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Bonne chasse
L'enfant, dissimulé dans une grotte à flanc de falaise, grelottait de peur. Il était épuisé. Celafaisait maintenant plus de quatre heures qu'il courait sans relâche. Quatre heures à se retourner sansarrêt pour essayer d'apercevoir ses poursuivants. Quatre heures à se demander si ses piedsensanglantés, blessés par cette roche trop dure, pourraient le porter encore longtemps. C'est aumoment où, harassé de fatigue, il allait abandonner tout espoir qu'il en avait trouvé l'entrée et s'étaitréfugié à quelques mètres de profondeur.Cette grotte abritée était une aubaine. Il ne devait qu'à sa chance de l'avoir trouvée. Terrifié, iln'osait plus bouger. S'il avait le courage de s'approcher de l'entrée et que le temps se levait un peu, ildisposerait d'un bon point de vue sur la vallée en contrebas et les abords de l'à-pic, mais risqueraitde se faire remarquer. S'il osait s'engager plus avant, il pourrait peut-être se réchauffer, mieux protégé du vent et de la pluie battante. Mais qui sait de quelle fauve cette caverne pouvait-elle êtrel'antre. Somme toute, mieux valait rester là et récupérer un peu, tant bien que mal.Assis, les genoux relevés sur sa poitrine, il essayait régulièrement de regrouper ses guenillesdéchirées pour mieux se prémunir du froid. Ses pieds l'élançaient. Il faudrait qu'il nettoie ses plaiesrapidement s'il ne voulait pas qu'elles s'infectent. Mais ici, en dehors des rigoles pour les rincer, il nedisposait de rien pour les panser, ni bandelette, ni feuille, ni baume. En repensant auxadmonestations fréquentes de sa mère sur ce qu'il fallait emporter en voyage, il se surpris à rire defaçon un peu hystérique. Il aurait bien aimé avoir le temps de préparer son balluchon. Il s'en préoccuperait plus tard. L'important, c'était de reprendre des forces pour fuir encore plus loin.Dans le crépuscule, alors que l'orage semblait s'apaiser, les reflets d'un brasier rougeoyant sur la paroi opposée, quelques centaines de mètres de l'autre côté du ravin, captivaient son regard. Cettelueur orangée scintillait telle une plaie au milieu de la forêt. Il se doutait qu'il ne resterait bientôt plus rien à brûler de son village. Il ne reverrait jamais ni sa famille ni ses compagnons de jeux. Detemps en temps, il entendait la réverbération d'un cri au loin. D'ici, il était impossible d'en localiser la source. Mais la cause, il l'imaginait sans difficulté. Ils avaient retrouvé l'un des fuyards, commelui. Les autres, cela faisaient bien longtemps qu'ils n'étaient plus en état d'émettre le moindre son. Achaque fois, il tressautait, se pressant un peu plus fort contre les parois de pierre. Et ses larmesrecommençaient à couler, d'une source qui semblait ne jamais vouloir se tarir.1/5
 
Peu à peu, il commença à se calmer, à retrouver une respiration normale et à dodeliner de latête. La fatigue prenait sournoisement le dessus sur l'angoisse. Il ne fallait pas qu'il dorme, pas toutde suite. C'était trop dangereux. En dehors de la menace de ses poursuivants, il savait bien que lefroid pouvait à lui seul être un ennemi mortel. Alors, pour se maintenir éveillé, il se récitait deschansons maintenant d'un autre temps. Soudain, un bruit de fers lui parvint, le paralysant d’effroi. Ily avait plusieurs possibilités. Cela pouvait être un autre rescapé qui, titubant sur le chemin inégal,aurait laissé une de ses menottes frapper la roche. Mais cela pouvait tout aussi bien être l'un descavaliers, l'un de ces molosses avides de chair ayant pillé son village.Dans les deux cas, l'enfant se voyait perdu. A deux, ils seraient trop facilement repérables par la suite. Et si c'était l'une de ces monstruosités, elle ne se serait pas aventurée ici sans une piste. Lemince espoir de réussite auquel il s'accrochait devenait de plus en plus ténu. Il fallait absolumentqu'il sache à quoi s'en tenir. Délicatement, ses chaînes à la main pour ne pas faire de bruit,centimètre par centimètre, il rampa jusqu'à l'ouverture. Sa tête dépassait à peine de l'anfractuosité,ses yeux étant la seule chose qu'il osait risquer à l'extérieur.Légèrement en contrebas, il devina, plus qu'il ne vit, un mouvement puis une pâle silhouette sedécouper sur un ciel qui se dégageait au fur et à mesure, laissant apercevoir les premières étoiles dusoir. Il s'agissait vraisemblablement d'un autre enfant, plus petit. Dans son début de fièvre, ilimaginait son jeune frère, perdu dans la confusion de l'évasion générale, et s'apprêtait à lui fairesigne. C'est alors qu'apparût un des cavaliers, à quelques virages en arrière, sur ce chemin qui n'enétait pas un. Il progressait régulièrement, inexorablement. Repéré par la bête, le fuyard n'avaitaucune chance.Il rentra la tête rapidement et, se faisant le plus petit possible, commença à prier ses dieux pour passer inaperçu. Depuis l'attaque, il doutait de la bienveillance des divinités louées par leshaman du village. Mais il n'avait personne d'autre en qui placer un espoir. Et à son âge, l'idée d'êtreseul lui était trop insupportable. Mieux valait encore un dieu lointain et peu présent que la solitude.Il priait surtout pour le pardon. Il n'avait pas le choix. Il devait abandonner son frère au prédateur.C'était une question de survie. Autrement, c'était la mort pour les deux. Il faisait tout son possible pour étouffer ses sanglots.Son corps se tendait progressivement. Il savait ce qui allait arriver. Il l'avait déjà entendu tropde fois. Il y aurait d'abord ce cri, rapidement étouffé, puis le craquement des os dans la mâchoire2/5
 
démesurée. Après, tout dépendait de l'habileté du cavalier à dominer l'appétit de sa monture. Ilespérait que, déjà rassasiée, elle laisserait sa proie aux vents et aux charognards, et repartirait. Dansle cas contraire, il n'était pas sûr de sa capacité à supporter en silence les bruits et les odeurs dufestin que constituerait son frère. Alors il attendait, se préparant déjà à être le prochain met.La concrétisation de son imagination se déroula après de longues minutes. Ils devaient être proches maintenant. Ne pas bouger. Ne faire qu'un avec la roche. N'être qu'une pierre parmi lesautres. Il existait une chance, infime, que la bête ne le sente pas. L'orage avait sûrement balayé toutetrace de son passage. Et, détrempé et transi, il ne devait pas dégager beaucoup d'odeur. Il étaitcontre le vent aussi. C'était possible. Et il priait de toutes ses forces pour qu'ils s'en retournent versle camp de fortune dont il s'était échappé.Là, les membres du village avaient été regroupés par les attaquants. Personne ne savait qui ilsétaient, ni d'où ils venaient. Ils étaient vêtus d'une ample tunique faite d'une association étrange decuir brun et d'une étoffe noire inconnue, les rendant indistinguables les uns des autres. Les masquesqu'ils portaient, lisses, blancs et brillants comme la lune, étouffaient leurs propos et rendaient mêmeimpossible de savoir s'il s'agissait bien d'hommes. S'ils ne s'adressaient pas délibérément à eux, ilétait quasiment impossible de comprendre leurs échanges. Leurs ordres, émis de cette voix étouffée,étaient brefs et concis : Silence ! Mangez ! Par là ! … Impossible de deviner leur motivation ou cequ'ils comptaient faire d'eux.Ils avaient commencé par les rassembler et les parquer dans un enclos, comme du bétail. Enquelques heures, tous les habitants avaient été capturés. Ensuite, ils avaient commencé un travailméthodique et minutieux d'observation de l'anatomie et de l'hygiène de chacun. Les femmes furentséparés des hommes, puis les enfants des adultes. Il semblait y avoir une certaine logique dans leur sélection, mais dans quel objectif, nul ne le savait.La réponse leur fut apportée bien trop tôt. Dès le début de l'après-midi, à peine quelquesheures après l'invasion, ils avaient organisé leur routine. Des tentes étranges furent montées. Les prisonniers étaient surveillés de près par des tandems cavaliers-montures. Ceux qui n'étaient pas enactivité allaient et venaient entre les enclos, les observaient, puis repartaient en hochant la tête d'unefaçon ou d'une autre. Les bêtes, elles, étaient toutes regroupées de l'autre côté du camp. De temps entemps, on pouvait entendre leurs rugissements, appels au dîner ou à un regain d'activité.Après un moment d'attente beaucoup trop bref, ils avaient commencé à les faire sortir des3/5
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