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L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES 
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tombe sur un livre de grammaire icarienne qui décritla société idéale. Si le bonheur existe, il est en Icarie.Après un voyage qui ressemble à un chemin de croix,le jeune homme parviendra au pays de la félicité so-ciale. La vie icarienne, très bien réglée, répond à unedéfinition mathématique du bonheur. Cette société estdevenue parfaite après deux révolutions. De cette gestepopulaire émerge Icar, le dictateur éponyme, le guide,à la fois père et dieu. Quand William rentre à Lon-dres, il a perdu la raison – Icarie veut garder ses se-crets – mais son journal intime est retrouvé par unFrançais qui va le publier sous le titre :
Voyage en Icarie.
En réalité, ceci est un conte, tout droit sorti del’imagination et de la plume d’Etienne Cabet (1788-1856), théoricien de cette utopie communiste.Icarie est un territoire imaginaire avec sa propre lan-gue, ses propres règles, où l’argent n’existe pas, à l’ins-tar de l’
Utopia
de Thomas More. En Icarie, une éga-lité absolue règne sans compromis. La propriété y estabolie. De cette utopie communautaire émerge alorsune terminologie peu usitée auparavant et un nouveauparti qui aura un long avenir politique : le commu-nisme. Afin de rallier la majorité à cette nouvelle théo-rie, Cabet n’hésite pas à faire de Jésus-Christ, modèleincontournable, le premier communiste de la terre.Publié en 1842, le livre de Cabet a du succès dans lesmilieux populaires mais, rapidement, le communismeicarien effraie la bourgeoisie. Les communistes sontpersécutés par la Monarchie de Juillet. A Buzançais,en 1847, trois Icariens sont guillotinés pour l’exemple.Dans les lettres envoyées à Cabet, on apprend que lapolice perquisitionne chez ceux qui sont soupçonnésde détenir le conte subversif. Les Icariens témoignent :lors des sermons dominicaux, les curés interdisent auxparoissiens de lire cet ouvrage, les patrons licencientles ouvriers lisant
Voyage en Icarie
lors des pausesdéjeuners. Ces persécutions font de Cabet un martyr.Ainsi, il redouble son influence. Un couple d’ouvriersremercie les gendarmes de les avoir appelés
«les Ca-bet».
Des lettres d’admirateurs inondent le bureau du
Populaire
. Ils vénèrent Cabet, l’appellent
«Père».
Illeur a permis de se penser différemment :
«Vous quinous faites si grands !»
répètent-ils. L’Icarie de Cabetest désormais leur seul espoir. Le contexte économi-que de 1847 et la coercitive Monarchie de Juillet inci-tent les communistes icariens à penser à un ultime pas-sage à l’acte : la fondation d’Icarie.Le 9 mai 1847,
 Le Populaire
titre en gros caractères :
 Allons en Icarie !.
Les dés sont jetés. Des bureaux derecrutement se mettent en place en France, dont un àNiort. Les dons affluent ; vêtements, graines, outils,argent deviennent des parcelles de France en partancepour Icarie. Mais personne ne sait encore où l’utopieva se territorialiser. En France, c’est politiquementimpossible. Cabet hésite. L’Angleterre, où il a ren-
Voyage en Icarie
W
utopie
Une utopie française en Amérique, de 1848 à 1898, inspirée et en partieconduite par Etienne Cabet, théoricien du communisme icarien
Par
Véronique Mendès
Avocat dijonnais, nommé procureurgénéral en Corse par Louis-Philippe,puis élu député de la Côte-d’Or, ilest condamné à deux ans de prisonferme pour un article de presse jugédélictueux paru dans
 Le Populaire
, journal qu’il a fondé en 1833
.
Ilcommue alors sa peine en cinq ansd’exil à Londres durant lequel ilimagine la société idéale. Icarie estson paradis imaginaire. Cette cité estla prophylaxie à sa détresse sociale.Les personnages du roman sont lescontemporains que Cabet côtoyaitlors de sa période d’activité politi-que. Il les fait revivre le temps del’écriture. Cependant
Voyage en Ica-rie
n’est pas un conte philosophiquebanal, c’est avant tout un romanpolitique qui veut inventer un mondenouveau. Cabet a deux modèles ré-volutionnaires : 1789 et 1830.illiam Carisdall, jeune lord anglais, est enquête de la perfection sociale. A Londres,chez des amis du général Lafayette, il
Véronique Mendès, doctorante enhistoire contemporaine à l’Universitéde Poitiers, allocataire de recherchede la Région Poitou-Charentes,travaille sur une communautéde Français émigrée aux Etats-Unispour fonder une société idéale en1848. Sa thèse,
«Voyage en Icarie,la tentation identitaire ? 1848-2008»
,est dirigée par Frédéric Chauvaud.
Le drapeau icariendessiné par EtienneCabet, 1848. BnF
Actu81.pmd 01/07/2008, 17:0190
 
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contré l’industriel philanthrope Robert Owen, figureparmi les terres d’élection. Après bien des mystèreset de longues discussions avec Owen, Cabet se laisseséduire par le tenancier sans scrupules d’un bureaud’émigration. Il leur promet des millions d’acres enAmérique.
«Ce sera au Texas !»,
écrit alors Cabet surl’almanach icarien de 1848. Le Nouveau Monde of-frait toutes les garanties pour créer
ex nihilo
un terri-toire de l’imaginaire.Ils sont 69 à embarquer du Havre, le 3 février 1848. Enautodétermination identitaire, ils partent Français etarrivent Icariens après plus de cinquante jours de tra-versée. A leur arrivée, le 27 mars, ils apprennent la pro-clamation de la Seconde République. C’est un choc. Etsi Icarie était réalisable à Paris ? Ils n’ont appris à con-naître cette société idéale qu’à travers un livre, le jour-nal
 Le Populaire
et des cours du soir mais il est troptard. Ils ont tout vendu pour traverser l’Atlantique.D’autres départs s’organisent dans la liesse. Dix con-vois se succèdent jusqu’au 18 décembre 1848. Ainsi,496 Français veulent devenir Icariens. Pourtant les pre-mières nouvelles qui arrivent d’Icarie texane à Paris enaoût 1848 ne sont pas brillantes : choléra, mort, déser-tion. La presse se déchaîne contre les socialistes utopi-ques. Des caricatures et des articles assassins raillentles déserteurs de France. Cet été-là, un vaudeville,
 LaCabétise, Voyage en Ignarie,
est joué au Théâtre desdélassements comiques
 ,
à Paris. Pierre-Joseph Proud-hon compare les Icariens à
«des huîtres accrochées aurocher de la fraternité».
Karl Marx critique violem-ment cette théorie non scientifique du socialisme.
MAUVAIS RÊVE AU TEXAS :UNE ESCROQUERIE
Pendant ce temps, en Amérique, c’est la stupeur. Lesconcessions de terres texanes, au nord de Dallas, s’avè-rent être une escroquerie. En pleine ruée vers l’or, leNouveau Monde est une jungle. Les désertions d’Ica-rie se multiplient. Elles avoisinent les deux cents.En 1849, de retour au pays natal, d’ex-Icariens assi-gnent Cabet en justice. Ils se plaignent de ce qu’ilsont subi dans le monde si prometteur qu’on leur avaitprésenté. Leur discours est aggravant. Cabet sera fi-nalement acquitté en juillet 1851, mais la leçon estsévère. Il mesure alors sa responsabilité morale etsurtout l’effet qu’a eu son roman.Au Texas, les Icariens doivent quitter la colonie. Ilsse réunissent tous à la Nouvelle-Orléans et louent unimmeuble. Cabet les rejoint enfin en mars 1849. C’estun soulagement. Ils partent alors à Nauvoo, en Illi-nois, ville située à plus de 1 000 km au nord.Icarie devient une quête : quinze jours sur le Missis-sippi, vingt morts du choléra… A Nauvoo, les noma-des français prennent la place des Mormons, partisprécipitamment après l’assassinat de leur prophète JoëSmith. Avec le peu d’argent qu’il reste dans la caissede la communauté, ils achètent à vil prix une partiedu domaine, terres et bâtiments, et louent le reste. Ica-rie est enfin fondée. Les Américains jugent rapide-ment les Français : ivrognes et bagarreurs. Le shérif doit souvent intervenir. Dans le microcosme icarien,tous les défauts humains sont exacerbés. Cette décep-tion, en Icarie et en l’humanité, provoque encore desdéfections. Ceux qui restent sont des
«hommes im- purs»
, selon Cabet
.
C’est pourtant à Nauvoo que l’ex-périence icarienne s’organise. Cette communauté vitdix ans. Le village de la félicité sociale se coordonneautour du bâtiment du réfectoire. Il est décoré avecles devises du conte et les relations commensales sontfédératrices. Une école est aussi créée. Elle est lemeilleur instrument du prosélytisme icarien. Cettecolonie compte, à son pic démographique, cinq centsIcariens, dont beaucoup sont envoyés par les bureauxde recrutement de Paris et de la province.Les difficultés apparaissent avec l’apprentissage dela vie en communauté. Les Icariens doivent travaillerautant que dans le pays d’où ils viennent, sinon plus.Les premières dissensions auront pour cause l’inter-diction par Cabet du tabac et de l’alcool, et la régle-mentation des mœurs. Pourtant en France, les criti-ques des expériences communautaires sont unanimes.On fantasme beaucoup sur les Icariens et la commu-nauté passe pour une vaste maison close.
DESTITUTION ET MORT DE CABET EN 1856
La première guerre icarienne éclate en 1855, une luttesans pitié. L’opposition contre Cabet ne fléchit pas.Le 3 février 1856, date anniversaire des premiers dé-parts, la révolution icarienne explose. Lors de la
«nuit mémorable»
, le 13 mai 1856, la destitution de Cabet
   C   h  r   i  s   t   i  a  n   V   i  g  n  a  u   d
Actu81.pmd 01/07/2008, 17:0192

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