Directeur de la publication :Edwy PlenelARTICLE
CNRS : douze heures d’audience pour Vincent Geisser
Par Jade Lindgaard
Presque douze heures d’audience, une séance fleuve devant lacommission administrative paritaire du CNRS pour Vincent Geis-ser hier lundi 29 juin. Et toujours pas de proposition de sanction.Cinq membres de la commission ont voté pour un avertissement,les cinq autres ont voté contre. Le CNRS, qui attendait l’avis decette commission, devra donc trancher sans que ne lui soit propo-sée une sanction.Très inhabituelle, la procédure semble s’être déroulée dans unecertaine confusion. Jusqu’au jour de la convocation du socio-logue, l’organisme de recherche n’avait pas fait connaître le rè-glement intérieur du conseil. «
Comme s’il n’en disposait pas,tant la procédure est inhabituelle
», remarque Esther Benbassa,historienne du judaïsme, et initiatrice d’une pétition de soutien àVincent Geisser qui a réuni presque 5000 signatures. La commis-sion paritaire est composée pour partie de salariés élus et pourpartie de personnes nommées par la direction du CNRS.Lundi 29 juin, une dizaine de personnes ont témoigné à chargeet en défense de ce spécialiste de l’islam convoqué devant ce quis’apparente à un conseil de discipline du CNRS pour des pro-pos tenus à l’encontre du fonctionnaire de sécurité et de défensede l’organisme, et pour «
manquement grave à l’obligation deréserve
» des fonctionnaires. Dans un mail privé adressé à une jeune femme qui venait de perdre son allocation de recherchepour cause de port du voile islamique, Vincent Geisser s’en étaitpris à l’ingénieur chargé de la sécurité du CNRS, Joseph Illand,l’accusant d’être un «
idéologue qui traque les musulmans et leursamis, comme à une certaine époque, on traquait les Juifs et les Justes
».Ce responsable de la sécurité du CNRS annonce avoir déposéplainte contre Vincent Geisser pour diffamation. Le CNRS lui aintenté une procédure disciplinaire. Il risque une sanction disci-plinaire, «
ou rien
» précise son avocat, Michel Tubiana, ancienprésident de la Ligue des droits de l’homme, qui a défendu sonclient en plaidant que le mail avait été rendu public à son insu.La commission paritaire administrative doit maintenant rendre unrapport sur le cas Geisser, mais son avis n’est que consultatif.C’est à la direction de l’organisme public de recherche que re-viendra la décision finale de sanctionner? ou pas. Ce processuspourrait prendre plusieurs semaines.«Décidément l’islam n’est pas un espace neutre»Depuis son éclosion au grand jour (retrouver ici notre récit dé-taillé de cette tortueuse histoire), l’affaire Geisser a pris une am-pleur qui dépasse le sort de l’auteur de
La Nouvelle Islamophobie
, pamphlet qui avait suscité la polémique lors de sa parution en2003.De pétitions en tribunes, le monde intellectuel hexagonal se di-vise. D’un côté, les défenseurs, à travers le cas de Geisser, del’autonomie de la recherche vis-à-vis des pressions politiques etadministratives (Esther Benbassa, Etienne Balibar, Olivier Roy,Edgar Morin, Daniel Bensaïd, Pascal Boniface, Nacira Guénif,Tzvetan Todorov...), et de l’autre, pourfendeurs de Geisser en tantque «
défenseur de l’islamisme radical
» comme l’écrit l’histo-rienne Elisabeth Roudinesco dans
Libération
, parmi lesquels ontrouve la journaliste Caroline Fourest.
Libération
a refusé de pu-blier la pétition de soutien au sociologue, finalement parue dans
L’Humanité
.Autre spécialiste de l’islam, Abdelwahab Medeb a publiquementcritiqué les positions de Geisser, tout en signant la pétition ledéfendant. Pour l’écrivain, signe des temps, «
décidément l’is-lam n’est pas un espace neutre
». Le père de Vincent Geisser,lieutenant-colonel de gendarmerie et sa mère, fille de général dedivision, ont écrit une lettre de protestation au ministre de la dé-fense.Le débat a pris ces derniers jours une dimension internationaleavec deux lettres ouvertes adressées à la présidente du CNRS, Ca-therine Bréchignac, en défense de Vincent Geisser : l’une d’asso-ciations américaines d’orientalistes, l’autre d’une série d’univer-sitairesplusoumoinsliésàlaFranceetàl’étudedel’islam,parmilesquels l’historienne Joan Scott.Très discrète, la direction du CNRS s’est contentée jusqu’à pré-sent d’un communiqué de presse lapidaire et d’une réaction ano-nymisée à Mediapart. La ministre de la recherche, Valérie Pé-cresse, s’est pour sa part publiquement inquiétée du respect dela liberté d’expression des chercheurs. Indice des forts remouset tensions internes que suscite cette affaire, Thibaud Hulin, un jeune chercheur en science de l’information du CNRS, qui avaitrelaté l’affaire sur son blog et appelé à signer la pétition de sou-tien à Geisser, s’est vu contraint de supprimer son billet à la de-mande de son directeur de laboratoire. «
Celui-ci m’informe que jen’ai pas respecté la charte CNRS de mon laboratoire et que monblog a été bloqué
», raconte-t-il ensuite, ajoutant «
j’apprendrai plus tard que le signalement de mon article provient du service duFonctionnaire de sécurité défense
.» Contacté par Mediapart, Jo-seph Illand n’a pas souhaité répondre à nos questions, se retirantderrière le «
devoir de réserve
» et «
comptant sur l’intelligencedes médias pour distinguer eux-mêmes le vrai du faux
».«
Quel est le comble pour un chercheur qui travaille sur les tracesd’activité numérique?
», se demande Thibaud Hulin sur son blog.La réponse sonne comme un ironique paradoxe : «
Se faire pister par son propre institut! :-).
»1
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