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Communication totale, harmonietotale?
Communiquer par le Net
‘est la métastase de l’Internetet de la numérisation depuis lesannées 90 qui a changé la donne du monde informatique. Latribu informatique, qui possède encore la plus large part du pou-voir d’innovation et d’évaluation technique, est à présent mas-quée par les millions d’internautes, dont les préoccupations etles approches sont souvent à cent lieues de celles de la tribu.Deux mouvements se dessinent, peut-être contradictoires, peut-être complémentaires.Le premier est l’entrée dans le domaine du comptable de cesinternautes qui n’ont parfois allumé un ordinateur que parce quedes impératifs sociaux et professionnels les y contraignaient. Il estencore beaucoup trop tôt pour juger des dégâts de cette extensiondu comptable. Nous avons toutefois déjà remarqué plus haut l’ex-pansion de la métaphore de l’ordinateur dans la description dufonctionnement de l’esprit humain qui, loin d’être un phénomèneanecdotique ou purement linguistique, signale une grandissante
 
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acceptation de la machine, et donc unabaissement parallèle du corps.Le second est l’entrée dans ledomaine du simulacre. L’explosion del’Internet et des possibilités de numéri-sation ont créé et vont créer une quantitéexponentielle de simulacres, utiliséscomme interface pour agir sur desmachines, sur l’information (au senslarge) et sur autrui. Pensons aux inter-faces des systèmes d’exploitation à sou-ris, aux simulacres envahissant lesmédias, aux simulacres médicaux, poli-ciers, etc. Quel sera l’impact de cet écranchatoyant, envahissant et souple, inter-posé entre l’homme et le réel? Noustraiterons plus loin du peu dont nouspouvons traiter.Ce dont il est en revanche possiblede traiter ici, c’est d’un postulat fonda-mental de la cybernétique originelle-ment et d’Internet actuellement, celuidu potentiel libérateur et harmonisa-teur de la communication, qui seraitrendue bientôt totale et totalementtransparente grâce à Internet.La tentation est incontestablementforte de faire de la communicationtotale une panacée sociale: tant d’abus,tant de crimes ont été commis à l’abridu secret! Quant au mensonge, déjàinstrument d’État depuis toujours, il esten plus à présent une arme essentielledu spectacle. On ne peut critiquer ledésir de vérité. On peut néanmoinsdouter de la stricte équivalence de laliberté de communication et de lavérité.Forte, cette tentation est égalementvieille. Les manuels et les sommes quitraitent de la communication se font un
1.«Internet se présente comme un espace decommunication alors qu’il n’est le plus souventqu’un espace dexpression,ce qui nest pas exac-tement la même chose,et peut-être surtout,unmarché de l’information.» D.Wolton,
 Internet et après?
Flammarion.
malin plaisir d’accumuler les citationsd’enthousiastes qui saluèrent enchaque nouveau
moyen
de communica-tion la promesse d’un nouveau
contenu
de la communication, qui crurent quele nouveau moyen d’
expression
1
serait,par une grâce spéciale, un nouveaumoyen d’
action.
Paraphrasons Wolton,pour dire du citoyen occidental qu’onen a fait une éponge en matière d’in-formation et un mollusque en matièred’action.Grâce au téléphone, rappelleWolton, les chefs d’État se parleraientsans intermédiaires, ce qui supprime-rait les guerres. Grâce au télégraphe etaux chemins de fer, les peuples se par-leraient et se découvriraient, ce qui sup-primerait les guerres. Grâce à latélévision qui retransmettrait l’en-semble des cours des systèmes éduca-tifs, l’analphabétisme et l’ignorancedisparaîtraient de la planète, ce quisupprimerait les guerres. Grâce auxradios libres, les masses cesseraient decroire aux mensonges d’État et laFrance deviendrait gauchiste, écolo-giste et polysexuelle. Grâce au câble, lestélévisions d’État s’écrouleraient sousle poids de leur bêtise. La liste estlongue. Contentons-nous de l’évi-dence; en ce début de
XXI
e
siècle où lesmoyens de communication n’ont jamais été aussi nombreux, où l’on n’a jamais autant communiqué, guerre,violence, incompréhension et exploita-tion se portent à merveille.Internet a considérablement ampli-fié le premier fantasme cybernétique –le réel se réduit à l’information – et lesecond fantasme cybernétique – unecirculation libre de l’information surdes bases strictement rationnelles ren-dra
inutile
l’action sociale et politique,en supprimant l’ambiguïté et l’opacitédes relations humaines. Mais les illu-
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 Jean-Manuel Traimond 
 
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2.Il écrit par exemple: «La cohabitation desprogrammes au sein d’une chaîne est une desmanifestations de la cohabitation sociale.Lesprogrammes de télévision sont pour des millionsde spectateurs la seule aventure de la semaine,et,pour des millions d’individus,la seule lumièredu foyer.Au sens propre et figuré.»
Op.cit.,
p.76.Et «La question de fond est: à quoi sert la télé-vision,pour un individu qui n’est jamais passif devant l’image et qui n’en retient que ce qu’ilveut en retenir? Elle sert à se parler.La télévisionest un formidable outil de communication entreles individus.Le plus important n’est pas ce quiest vu,mais le fait d’en parler.La télévision est unobjet de conversation.On en parle entre soi,plustard,ailleurs.C’est en cela qu’elle est un liensocial indispensable dans une société où les indi-vidus sont souvent isolés et parfois solitaires.Ce n’est pas la télévision qui a créé la solitude,l’exode rural,multiplié les banlieues intermi-nables,détruit les tissus locaux et démembré lafamille.Elle a plutôt amorti les effets négatifs deces profondes mutations en offrant un nouveaulien social dans une société individualiste demasse.Elle est la seule activité à faire égalementle lien entre les riches et les pauvres,les jeunes etles vieux,les ruraux et les urbains,les cultivés etceux qui le sont moins.Tout le monde regarde latélévision et en parle.Quelle autre activité estaujourd’hui aussi transversale? Si la télévisionn’existait pas,beaucoup rêveraient d’inventer unoutil susceptible de réunir tous les publics.»
Op.cit.,
p.75.
Communication totale,harmonie totale
sions et les déceptions énumérées auparagraphe précédent révèlent lavanité de l’espoir que la norme tech-nique marquera la fin de la différenceinter-personnelle.Àun niveau moins abstrait,Dominique Wolton, un homme dont ondevine les orientations lorsqu’on saitqu’il a intitulé un ouvrage sur la télévi-sion
2
,
Éloge du grand public,
avance desobjections au rêve de la communicationtotale. Wolton n’est certes pas de notre bord, mais ses objections, passablementinconfortables, méritent d’être dis-cutées.
Écrans et filtres
Les premières portent non sur la valeurde ce rêve mais sur sa possibilité. Enpremier lieu, l’illusion du monde entiè-rement connecté fait un peu vite litièredes barrières culturelles, et de la pre-mière d’entre elles, le langage.L’anglais, sans nul doute, est la
lingua franca
de l’informatique, et les informa-ticiens occidentaux non anglophonesont pu croire qu’apprendre l’anglaisn’était pas en fin de compte le supplicequ’ils craignaient. La difficulté d’un telapprentissage se révèle d’un autreordre si l’on est né à Shanghaï.Réussirait-on malgré tout à élever l’an-glais au rang de langue mondiale, cequi est de moins en moins improbable,que le désir de communiquer dans sapropre langue n’en disparaîtrait pasnécessairement. L’imprimerie est néeau moment où les alphabétiséseuropéens partageaient une languecommune, le latin, mais c’est néan-moins l’imprimerie qui a permis la fixa-tion des langues nationales etl’expansion deslittératures nationales. Qui plus est, le
besoin
de communication est une varia- ble, non une constante, et une variable
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remarquablement soumise à d’autresfacteurs culturels. Wolton souligne queseul le monde occidental a distendu lesliens des individus avec les autres élé-ments sociaux, famille, tribu, village,métier ou religion: le reste de la popu-lation mondiale, solidement inséréedans plusieurs étages de liens sociaux,éprouve une soif moins dévorante decommunication électronique.Il est en revanche compréhensibleque, célibataires ou divorçables, lesemployés délocalisables, urbains etflexibles d’anonymes multinationalesdemandent au monde digital des liensque leur société leur a retirés. La jus-tesse de l’argument se renforce du
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