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L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES 
 N° 81 
24
Les textes et photographies de cettechronique parus depuis 2004 sontréunis, avec des inédits, dans
Le diable,l’assaisonnement 
, livre publié en février2007 aux éditionsLe temps qu’il fait (124 p., 17
).Ce recueil fait suite à
Fouaces et autres viandes célestes 
, livre distingué en2004 par le prix du livre en Poitou-Charentes, le prix des mouettes enCharente-Maritime et le prix Erckmann-Chatrian en Lorraine.
Le fricot
Par
Denis Montebello
Photo
Marc Deneyer
C
gria, paella royale, fromage, dessert. Letout pour 14 euros.Vous pouvez, si vous ne voulez pas dumenu, acheter votre pain sur place, à laboulangerie, ainsi que votre fricot : lamarchande de fromages sera là, avec seschèvres frais ou à l’échalote, et voustrouverez du pâté au
Sporting
 
: le café-restaurant fait aussi épicerie.Vous pouvez, si vous craignez de forcerla note en transformant ce café de villageen auberge espagnole, assister au karaokésans manger.Vous pouvez, si le spectacle des vivantsvous afflige, qui font tout comme à latélé, voyager avec ce fricot. Avec cette
 fricassaïe
où vous entendez
 frire
les œufsque vous avez
cassés
. Cuire dans sa saucela viande coupée en morceaux. Dansbeaucoup de sauce, car il faut que ceragoût donne du goût au pain, redonne legoût du pain, qu’on s’en coupe de bellestranches. Et nombreuses.Vous pouvez, maintenant que vous êtescalé, vous rendre au bal. Danser avec lesmorts et les parquets Goimier. EcouterAimé Bozier, le célèbre violoneux duPays des Brandes, reprendre de ses «bou-dins fricassés». Chanter une complaintepuis une chanson apprise à la foire demai. On y entend toutes sortes de
rigourdaines
:
de calembredaines. On yvotre mère, mangez beaucoup de pain
 pour 
 
économiser 
 
le
 
 fricot 
. Le fricot semange avec parcimonie. Un bout de fro-mage, un reste de pâté suffit. C’est à celaqu’on reconnaît le bon fricot. A celaqu’on reconnaît le bon gars. Jeannot estun bon gars. Il est bon comme le bonpain. Comme la vie. Comme ces
viesminuscules
que raconte Pierre Michon, àquoi beaucoup de sauce donne beaucoupde goût. Ou ce qui reste de ce qu’on africassé la veille : de l’omelette à l’oseille,du boudin. Ou encore un chèvre sec, etqui embaume.Quand il ressemble à ce petit fromage duret qu’il fait manger du pain, le fricot est
comentable
. Il est parfait et il fait de vousun parfait commensal, quelqu’un qu’onne regrette pas de recevoir à sa table. Carvous nourrissez la conversation. Vousconnaissez le plaisir de manger. Vousl’augmentez en parlant, vous le faitesdurer. Vous redonnez du goût aux mots,le goût des mots. Vous faites avec lesmots ce que le fricot fait avec le pain.Vous faites parler.Vous faites aussi voyager. Pas forcémenten extase, même si vous écoutez ce queles mots ont à dire. Même si vous interro-gez le miroir. Vous ne le traversez pastoujours, ce miroir, vous n’allez pas tou- jours au bal. Danser avec les morts. Vousne les écoutez pas toujours chanter commece samedi soir au
Sporting
. Ces mortsavec leur fricot. Ce
 paure
 
 munde
quichante sa pauvre vie. Autrement dit qui lapleure. Vous n’allez pas toujours si loin.Parfois vous vous arrêtez au Canada, ouen Louisiane. Histoire de reprendre desforces avec le fricot. Avec ce fricot depoulet. Ce
 fricot 
 
à
 
la
 
 poule
 
de
 
Turlupine
qui est un plat typiquement acadien. Dontla recette dit qu’il se confectionne avecde la viande, de la volaille, des fruits demer, du gibier. Qu’il est un élément deconvivialité puisqu’on organise des
soi-rées
 
fricot 
. Où la famille est conviée, etles voisins. Où tous sont invités
au
 
 fricot 
.voit des
mundes
. Le grand monde, lebeau monde, parfois il risque un œil. Ony voit surtout le
 paure
 
munde
 
: les pau-vres, les humbles, les petits.
 Les
 
gens
 
de peu
, comme les appellera Pierre Sansot.Comme ils vous appellent. Dès que vousdites
 fricot.
 
Ils sont là. Réunis pour laphoto et qui vous fixent. Qui sollicitentvos suffrages. Les âmes du purgatoire.Vous les aideriez avec vos prières. Sivous ne vous contentiez pas de les regar-der danser. De les écouter chanter. Euxqui sont sortis pour vous. Sortis des
creux-de-maisons
 
: de chez Ernest Pérochon.Comme ce Gustinet avec sa belle voix de«raudeur». Il tient longtemps la dernièrenote et la fait trembler comme personne.C’est lui qui lancera ce refrain que vousreprendrez en chœur. C’est-à-dire toutseul. Ce refrain que vous savez par cœursans l’avoir jamais appris. Etant donnéque vous n’étiez pas invité à la noce. Quevous n’êtes pas du village.«T’as le fricot, JeannotT’as le fricot, ho ! ho !»Celui qui n’apprend pas à l’école et quidans le peu qu’il fait se montre d’unegrande maladresse, celui-là,
le
 
gagnera jhamais
 
son
 
 fricot 
. Et si par chance il a untravail, il boit
tout 
 
son
 
 fricot 
, il ne des-soûle plus.Jeannot, aujourd’hui qu’il se marie,
a
 
le fricot 
. Il n’a pas grand-chose à mettre surson pain, pas une belle femme à mettredans son lit. C’est même, cette femmequ’il épouse,
un
 
drôle
 
de
 
 fricot 
 
! Voilà ceque lui chante la noce, ce que lui lanceGustinet avec sa belle voix de «raudeur».Mais le peu qu’il a donne du goût à sonpain, rend sa vie supportable.Vous aussi, vous l’avez. Avec ce refrainque lance Gustinet. Que les
mundes
re-prennent. Tous ces gens sortis ce samedisoir et attablés au
Sporting
. Vous
avez
 
le fricot 
. Un mot à vous mettre sous la dentet qui parfumera joliment votre quoti-dien. Avec lui vous éviterez les dépensesinutiles. Qui vous ruineraient, et votreréputation. Voulez-vous passer pour ungourmand, un dépensier ? Mangez
le
 
 fri-cot 
 
sans
 
pain
. Mais si vous êtes le bondrôle qu’on dit, suivez les conseils dee samedi soir, à partir de 20 h,
le
 
Sporting
propose une soiréekaraoké. Un repas avec san-
saveurs
Actu81.pmd 01/07/2008, 19:0624
of 00

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