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L
’anecdote avait pris valeur de condamnation.Consultée en mars1848 sur l’organisation du suf-frage universel, l’Académie des sciences n’auraitlivré qu’un diagnostic fantaisiste. Chargée de lever les dif-ficultés que présentait le dépouillement attendu de plusde neuf millions de voix
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, elle se serait méprise en repre-nant le mode de décompte de la Monarchie censitaire.D’où un chiffre où l’ineptie le dispute à l’accablement: ledépouillement allait prendre jusqu’à trois cent cinquante-quatre jours. Caricaturée, l’expertise avait donné nais-sance à une idée aussi fausse que tenace: l’organisationdu suffrage universel s’était faite grâce aux «juriscon-sultes» du ministère de l’Intérieur et par les seuls «répu-blicains de la veille». Elle était leur grande œuvre
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. Pourl’occasion, la romancière et prêtresse de la République, lacomtesse Marie d’Agoult avait enfourché son cheval debataille. Ceux qui juraient l’opération «matériellementimpossible» n’étaient que des «habiles»– et de désignerpêle-mêle les hommes de l’Institut et les adversairespolitiques du nouveau gouvernement
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. Habiles: le motrevient sous la plume de l’ancien ministre de Louis-Philippe,Odilon Barrot, comme un chef d’accusation.Mais pour dénoncer cette fois «l’école logicienne, celle quise formule en équation pour ainsi dire algébrique et quipoursuit l’absolu dans la politique, c’est-à-dire l’école laplus absurde et la plus dangereuse qui puisse exister pourun État
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». En dépit d’intentions opposées, les jugementsfinissaient par se rejoindre: ici dans la méfiance, là dans ladéfiance pour ces savants restés anonymes. L’historiogra-phie de la Seconde République n’est pas en reste. Pour
UNE INGÉNIERIEPOLITIQUE.
AUGUSTIN CAUCHYET LES ÉLECTIONSDU 23 AVRIL 1848
Olivier Ihl
1. Le gouvernement provisoire issude la révolution de Février annonça, dèsle 2mars, la tenue d’élections généralespour nommer une Constituante.Les électeurs devaient élire neuf centsreprésentants au scrutin plurinominalmajoritaire dans le cadredu département. Prévu d’abordpour le 9avril, ce dernier fut repousséau 23avril sous la pressionde «difficultés matérielles».Sur son déroulement, voir RaymondHuard,
Le suffrage uni
v
ersel en France,1848-1946
, Paris, Aubier, 1991,pp. 19 et suiv.2. Voir Paul Bastid,
L’a
v
ènement du suffrage uni
v
ersel 
, Paris, Puf, 1948,pp. 26 et suiv.3. Daniel Stern [pseudonyme]
Histoire de la Ré
v
olution de 1848
, Paris,Charpentier, 1862, t. II, p.193.4. Odilon Barrot,
Mémoires posthumes
,Paris, Charpentier, 1872, t. II,p.100.
4
DO
SS
IER
Genèses 49, déc. 2002, pp. 4-28
 
Charles Seignobos, le recours à l’Académie des sciencesn’a été que prétexte à d’erratiques performances mathé-matiques
5
. Une façon de dire que le gouvernement provi-soire avait relevé un défi que les savants, eux-mêmes,n’étaient pas parvenus à mettre en équation. Mémoria-listes et historiens n’ont pas osé mettre en doute unconstat aussi vigoureusement asséné. Sans doute ont-ilscraint de n’être pas assez versés dans les aspects tech-niques de la «mécanique électorale». Ou de mettre à maldes engagements qui en s’emparant de l’expérience enont pourtant fait oublier l’histoire. Car du coup, c’esttoute l’emprise des ingénieurs réformateurs sur l’organi-sation du suffrage universel qui s’en est trouvée occultée.Et avec eux une science de gouvernement, celle qui a traitau maniement des technologies du suffrage. Derrière lafigure décriée de la Science, il y avait des savants. Un enparticulier: Augustin Cauchy, l’un des plus célèbresmathématiciens français du
XIX
e
siècle. Un réseau aussi:celui des Ponts et Chaussées et de l’École polytechniquequi, au sein du Bureau des longitudes, militait depuis desannées contre le ministère Guizot. Reconstituer leur rôledans les préparatifs des Instructions électoralesd’avril1848 ne revient pas à réparer une injustice. C’estanalyser l’entrée en jeu d’une ingénierie électorale, enretrouvant le sens des concepts comme des savoir-faire,des transactions comme des concurrences qui en formentla trame.
L
es énigmes du vote universel
Pourquoi s’intéresser à la disqualification de cetteexpertise électorale? Il y a, en fait, plusieurs raisons pourrouvrir, ou plutôt ouvrir un tel «dossier». La première, laplus évidente, ce sont les «obscurités» qui émaillent legrand récit des préparatifs du premier scrutin au «suf-frage universel»: pourquoi le gouvernement provisoires’est-il adressé à l’Académie des sciences et non à l’Aca-démie des sciences morales et politiquesqui portait bienhaut le flambeau d’une «science de gouvernement»?Quels problèmes posait exactement le dépouillementdece premier scrutin de masse? D’où viennent les formulesde calcul qui émaillent à partir de début avril1848 les cir-culaires électorales du ministère de l’Intérieur, précisantet rectifiant de nombreuses dispositions initiales? Com-ment les autorités ont pu connaître pour le département
5. Charles Seignobos,
La Ré
v
olutionde 1848 et le Second Empire (1848-1859
),
in
Ernest Lavisse (éd.),
l’Histoire de la France contemporaine
,Paris, Hachette, 1921, t. VI, p.74.Même tonalité chez Georges Weil qui,rangeant «la docte assemblée»dans le camp des conservateurset présentant l’expertise comme étantde sa seule initiative, écrit «les calculsde l’Académie furent déjoués»,
Les élections législati
v
es depuis 1789
,Paris, F.Alcan, 1895, p.169.
5
 
de la Seine, le plus peuplé des départements français, lesrésultats avant même la fin du dépouillementqui duraquatre jours? Certains commentateurs du temps parlentde la «méthode probabiliste» mais sans donner d’indica-tion. Il est vrai que d’autres avaient fait plus: ils enavaient énoncé les règles. Ils s’étaient mis à la tâche. Unzèle pour lequel ils pouvaient espérer être récompensés.Seconde raison: cette disqualification, sentence restéesans jugement, a fait perdre de vue l’action des ingé-nieurs, statisticiens et géomètres dans l’«organisation» dusuffrage universel. Leur rôle fut assez semblable aux
 prac-titioners
de l’Angleterre des Tudor s’élançant à l’assaut del’«arithmétique politique» grâce à leurs travaux sur leseffets d’escompte, les pompes à air ou les tables de morta-lité
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. Il peut aussi s’analyser comme une revanche: celledes ingénieurs polytechniciens contre les promoteurs del’économie politique, hostiles aux modèles mathéma-tiques comme à l’interventionnisme des hommes de1848
7
. Reste qu’avec les uns ou avec les autres, la compa-raison conserve sa part d’approximation. Il ne s’agissaitpas, en avril1848, de fonder une nouvelle science, celledes élections, mais simplement de forger – et dans la préci-pitation des techniques auxiliaires du pouvoir. D’abré-ger les opérations de collecte, de totalisation et de classe-ment des voix recueillies.
Compter des bulletins
: c’estmaintenant l’objet de cette instrumentation scientifiquequi paraîtra bien élémentaire. Livrer les résultats d’uneélection: n’est-ce pas, à l’heure des enquêtes «sortie desurnes» ou de l’informatique, le signe par excellenced’une
 science infuse
? Sauf qu’en portant sur des millionsde votants, l’opération pouvait légitimement inquiéter(Illustration 1). Elle n’avait pas de précédent compa-rable, s’organisait en quelques semaines, portait sur desbulletins qui contenaient, selon les départements, entretrois et trente-quatre noms devant être lus à haute voixlors du dépouillement, avec les prénoms, noms et quali-tés de chaque candidat y compris ceux n’ayant jamaisfait acte de candidature puisqu’il n’était pas juridique-ment requis de se déclarer.La difficulté était réelle. Par comparaison, en 1847, lamoitié des collèges comptait moins de cinq cents électeurset encore les votants n’égalaient pas les inscrits. À Paris,sur les douze arrondissements, deux députés seulementtotalisaient plus de huit cents voix
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. Pour autant, il nes’agit pas ici de s’engager dans ce que les Anglo-saxonsappellent une
disputed autorship
. Nulle intention de
6. Sur ces figures de savantset d’artisans, voir Eva G.R. Taylor,
The Mathematical Practitioners of Tudor and Stuart England
, Cambridge,Cambridge University Press, 1954.7. Ces hommes (Charles Dunoyer,Charles Dupin, Joseph Garnierou Michel Chevalier) trouvaient soutienau Conservatoire des arts et métiersou au Collège de France mais surtoutauprès du ministère Guizot, voir MartinS.Staum, «French Lecturers in PoliticalEconomy, 1815-1848: Varietiesof Liberalism»,
History of Political Economy
, vol. 30, n°1, 1998, pp. 95-120.8. Le
Moniteur 
du 22octobre 1847.Lors du débat parlementairede février1831, l’argument du nombreavait servi à dissuader d’abaisser le censen deçà de 240francs: «commentpeut-on à Paris faire votersans confusion 36 à 40 000 électeurs?»,cité dans G.Weil,
Les électionslégislati
v
es…, op. cit.,
p.144.
6
DO
SS
IER
Formes et formalités du vote
Olivier Ihl
Une ingénierie politique. Augustin Cauchy et les électionsdu 23 avril 1848
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