.Aujourd’hui, un complexe d’infériorité continue d’êtreentretenu quant à la vie des Acadiens dans ces com-munautés quasi autarciques jusque dans les années1950. A la même époque, la population anglophone,soutenue par ses institutions, se portait beaucoupmieux. Pourtant, quiconque connaît la vie de ces com-munautés acadiennes de près sait combien elles comp-tent d’hommes et de femmes qui ont été des acteursvaleureux du maintien de leurs communautés. Cespersonnes étaient animées du désir de préserver leurlangue, leur religion, leur culture mais ils étaient aussiet peut-être surtout guidés par leur aspiration à pré-server la liberté de leur singularité, dictée par les in- justices de l’histoire mais aussi par le contexte duNouveau Monde «terre d’opportunités nouvelles».Dans les années 1960, comme dans tout l’Occident,les verrous du conservatisme moral et politique al-laient sauter en Acadie. Mai 1968
5
fut l’occasion d’uneexpression enfin publique de la richesse créative etde la dynamique du peuple acadien. Toutefois, lesAcadiens ne sont pas allés au bout de leur«empowerment». Ils ont rattrapé une bonne partie deleur retard socioéconomique et structurel. Ils ont ob-tenu l’égalité des droits linguistiques dans la provincedu Nouveau-Brunswick ainsi que leur propre systèmed’éducation mais les droits constitutionnels et les ins-titutions déresponsabilisent autant qu’ils soutiennentune communauté. A l’ère de la «globalisation
6
» , del’individualisme et du matérialisme triomphants, lesrepères qui servent l’existence collective s’estompent.Pour les Acadiens comme pour les Français, quaranteans après 1968, se pose fondamentalement la ques-
Actu81.pmd 01/07/2008, 16:5217
 
 
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES 
 N° 81 
18
tion du vivre ensemble, du sens à donner à l’organi-sation collective. En Acadie, ce questionnement estplus urgent encore car, depuis le début des années2000, l’Acadie est entrée dans une phase d’assimila-tion ethnolinguistique. La question du sens à donnerà un vécu collectif renvoie concrètement aux respon-sabilités non assumées de 1968 ; celles d’une quêtede justice et d’équité menant à une solidarité réelle.L’«empowerment» serait en ce sens, en Acadiecomme en France, d’oser l’analyse du décalage entreles idéaux révolutionnaires et les réalisations tron-quées. Après le déverrouillage du plan moral, il nousreste à dévoiler nos propres aveuglements sur nos fonc-tionnements, notre confusion, notre instabilité émo-tionnelle, nos ego-, socio-, ethno-, centrismes, autantd’obstacles qui nous séparent de la sagesse réelle desidéaux auxquels aspire tout progressiste.L’«empowerment» devient alors le pouvoir de se voirtel que l’on est, en découvrant les obstacles réels à unagir émancipateur, c’est-à-dire qui nous relie les unsaux autres dans un but de progrès commun et con-tinu. Cette démarche exige à la fois une observationconstante de soi et une ouverture sensible à l’autre(Lévinas). Au plan collectif, cette exigence se traduitdans des idées de socialité active, de solidarité réelle,d’altérités constructives, de fraternité.Au sein du microcosme acadien, le maintien d’unesingularité implique le dépassement des schémas éta-blis, ceux du nationalisme ethnique, du refuge dansles institutions officielles, de la fuite dans le maté-rialisme et dans la virtualisation médiatique et tech-nologique des existences. Le maintien d’une singu-larité, pour cette minorité, dépendra de sa capacité àtranscender, comme elle a déjà su le faire, ses repré-sentations, ses inerties et les contingences de l’épo-que, afin de se redonner le pouvoir de renouveler saraison d’être. Cette problématique qui questionneconcrètement leur survie peut alors éclairer des peu-ples majoritaires, comme les Français de France, quiperçoivent beaucoup plus difficilement la gravité deleur incohérence et la nécessité d’une remise en ques-tion fondamentale, dans les faits, c’est-à-dire unedéconstruction de nos certitudes personnelles et col-lectives. A l’occasion des nombreux contacts quiauront lieu avec les Québécois, dans le contexte du400
e
anniversaire de la ville de Québec et avec lesAcadiens dans celui du Congrès mondial acadien de2009, souhaitons que des échanges fructueux pour-ront avoir lieu sur nos aspirations communes à ré-duire les décalages entre nos idéaux et nos engage-ments et sur nos désirs de renouer avec des projetsd’existence commune cohérente.
1. Le chiac est parlé dans différentes parties de l’Acadie. Cettevariété de langue, ou langue à part, selon les observateurs, estconstruite à partir de la langue française d’Acadie avec des ajouts demots et constructions syntaxiques empruntés à la langue anglaise.2. Je parle ici de l’ethnocentrisme français mais aussi de celui desQuébécois qui, à partir de leur mouvement indépendantiste desannées 1960, ont voué les autres minorités franco-canadiennes à ladisparition.3. Ceux qui souhaitent un résumé de l’histoire acadienne peuventconsulter le site : http://www.cyberacadie.com/acadhist.htm.4. Notamment face à l’oppression du clergé qui cherche à éliminerla culture populaire et plus particulièrement sa dimension festive.5. La première thèse consacrée à ce sujet en Acadie vient d’êtresoutenue : Joël Belliveau, «Tradition, libéralisme etcommunautarisme durant les Trente glorieuses : les étudiants deMoncton et l’entrée dans la modernité avancée des francophonesdu N.-B.», 2008.6. L’impact des phénomènes de mondialisation, appeléscommunément globalisation au Canada, est beaucoup plusmarquant au sein d’une minorité.
Départ triomphal le 8 mai dans le vieuxport de La Rochelle de la grande traverséede l’Atlantique, organisée par la ville dansle cadre du 400
e
anniversaire de lafondation de Québec. Après une journéede festivités qui ont attiré plusieursdizaines de milliers de personnes, lemajestueux Belem et la flottille de 45bateaux ont levé l’ancre.Photo Patrick Lavaud
singularité
REPÈRESCHRONOLOGIQUES DE LANOUVELLE-FRANCE
1524
 
:
 
Voyage
 
sur
 
le
 
littoral
 
nord-américain
 
de
 
Giovanni
 
daVerrazzano
 
qui
 
nomme
 
la
 
NouvelleAngoulême
 
(New
 
York).1534
 
:
 
Premier
 
voyage
 
de
 
JacquesCartier
 
au
 
Canada.1600
 
:
 
Fondation
 
du
 
poste
 
de
 
traitede
 
Tadoussac.1603
 
:
 
Expédition
 
au
 
Canada
 
deFrançois
 
Gravé
 
du
 
Pont,accompagné
 
de
 
Champlain.
 
Alliancefranco-algonquienne.1604
 
:
 
Expédition
 
de
 
Pierre
 
Duguade
 
Mons,
 
accompagné
 
deChamplain
 
et
 
de
 
Jean
 
de
 
Biencourt.Etablissement
 
à
 
l’île
 
Sainte-Croix.1605
 
:
 
Fondation
 
de
 
Port-Royal
 
enAcadie
 
par
 
Pierre
 
Dugua
 
de
 
Mons.1608
 
:
 
Fondation
 
de
 
Québec
 
parChamplain.1654-1670
 
:
 
Occupation
 
anglaise
 
del’Acadie.1699
 
:
 
Fondation
 
de
 
la
 
Louisiane
 
parPierre
 
Le
 
Moyne
 
d’Iberville.1713
 
:
 
Traité
 
d’Utrecht
 
:
 
la
 
Franceperd
 
l’Acadie,
 
Terre-Neuve
 
et
 
la
 
baied’Hudson.1718
 
:
 
Fondation
 
de
 
La
 
Nouvelle-Orléans.1720
 
:
 
Fondation
 
de
 
Louisbourg.1745-1749
 
:
 
Occupation
 
anglaise
 
del’île
 
Royale.1755
 
:
 
Le
 
Grand
 
Dérangement,déportation
 
des
 
Acadiens.1756
 
:
 
Déclenchement
 
de
 
la
 
guerrede
 
Sept
 
Ans
 
en
 
Europe.1758
 
:
 
Chute
 
de
 
Louisbourg.1759
 
:
 
Chute
 
de
 
Québec.1760
 
:
 
Chute
 
de
 
Montréal.1762
 
:
 
Traité
 
de
 
Fontainebleau
 
:cessio
n
de
 
la
 
Louisiane
 
à
 
l’Espagne.1763
 
:
 
Traité
 
de
 
Paris
 
:
 
fin
 
de
 
laguerre
 
de
 
Sept
 
Ans,
 
perte
 
du
 
Canadaau
 
profit
 
de
 
l’Angleterre,
 
la
 
Franceconservant
 
Saint-Pierre-et-Miquelon.1764
 
:
 
Fondation
 
de
 
Saint-Louis(Missouri).1774
 
:
 
Quebec
 
Act.1800
 
:
 
Traité
 
secret
 
de
 
SanIldefonso
 
:
 
l’Espagne
 
restitue
 
laLouisiane
 
occidentale
 
à
 
la
 
France.1803
 
:
 
Napoléon
 
vend
 
la
 
Louisianeaux
 
Etats-Unis.
LE FAIT ACADIENEN FRANCE
Sur
 
ce
 
thème,
 
le
 
Comité
 
des
 
amitiésacadiennes
 
propose
 
une
 
journéed’études
 
avec
 
l’IEAQ
 
et
 
lelaboratoire
 
Mimmoc
 
de
 
l’Universitéde
 
Poitiers.
Actu81.pmd 01/07/2008, 17:1618
of 00

Leave a Comment

You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...

C'est un article intéressant, et Chapeau pour avoir osé parlé de relation Québec-Acadie qui sont souvent problématique et douloureuses du côté Acadien, même si les choses se sont beaucoup améliorées récemment.

You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...