■
L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES
■
N° 82
■
9
«
L
e plus beau livre qui ait été, de nos jours, inspiré par notre patrie. Onpense à Homère.»Qui parle ? Buck Mulligan ? Stephen Deda-lus ? N’est-ce pas Joyce en personne, dansson mystérieux imperméable brun ? OuHomère lui-même, comme le suggère Na-bokov et comme veut bien le croire AlbertoManguel, «un Homère venu superviser larénovation de son œuvre» ?La réponse, c’est Alberto Manguel qui ladonne, et superbement, dans
L’Iliade et l’Odyssée
(Bayard, collection «La mé-moire des hommes») ; au début du chapitredix-neuf :«Si Homère était désormais un hommeaux cent visages – une jeune Sicilienne, ungentleman féru de lecture, un musicienambulant inculte –, ce pouvait tout aussibien être un Irlandais en exil. Ses hérospouvaient mener les combats quotidiensd’un citoyen ordinaire de Dublin. Ilspouvaient parcourir la ville labyrinthi-que, d’aventure en aventure, tel un soldat
rentrant chez lui ou un ls à la recherche de
son père. Ils pouvaient être nos contempo-rains, puisque Homère avait tout prévu etque, comme l’a observé le poète allemandDurs Grünbein, «le présent est du vent auxyeux d’Homère». Ils pouvaient se sentirentourés d’une mer toujours tentatricequi prêtait aux poètes sa couleur, de vinnoir ou de morve glauque. A défaut d’êtrebons (James Joyce utilise le mot allemand
gut
), ils pouvaient tenter d’être au moins
gutmütig
– décents.» Joyce peut bien ôterles titres des chapitres – faire disparaîtreles «Sirènes», «Nausicaa», «Pénélope» –, c’est à une odyssée qu’il nous inviteavec
Ulysse
, à un voyage dans sa «villelabyrinthique» et sur la «mer vineuse».Après lui, Alberto Manguel nous convieà un périple dans ce que Gérard Genetteappelle «la littérature au second degré»*.Nous allons d’aventure en aventure, desphilosophes grecs à Monsieur Tout-le-Monde, via Virgile et Dante. Nous décou-vrons que le latin étant la langue de l’églisecatholique et le grec celle de la culture pro-testante, «Homère fut étudié avec rigueurdans les universités anglaises, allemandes etscandinaves, alors qu’en Italie, en Espagne
et en France on le négligeait au prot de
Virgile et Dante». Voilà pourquoi, «aux
Etats-Unis, l’élite choisit de congurer
son architecture selon les principes de laRenaissance grecque, tandis qu’en Améri-que latine la bourgeoisie préféra s’inspirer
livres
La ure fantomatiqueque nous appelons Homère
pour ses maisons du baroque français etitalien. Dans le nord, Emerson, Whitmanet Thoreau lisaient Homère ; au sud duRio Grande, José Marti, Ruben Dario etMachado de Assis lisaient Virgile.» A la
n, comme Ulysse, nous retournons à
Ithaque ; à cette Ithaque qui est, «de verteéternité, pas de prodiges», l’art. SelonJorge Luis Borges. Avec qui s’achève levoyage dans cette vaste bibliothèque qu’est
le monde. Nous revenons à la «gure fanto
-matique que nous appelons Homère».Car «Homère est une énigme. Puisqu’il n’apas d’identité démontrée et que ses livresne révèlent aucun indice clair concernantleur composition, il peut supporter, àl’instar de son
Iliade
et de son
Odyssée
, un
nombre inni de lectures.»Nous laisserons le mot de la n à Genette(une n ouverte, qui ouvre, comme le livre
d’Alberto Manguel au moment où nous le
refermons, à l’inni des lectures) : «Un
texte peut toujours en lire un autre, et ainsi
de suite jusqu’à la n des textes. Celui-ci
n’échappe pas à la règle : il l’expose et s’yexpose. Lira bien qui lira le dernier.»*
* Grard Genette,
Palimpsestes
, Seil/Ptiqe, 1982.
«SELoN MANgUEL»
Jusqu’en écere, le CentrePopiou onne carte lanche àAlerto manguel pour une izaine erenez-vous (Revues parlées) aveces auteurs u one entier, pourévoquer Cassanre, Gilgaesh,don Quichotte, le ythe e bael,l’avenir u livre…
de restaurant. Les Rimbaud sont devenusnotaires ou avoués. Et attention au cho-lestérol, chéri ! Et il faut continuer à vivreavec ce jeune homme prometteur qui nousressemble comme un frère et dont le souriresarcastique nous interroge. Qu’as-tu fait ?Qu’as-tu fait de ta jeunesse ? «On croitpour soi-même que c’était hier. On a lessensations de ces instants vissées au corpscomme d’avoir fêté ses vingt-deux ans la
veille, et pourtant : la vie a lé, on a des
cheveux gris et on est lourd…» FrançoisBon le dit mieux que moi.Cette Education sentimentale, en creux, j’in-siste à nouveau, n’est cependant qu’unmotif de cette œuvre décidément complexe.Mais il amène l’essentiel. Le soi dont nousparle François Bon correspond à celui ducréateur aux prises avec la matière. Un souf-
e anime en effet cette épopée, transcende
ces pauvres vies d’inconnus devenus desforçats cousus d’or. C’est celui du métier.C’est celui de l’art. Pas de génie, des travauxpréparatoires soigneusement dissimulésavec le succès ou reniés. Du travail, dutravail. Apprentissage, galères, petitestrouvailles, importance du métier, destravaux banaux et répétés avant de dégagerune originalité, maîtrise progressive, dé-sespoirs et délires du créateur. L’Illiadede Led Zeppelin, c’est le combat de sesmembres pour arracher leur art au convenud’époque et au rentable immédiat. C’estleur recherche constante pour améliorerleurs outils. Après, ce sera autre chose…C’est ce qui sauve d’ailleurs, au sens duSalut, ces idoles. Mort à 32 ans, Bonham, le
ls du charpentier, vivra dans l’éternité
grâce à son art. Il y a d’ailleurs, de fortbelles lignes de l’auteur se préparant àdécliner la geste de Led Zeppelin, quidoivent correspondre, me semble-t-il, à cepoint de jonction empathique. Il s’y décriten sculpteur. «On approche le bloc, on lemesure. On va le tailler, parce qu’il y a
dedans, ces prols, et ce qui doit bien nous
enseigner, si on s’est autrefois reconnu dansces musiques, qu’elles nous ont chacunformés. Peu importe l’ordre ou bien demêler les noms et les dates.»Oui, c’est ce que l’on appelle l’amour dutravail, du travail créateur. Et il y a là laplus belle des réponses aux promesses del’adolescence.
Louis gaufer,
Ulysse et
nausicaa
, 1798,huile sur toile,121 x 162 cm,coll. muséeSainte-Croix,Poitiers. Photo :Christian Vinaud.
Par
Denis Montebello
L’Iliade et l’Odyssée
d’AlbertMangel, traditde l’anglaispar CristineLe Bœf, Bayard,254 p., 20
e
Add a Comment