Li quens Rollant se jut desuz un pin ;
Envers Espaigne en ad turnet son vis.De plusurs choses a remembrer li prist :De tantes teres cum li bers cunuqist,De dulce France, des humes de son lign,De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit. (vers 2375 à 2380)Revenu à Roncevaux, Charlemagne met en fuite Marsile et son armée, puis triomphe en un terrible combat de l’
émir Baligant, venu
au secours de Marsile. De retour à Aix
-
la
-
Chapelle, l
’
empereur fait juger et supplicier Ganelon. Saint Gabriel vient alors lui
annoncer les lourdes tâches qui l’
attendent encore.
Commémorer les exploits des guerriers, leur
«
geste
»
,
passe dans le
Roland
par le choix d’
une forme, la laisse, suite de
décasyllabes en nombre variable unis par une même assonance. Chanson de dimension moyenne, le poème comprend 4002vers,répartis en 291laisses. Forme souple, cellule autonome, la laisse permet tout à la fois d’
isoler les éléments de l
’action et de leurdonner l’ampleur ou la brièveté désirées. Mais la chanson propose aussi les procédés qui permettent de lier les laisses entre elles et
de jouer de l
’
alternance entre discontinu et continu : les laisses
«
enchaînées
»
assurent la continuité du récit ; les laisses
«
parallèles
»
permettent, pour les combats notamment, d’
élargir le champ de vision ; les laisses
«
similaires
»
,
en introduisant dans le récit de
«
grandes haltes lyriques
»
(Jean Rychner), tendent à dilater le temps en des moments essentiels, comme la longue agonie du héros.
C
’est également dans le
Roland
que se fixe pour l
’essentiel le répertoire de formules (les
«
clichés épiques
»
)
et de motifs narratifs
que se transmettront ensuite les chanteurs de geste. Comme le vers 1, la laisse8 du
Roland
propose au lecteur
-
auditeur un univers
épique préexistant à la chanson, où sont parfaitement circonscrits le bien et le mal, le droit et le tort, comme l’
énonce plus loin le
vers 1015 :
«
Les païens sont dans leur tort, les chrétiens dans leur droit.
»
La laisse rappelle les victoires des chrétiens en Espagne,le riche butin conquis, les conversions des vaincus, obtenues de gré ou de force. L’
empereur qui, "Blanche ad la barbe e tut fleurit
le chef" (v.117) siège en majesté dans le verger royal. Auprès de lui se tiennent Roland et Olivier et
«
quinze milliers
»
de guerriersfrancs. Est ainsi évoquée une société puissante, sûre de ses valeurs, où chacun tient sa place : les guerriers se reposent, les vieuxchevaliers jouent aux échecs, les très jeunes s’exercent au maniement des armes. La perfidie des païens et la trahison de Ganelon
brouillent un moment cette harmonie. Mais l
’un des enjeux majeurs de
La Chanson de Roland
est de montrer comment les valeursvéhiculées par le monde chrétien et incarnées par Charlemagne et ses guerriers peuvent et doivent finalement s’imposer, quels quesoient les sacrifices à consentir. Roland meurt, mais sa mort permet à l’empereur, dans un combat décisif, de triompher de Baligant,chef suprême des païens. On ne saura sans doute jamais comment s’est transmis le souvenir bien déformédu désastre deRoncevaux ni comment les chanteurs de geste, et déjà l’
énigmatique Turoldus, qui inscrit son nom au dernier vers de la Chanson,
ont pu connaître ce passé revisité par la légende. On peut plus sûrement estimer qu’évoquer les luttes de Charlemagne contre les
Sarrasins d
’Espagne rejoignait les préoccupations les plus actuelles d’une époque, la fin du XIesiècle, alors que s’amorce la
reconquête de l
’Espagne sur les Maures et que la première croisade vient d’aboutir à la conquête de Jérusalem. Quelle meilleureleçon d’héroïsme proposer aux chevaliers de ce temps que les exploits et le dévouement sans faille à Dieu, à leur roi, à
«
douceFrance
»
,
de Roland, d
’
Olivier, de l
’archevêque Turpin et de leurs compagnons ?
Remarques sur le texte...
La scène de la mort de Aude "est belle en elle
-
même mais elle a surtout pour but de grandir le personnage de Roland en montrantla qualité du sentiment qu'il a suscité chez sa fiancée." (p. 357 deMicheline de Combarieu
).
Quelques images...