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VINGT SIÈCLES DE CHRISTIANISME
L'ÉGLISE AU SIÈCLE DES RÉFORMES
1. Des conditions nouvelles pour la vie de l'Eglise.
 
En moins d'un demi-siècle, de la chute de Constantinople en 1453 à la découverte d'un NouveauMonde à l'occident en 1492, les conditions dans lesquelles l'Eglise chrétienne affronte et résout sesproblèmes sont profondément modifiées.
Constantinople aux mains des Turcs.
Cela faisait déjà un siècle que les Turcs Ottomans, depuis longtemps devenus musulmans etsolidement implantés en Asie Mineure, étaient passés en Europe et encerclaient peu à peu ce qui restaitde l'Empire Byzantin. En 1444 une expédition de secours envoyée par le pape Eugène IV est écraséepar les Turcs à Varna. En 1453, le sultan donne l'assaut, et le dernier empereur byzantin meurt aucombat après avoir participé à une dernière liturgie dans la cathédrale Sainte-Sophie, la ville est prise.Il avait cette fois attendu en vain l'aide d'un Occident latin auquel son prédécesseur Jean s'était lié danscet espoir lors du Concile d'Union tenu à Florence en 1439. Sainte-Sophie devient mosquée, et Cons-tantinople sera sous le nom d'Istanbul la capitale d'un Empire Ottoman musulman qui va bientôtdominer les Balkans (la Grèce, la Serbie - sauf Belgrade - et la Bulgarie sont soumises, les principautésroumaines sont vassalisées) en même temps que l'Egypte, le Proche-Orient, et un peu plus tard Alger etTunis.Dans l'immédiat, on a tendance à ne s'apitoyer sur la chute de Constantinople ni en Occident, oùl'opinion commune estimait que les résistances opposées à l'Union ne méritaient pas mieux, ni enOrient, où l'on tenait les signatures données à Florence pour une trahison justifiant ce châtiment, et oùbeaucoup préféraient les musulmans, qui laissaient vivre une Eglise orthodoxe, aux occidentaux quidans les Balkans avaient cherché à latiniser jusqu'à la conquête ottomane. En réalité, ces événementssont de grande conséquence pour la Chrétienté.Le patriarcat de Constantinople voit son autorité confirmée sur les chrétiens qui relèvent de sa juridiction, car dans l'Empire Ottoman les chefs religieux sont aussi les représentants de leur commu-nauté et les intermédiaires officiels entre elle et le pouvoir, ce qui ne va pas sans danger : pendant lessiècles de domination ottomane, plusieurs chefs religieux paieront de leur vie des révoltes ou desinsubordinations de leurs fidèles. Mais Constantinople asservie ne peut plus assumer aussi effective-ment que par le passé son rôle de chef de file de l'Orthodoxie. Avec Rome, l'Union de Florence, jamaisacceptée par le peuple orthodoxe, s'est trouvée annulée comme d'elle-même, d'autant que, le patriarcatétant vacant au moment de la prise de la ville, le sultan vainqueur a pris soin de faire nommer unadversaire résolu de cette union. Dans les Eglises orientales, qu'elles vivent sous les Ottomans ou dansdes principautés libres, l'isolement favorise la revendication d'indépendance ("autocéphalie") à l'égardde Constantinople là où le patriarche gardait un droit de regard sur l'investiture du métropolite, etpartout cela tend vers une identité très ambiguë entre l'Eglise locale et la nation : c'est l'Eglise ortho-
 
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doxe grecque qui sauvera le sentiment national durant les siècles d'esclavage de la nation, mais on nepeut ignorer que l'Orthodoxie tout entière est allée alors vers un émiettement nationaliste.Dans le cas particulier de la Russie, dès 1448 l'Eglise, qui a refusé l'Union de Florence, élit sonmétropolite en se passant de l'aval du patriarche de Constantinople. Moscou se pose de plus en plus enhéritière de la "seconde Rome" désormais impuissante; en 1472 le Grand-Duc Ivan III épouse unenièce du dernier empereur byzantin. L'évolution vers "Moscou, troisième Rome" se poursuivra ausiècle suivant quand Ivan IV "le Terrible" prendra officiellement en 1547 le titre de Tsar (César), déjàutilisé épisodiquement par Ivan III, et que le métropolite sera proclamé patriarche en 1589. L'Ortho-doxie a maintenant deux centres de gravité.Pour la chrétienté latine, l'Islam se confond désormais avec la poussée turque, qui se déploie entenaille dans les Balkans d'un côté (jusque sous les remparts de Vienne en 1529), sur le sud de laMéditerranée de l'autre. La menace durera jusqu'au milieu du 17
ème
siècle. On ne doit pas négliger nonplus l'influence qu'a pu avoir sur le développement de l'humanisme en Occident l'arrivée en Italied'érudits grecs quittant Constantinople et apportant dans leurs bagages de précieux manuscrits anciens.Le nom le plus connu est celui de Bessarion, resté après Florence, et fait cardinal. Enfin le blocage turcau sud-est a peut-être contribué à pousser le monde latin vers l'Océan, avec les conséquences que l'onsait : colonisation et évangélisation.
 L'imprimerie et l'essor de l'humanisme.
 Le livre manuscrit était rare et cher. L'invention de l'imprimerie, c'est-à-dire des caractèresmétalliques mobiles qui permettent une impression en série grâce à une presse, bouleverse les condi-tions de la diffusion du livre. On ignore l'année exacte du premier livre imprimé, la fameuse Bible deGutenberg, elle se situe vers 1555. Sans cette invention, l'invitation que la Réforme lance à chaquechrétien d'une appropriation personnelle de l'Ecriture n'aurait pas pu être entendue, et même aurait étéinconcevable pour ses promoteurs mêmes.Avec d'autres facteurs, l'imprimerie favorise ce nouvel essor de la réflexion, appuyé sur uneapproche à nouveau directe de l'Antiquité, qu'on appelle l'humanisme. Chez nous, français, Renais-sance et humanisme sont ordinairement attribués au 16
ème
siècle. Il n'en est pas de même en Italie, où,notamment à Florence à l'époque de Laurent de Médicis le Magnifique (au pouvoir de 1469 à 1492), laseconde moitié du 15
ème
voit le développement d'une pensée philosophique nourrie de Platon et nonplus d'Aristote, en même temps que des nouveautés artistiques fondées sur une meilleure connaissancede l'héritage antique. En Italie encore, et dans la vallée du Rhin (Bâle, Strasbourg, Cologne ...), lesérudits se mettent à préparer pour le nouveau mode de diffusion qu'est l'imprimerie des éditions desauteurs antiques, profanes et chrétiens : on recherche les vieux manuscrits, on les compare, on tente deretrouver ainsi, au delà des erreurs de transmission, le texte authentique. Cet état d'esprit est donc celuid'un retour aux sources, par delà les commentaires de commentaires ou de recueils de "sentences" danslesquels la pensée scolastique avait fini par s'enliser. Cet effort de ressourcement et de rationalité n'arien alors d'antichrétien, on souhaite au contraire revivifier la réflexion par le recours aux Pères.Erasme, qui refuse de se contenter de la vieille Vulgate et publie en 1516 une traduction latine nouvelledu Nouveau Testament, est le représentant le plus éminent de ce courant. Il n'empêche que cela varemettre en question des idées reçues (et les intérêts de ceux qui en sont imbus). Le mélange du retouraux Pères et des retrouvailles avec la pensée antique païenne dans ce qu'elle a de meilleur peut aboutirà des synthèses hâtives et hasardeuses. Des conflits sont possibles.
1492. L'achèvement de la Reconquête espagnole.
En 1469, Ferdinand d'Aragon épouse Isabelle de Castille. Ils règnent désormais ensemble surune Espagne identique à celle d'aujourd'hui - à l'exception de ce petit réduit arabo-musulman quisubsiste depuis deux siècles autour de Grenade. L'exception ne paraît plus supportable. Les "Rois
 
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catholiques" viennent assiéger Grenade, dont la dynastie arabe est à bout de souffle. Le dernier princeabencérage capitule, et s'en va. La ville se rend en janvier 1492. La dernière croisade de reconquête surl'expansion arabe est terminée. L'ère ouverte par la chevauchée conquérante partie de Médine pours'arrêter à Covadonga et à Poitiers, et qui coïncidait avec ce que nous avons appelé le Moyen Age, seferme. Pour la chrétienté européenne, le problème posé par la puissance de nations musulmanes estdéjà devenu autre, on l'a vu, il est turc.Malheureusement, les Rois catholiques ne se sont pas contentés de cette unification politique.En 1492, Isabelle et Ferdinand sont persuadés que leur mission est d'unifier l'Espagne moralement,religieusement, linguistiquement aussi bien que territorialement. Dans les royaumes qu'ils gouver-naient, juifs et musulmans étaient nombreux, plusieurs centaines de mille. La pression avait été misesur les juifs depuis plusieurs décennies. Des soulèvements populaires avaient eu lieu contre eux,notamment à Tolède en 1449. Depuis 1478, l'Inquisition pourchassait sans pitié les faux convertisrestés judaïsants, et ceux qu'on dénonçait par malveillance comme tels. Dans l'exaltation de la prise deGrenade, une mesure extrême est prise : les juifs ont quatre mois pour partir ou se faire baptiser. Deuxcent mille environ partirent, estime-t-on, de cinquante à cent mille acceptèrent le baptême. Pour lesmusulmans, les conditions négociées lors de la capitulation de Grenade interdisaient d'agir de même;ce ne fut que partie remise, et le même choix leur fut imposé dès 1502 en Castille, en 1525 en Aragon,et l'usage de l'arabe fut proscrit. Ainsi fut appliqué le principe
cuius regio eius religio
("de qui le pays,de lui la religion", autrement dit : "la religion du prince détermine celle des sujets"), qui allait refleurirentre chrétiens eux-mêmes lors des affrontements consécutifs à la Réforme.Cette décision eut les conséquences les plus graves, pour les victimes et aussi pour l'Eglise.Loin de se réjouir des conversions ainsi obtenues (et comment auraient-elles pu pour la plupart êtresincères?), on ne cessa de soupçonner les "nouveaux chrétiens" d'être restés secrètement fidèles à leursanciennes pratiques. L'Inquisition espagnole se déchaîna contre eux, et elle devint un pouvoir presqueautonome dans l'Etat, qui tantôt s'en servait et tantôt était contraint de compter avec sa puissance. Ellefut cruelle, à son habitude. Et comme elle se méfiait de tout ce qui sortait de l'ordinaire, les plus grandssaints eurent à se défendre devant elle. Que dire alors du sort des humbles lorsqu'ils tombaient entre sesgriffes!
1492. L'ouverture sur de nouveaux mondes.
A vrai dire, l'année qui vit Christophe Colomb s'élancer vers l'ouest pour le compte des roisd'Espagne et aborder pour la première fois une terre américaine n'est qu'une date emblématique. Celafaisait plus d'un demi-siècle que le prince Henri le Navigateur avait commencé à lancer sur l'Océan lesnavires portugais qui allaient peu à peu longer l'Afrique, passer dans l'Océan Indien (1487), atteindrel'Inde, la Chine, le Japon. Et c'est seulement en 1522 qu'un navire rescapé de l'expédition de Magellanrentre en Europe, bouclant le premier tour du monde. Les "grandes découvertes" maritimes avaientduré un siècle.L'Amérique, l'Afrique équatoriale et australe avaient été totalement ignorées du monde chrétien jusque-là. En Asie, le christianisme n'était parvenu que de manière précaire en Chine et ne s'étaitimplanté que sur quelques rivages indiens, au Kerala. On découvrait des populations entières quin'avaient jamais entendu parler du Christ, n'étaient-elles pas vouées à la damnation faute de baptême?La nécessité d'annoncer le christianisme, ou même simplement de parer au plus pressé en baptisant (oncatéchiserait après), s'imposait comme une évidence. Telle était la conviction de ce temps. Cela devaitêtre le point de départ d'un admirable effort de mission, mais aussi très souvent d'un total irrespect descultures de ces peuples, et d'une confusion entre l'évangélisation et la conquête coloniale la plussanglante.
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