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Iblîs, la Lumière Noire
Le Satanisme en Islam
parPeter Lamborn Wilson
 
Sommaire
 
L’ADVERSAIRE 
 
TROIS DÉFENSES DE SATAN (...) 
 
L’ANGE PAON 
 
IBLÎS, L’IMAGINATION 
J’avais un ami à Téhéran, un acteur d’avant-garde et membre de la secte des
 Ahl-i-Haqq
(le« Peuple de la Vérité » ou le « Peuple de Dieu »,
haqq
étant un nom divin) qui avait voyagédans la vallée des adorateurs de Satan dans le milieu des années 70.L’
 Ahl-i-Haqq
, une secte kurde influencée par le soufisme shiite extrême, le gnosticismeiranien et une forme locale de chamanisme, est constituée d’un certain nombre de petitsgroupes dont la plupart des membres sont de simples paysans illettrés. N’ayant aucun livresacré qui unisse ces groupes isolés dans leurs vallées éloignées, ils ont développé au fil dutemps leur propre version, très divergente, des mythes et des enseignements de l’Ahl-i-Haqq.L’un de ces groupes vénère Satan. Je ne connais pratiquement rien qui soit écrit au sujet desShaïtan-parastiyyan ou « Adorateurs de Satan » [1] et aucune étude n’a été réalisée à leursujet en général [2]. De très nombreux secrets demeurent pour les personnes extérieures à lasecte.Les membres d’
 Ahl-i-Haqq
à Téhéran étaient dirigés par un
 pîr 
kurde, Ustad Nur Ali Elahi,un grand musicien et un professeur [3]. Les vieux Alh-i-Haqq le considéraient comme unrenégat, car il avait révélé des secrets à des étrangers, c’est-à-dire à des non-Kurdes, et lesavait même publiés dans des livres. Lorsque mon ami le questionna au sujet des adorateurs deSatan, cependant, Elahi répondit gentiment : «
 Ne t’inquiète pas de Shaïtan ; inquiète-toi plutôt de shay-ye-tan
» (littéralement « la chose dans le corps », l’âme incarnée, l’ego). Monami ignora ce bon conseil et avec son frère ils se rendirent au Kurdistan à bord de leur LandRover.Vous n’avez pas idée à quel point certains lieux de l’Asie peuvent être loin de tout à moins devous y être rendu ; pas même un hélicoptère ne pourrait pénétrer dans ces vallées aux picsescarpés. Pour la dernière partie de leur expédition, ils louèrent des mules. Alors qu’ils serapprochaient de leur but, ils entendirent de plus en plus de choses au sujet des adorateurs deSatan, et rien en bien : c’étaient des bandits qui mangeaient du porc et buvaient du vin et quipratiquaient le « soufflage des lampes » (des orgies rituelles dans l’obscurité).Quand ils arrivèrent ils furent accueillis par des hommes en costume traditionnel kurde etleur : « Ya ! Zat-i-Shaïtan ! » - « Salut, ô essence de Satan ! »Comparé avec cet accueil, le reste du voyage se révéla assez décevant. Les villageois avaientabandonné depuis longtemps le banditisme (à ce qu’ils disaient), et il n’y avait bien sûr
 
aucune preuve de perversion nocturne. Terriblement pauvres, ils ne possédaient rien de telqu’un cochon ou du vin. De leur religion ils avouaient ne rien savoir ; soit ils cherchaient àprotéger des secrets soit ils avaient réellement oublié. Une grande part du savoir peut seperdre dans des sociétés illettrées vouées au secret et coupées du monde ; les chefs peuventmourir sans transmettre certains éléments, et des villages entiers, frappés par la maladie ou lesépidémies, peuvent disparaître totalement.Il ne fait aucun doute que les adorateurs du diable en savaient plus qu’ils l’avouèrent à mesamis, mais en fin de compte, ils ne semblaient pas plus sinistres que les autres groupes deKurdes montagnards, un peuple généralement noble et hospitalier lorsqu’il n’est pas engagédans des guerres de clans, des vendettas ou des guérillas.Que signifie, cependant, cette « essence de Satan » ? Dans un livre portant sur lesenseignements d’Ustad Elahi [4], Satan est censé exister, prisonnier et sans pouvoir, unsimple ange déchu. En outre, « mis à part chez l’homme, le mal n’existe pas dans la nature…le « mal » est simplement une manière qu’a le moi dominateur de s’exprimer en nous…L’histoire de Satan est finie depuis bien longtemps ; elle ne concerne que lui et Dieu ». End’autres mots, la version coranique de la Tentation et de la Chute (très similaire à celle de laGenèse) est littéralement vraie, mais hors de propos. Le Satan en qui tous les croyants« prennent refuge » dans la prière est, en réalité, une projection de leur propre imperfectionspirituelle. Il est inutile de dire qu’il ne s’agit pas là d’un Islam orthodoxe ou de l’opinion dela majorité des soufis ; c’est, cependant, une résolution très intéressante d’un problèmethéologique épineux. Au sein d’une religion basée sur l’unicité métaphysique, sur l’unité de laRéalité (tawhid), comment peut-on expliquer le mal ?
L’ADVERSAIRE
Le Judaïsme biblique ne connaît pas de principe du mal séparé. Dans le Livre de Job, Satan –un simple Adversaire, fier et méchant, mais faisant toujours partie du cosmos de Jéhovah etplacé dans son pouvoir – est presque un aspect de la divinité.En réaction au Gnosticisme (qui proclamait que Jéhovah était lui-même le « mal »), leChristianisme à mis en exergue l’unicité de Dieu à un point tel qu’au fil du temps Satan aacquis une existence de plus en plus séparée et substantielle. Dans la théologie chrétienne (oula « théodicité » pour être précis), le mal demeure relativement irréel, ou du moinssecondaire ; mais dans la pratique chrétienne, le mal est devenu le « Prince de Monde », unevéritable puissance, presque un principe. Pour cette raison, dans la culture chrétienne, lesatanisme a émergé en tant qu’opposition au bien, c’est-à-dire en tant que mal. Cette forme demalice intellectuelle et rituelle dépeinte dans le Là Bas de Huysmann ou dans la BibleSatanique de LaVey n’aurait jamais pu se développer dans le Judaïsme, et elle n’est typiquedans la culture de l’Islam [5].Allah est caractérisé par 99 noms, parmi ceux-ci le « Tyran » et le « Rusé ». Certaines qualitésassociées par les chrétiens au « mal » sont ainsi divinisées par le Coran en tant qu’attributs dela majesté ou de l’aspect « terrible » de Dieu. Dans ce contexte, Satan ne peut aspirer à uneautonomie séparée ou substantielle – son pouvoir ne peut s’opposer à celui d’Allah mais doit,au contraire, en dériver et le compléter. L’Islam n’admet aucun « péché originel », juste unoubli du Réel ; de la même manière, le cosmos / la nature ne peut être considéré comme« maléfique » en lui-même puisqu’il est un reflet ou un aspect du Réel. Mais, précisément
 
parce que le cosmos / la nature reflète toutes les possibilités divines, il doit également inclureles possibilités « terribles » que sont la négation et l’illusion et donc l’existence d’Iblîs [6].Dans le Coran et la Tradition (
hadiths
), Satan est présenté comme constitué à partir du feucomme les djinns, et non de la lumière comme les anges. Néanmoins, l’ange Azazel, lepasteur des anges de toute éternité, était assis sous le trône de Gloire. Lorsque Dieu créa laforme d’Adam et commanda aux anges de se soumettre à lui (du fait que seul l’humain estvéritablement cosmique), seul Azazel refusa. Il soutint la fière supériorité du feu (lepsychique) sur la boue (le matériel). Pour cela Dieu le maudit, Azazel devint Iblîs et toutadvint plus ou moins comme dans la Genèse.Étant donné les principes de l’unité divine et de l’omniscience, on peut facilement déceler unehistoireoccultesous cet épisode ; que Dieu, d’une manière ou d’une autre, voulait qu’Iblîsdevienne Satan et qu’Adam et Eve chutent afin que le drame de la création et que lamanifestation de tous les Noms puissent entrer en jeu dans la Rédemption. Satan et Adam onttous les deux une « volonté libre », cependant, tout est écrit, pré ordonné et connu. Clairementun certain secret prend part à tout cela, il y a une signification sous le texte (et le Coran, selonles enseignements orthodoxes, contient au moins sept niveaux de lecture). C’est à partir de lascience ésotérique de l’herméneutique et du Soufisme qu’une explication de ce secret estpossible.
TROIS DÉFENSES DE SATAN EN TANT QUE PARFAITMONOTHÉISTE.
Deux des trois soufis les plus célèbres qui défendirent Iblîs furent exécutés pour hérésie.Aujourd’hui encore ils sont largement vénérés par ceux qui considèrent le soufisme commeétant le véritable Islam, et ils sont considérés comme des martyrs de la réaction puritaineaveugle.Le premier et le plus connu fut Husayn ibn Mansur al-Hallaj, exécuté à Bagdad en 922 denotre ère. Dans son livre le
Tawasin
[7], il raconte cette histoire :[Sayedina Musa (Moïse)] rencontra Iblîs sur les pentes du mont Sinaï et lui dit : « ô Iblîs,qu’est-ce qui t’a empêché de te prosterner ? » Il répondit : « Ce qui m’en a empêché fut madéclaration d’Unicité de Dieu, et si je m’étais prosterné, je serais devenu comme toi, car tu nefus appelé qu’une seule fois à « venir voir la montagne » et tu vis. Moi, j’ai été appelé desmilliers de fois vers Adam et je ne me suis pas prosterné, car je tiens l’engagement de madéclaration ».Sayedina Musa dit : « Tu as abandonné un Commandement ? » Iblîs répondit : « C’était untest. Pas un Commandement ».Sayedina Musa dit : « Te souviens-tu de Lui à présent ? » « Ô Musa, un esprit pur n’a nulbesoin de la mémoire – par lui on se souvient de moi et on se souvient de Lui. Son souvenirest mon souvenir, et mon souvenir est Son souvenir. Comment donc, en nous souvenant denous-mêmes, nous qui sommes deux pouvons être autres qu’un seul ? Mon service estaujourd’hui encore plus pur, mon temps est plus plaisant, mon souvenir plus glorieux, car jeL’ai servi dans l’absolu pour ma bonne fortune, et maintenant je Le sers pour Lui-même. »Hallaj fait s’excuser Iblîs de sa fierté devant Dieu en lui faisant dire :
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