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VINGT SIECLES DE CHRISTIANISME
 L'ÉGLISE, DE LA CONTRE-RÉFORME AUX LUMIÈRES
(dix-septième et dix-huitième siècles)
 
Une histoire éclatée
L'Eglise, ou les Eglises ? Il faut bien constater, à cette époque, la fragmentation du corpsecclésial en confessions antagonistes. Et ce n'est pas tout. A l'intérieur de chaque confession, ledéroulement historique manque d'homogénéité. L'autonomie de l'Eglise de chaque nation dans lemonde protestant semble rendre cette dispersion naturelle, mais est-elle moindre ailleurs ? Chezles orthodoxes, beaucoup d'Eglises vivent sous le joug de l'Empire turc-ottoman, et font cequ'elles peuvent chacune de son côté pour maintenir la foi et, en Europe du moins, un sentimentnational qui n'a plus qu'elles comme soutien, tandis que l'Eglise russe poursuit à part son destinde troisième Rome sous l'emprise de tsars interventionnistes. Dans la part de la chrétienté qui estrestée catholique-romaine, le pape n'est pas seul à avoir renforcé son pouvoir après la criseprovoquée par la Réforme, les monarques des grands Etats, Espagne, France, et l'Empereurautrichien pour la partie de l'Empire qui est demeurée sous son pouvoir direct (l'Allemagneprotestante lui échappe) entendent bien régir en souverains les diocèses de leur territoire. Chaquepays important a désormais, en quelque sorte, "son" histoire de l'Eglise, décalée ou différente parrapport à celle du pays voisin. Une crise comme la crise janséniste concerne avant tout l'histoiredu christianisme français, et il est probable qu'on la négligerait pour des lecteurs espagnols.Voici donc un certain nombres de fragments d'une histoire éclatée. On espère ne s'êtrepas trop trompé dans le choix de ceux qui, en eux-mêmes mais aussi pour notre réflexiond'aujourd'hui, ont paru les plus significatifs.
1. Lumières et ombres de le Contre-Réforme catholique.
 A la fin du seizième siècle, la délimitation des zones protestantes et romaines en Europeest quasiment définitive. Des modifications comme celle que la prédication de François de Salesobtient dans la petite province savoyarde du Chablais sont rarissimes. Mais à l'intérieur desterritoires qui lui restent, le catholicisme déploie une vitalité extraordinaire.Le goût d'aujourd'hui pour la pureté de l'architecture romane ne nous porte pas à considé-rer la profusion décorative de
l'art baroque
comme un témoignage vraiment chrétien. Al'époque, c'est pourtant bien ainsi que se présentaient les choses. La richesse des églises construi-tes ou remeublées alors attestait auprès des populations la puissance de l'institution, et cettepuissance, loin de paraître contredire la pauvreté du charpentier de Nazareth, voulait être unreflet du pouvoir souverain du Créateur et du triomphe du Ressuscité. La taille et l'élévation desstatues de saints, accrochées aux piliers, attirait le regard vers ces intercesseurs et révélait ladignité atteinte par ces modèles à imiter. Le mouvement donné sur les peintures et les sculpturesaux grandes scènes de l'histoire du Christ, de la Vierge, de l'Eglise, devait frapper et entraîner lasensibilité des fidèles, les transporter en imagination dans ces grands événements. Le dômeprestigieux de Saint-Pierre de Rome, jusque-là comme relégué derrière ce qui restait de la vieillebasilique datant de Constantin, reçoit "enfin" au dix-septième siècle un accès digne de lui avec lafaçade et la colonnade que nous pouvons voir encore. Même lorsque nous admirons en amateurs
 
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d'art, nous nous demandons parfois si tout cela exprime vraiment la foi. Ne commettons pasd'anachronisme. Cela l'exprimait alors.Nous comprenons plus facilement l'importance d'
une bonne préparation du clergé
. LeConcile de Trente avait insisté là-dessus. L'application de ses consignes demanda beaucoup detemps. Peu à peu, un évêque puis un autre se montrait plus exigeant. Cela commençait parl'obligation d'une semaine de formation et de retraite avant toute ordination. Puis la semainedevenait trois mois, puis il s'agissait d'un an dans un séminaire. A la fin du dix-septième siècle, àpeu près tous les diocèses forment leurs prêtres dans un séminaire. Des compagnies de prêtresont été fondées pour remplir cette tâche, c'est la fonction unique des Sulpiciens, créés parMonsieur Olier en 1641, et les Prêtres de la Mission ou Lazaristes, institués en 1625 par Mon-sieur Vincent (saint Vincent de Paul) s'en occuperont aussi. La formation sera portée à deux ansau siècle suivant.Toutes les tares du système ecclésiastique n'ont pas disparu. Les fonctions d'évêque,d'abbé de monastère, de chanoine, de curé, continuent à être des "bénéfices" apportant desrevenus souvent substantiels, que l'on continue à toucher lorsqu'on ne réside pas et qu'on se faitsuppléer. Les plus importantes de ces fonctions sont souvent réservées aux cadets de famillesnobles, qui sont destinés à cet état dès l'enfance, et pour qui leurs parents sollicitent le Roi,dispensateur des meilleures prébendes. Dans les provinces, c'est bien souvent un seigneur localqui dispose des bénéfices paroissiaux, et cela fragilise l'autorité de l'évêque sur ses curés. Malgréces inconvénients les bénéficiaires, mieux formés, portés par une tendance générale, prennentplus souvent leur tâche à coeur, la dignité de leur vie laisse moins fréquemment à désirer. Lerespect accordé au prêtre devient naturel.En France, le renouveau spirituel fut largement l'oeuvre d'un certain nombre de person-nes qui, sans constituer un mouvement organisé, se connaissaient et s'appréciaient. On lesregroupe communément sous le terme d'
Ecole française de Spiritualité
. Au début du siècle, lesalon d'une bourgeoise parisienne qui élevait pieusement ses six enfants, Madame Acarie (1566-1618), accueillit les premiers acteurs de ce renouveau. François de Sales fréquentait là lors deses séjours à Paris. Avec le futur Cardinal de Bérulle, elle fit d'immenses efforts pour obtenir lavenue en France de disciples de Thérèse d'Avila ; après quelques difficultés, la réforme théré-sienne fut riche dans le royaume d'une vingtaine de carmels, et Madame Acarie entra elle-mêmedans un de ces couvents après son veuvage.Pierre de Bérulle (1575-1629) fut à la fois un ecclésiastique très actif, qui fonda en 1611une compagnie de prêtres, l'Oratoire de France, et qui intervint dans la réforme de plusieursordres religieux, et un mystique, soucieux aussi de faire comprendre par ses écrits par quellesvoies on peut "adhérer" à Dieu. Dieu pour lui est tout, le monde a besoin à chaque instant pourexister que Dieu continue à le créer, et de même l'âme a besoin à tout moment du secours divin.C'est en contemplant Dieu incarné en Jésus, en intériorisant dans la méditation les épisodes de lavie du Christ, en les revivant en quelque sorte, qu'on en arrivera de plus en plus à unir sonactivité à l'agir de Dieu.Dans la cas du prêtre, selon une ligne spirituelle qui, à partir de Bérulle, se développerachez l'oratorien Condren (1588-1641) et chez Monsieur Olier (1608-1657), il s'agira de viserainsi l'identification au Christ en son sacerdoce : consacré par le sacrement de l'ordre, le prêtrerevêt la personne du Christ, opère en la personne du Christ, selon Olier. On est loin de la mé-fiance des premiers siècles de l'Eglise à l'égard de l'idée d'un sacerdoce particulier des clercs.Cette spiritualité fera sentir ses effets sur la formation donnée dans les séminaires jusqu'en notresiècle. On est sensible aujourd'hui aux inconvénients de cette mise à part du clergé, de cetteconcentration sur le clergé du sacerdoce du Christ. Elle a contribué alors au sérieux avec lequeldes générations de prêtres ont pris leur mission, portée ainsi au même niveau de renoncement àsoi-même que la vocation monastique.
 
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Saint Vincent de Paul
(1581-1660) participe à ce courant, mais ses préoccupations sontplus larges. Il n'est pas issu de l'aristocratie ni de la bourgeoisie urbaine. Sa vie ne se déroule pastout entière dans les cercles cultivés et ecclésiastiques. De famille, c'est un paysan, dont la jeunesse, sans être misérable, a été pauvre. Il a été un an captif des Barbaresques en Afrique duNord. Même devenu pour un temps le chapelain d'une famille de grande noblesse, il ne cessera jamais d'apercevoir autour de lui la réalité de la condition des petits, des pauvres, des galériens.Il voit, et il agit. S'il se préoccupe tant de la formation des futurs prêtres, c'est aussi, c'est peut-être d'abord parce qu'il déplore l'abandon spirituel dans lequel sont laissés tant de pauvres gensavec des curés ignares, incapables même de prononcer correctement une formule d'absolution :alors, guider la foi de leurs ouailles, qui pourrait le leur demander ? Et il envoie ses "prêtres dela Mission" de village en village, faire aux adultes le catéchisme dont ils n'ont pu bénéficier. Lamisère, les maladies accablent les gens du peuple ? Il mobilise les grandes dames du milieuhuppé qu'il a été amené à fréquenter, et elles vont soigner de leurs mains les malheureux, chezeux et dans les hôpitaux. Elles organisent l'assistance aux galériens, aux prisonniers, aux enfantstrouvés. Avec l'aide d'une de ces dames, une veuve, Louise de Marillac, il va réussir ce que peuauparavant les préjugés répandus dans l'Eglise avaient interdit à François de Sales, la créationd'une congrégation féminine sans clôture, active dans le monde pour soulager les misères et lesmaladies, ce seront les "Filles de la Charité, servantes des pauvres malades"
.
Pas de grandscouvents, pas de voeux solennels (cela évite les difficultés rencontrées par François lors de lafondation de la Visitation), on vit dans les paroisses, au plus près de ceux que l'on sert. D'ailleursle recrutement se fait cette fois dans les mêmes milieux populaires, ce sont de vraies pauvres auservice des pauvres, et leur costume qui, avant que les Filles de la Charité l'abandonnent aprèsVatican II, nous paraissait tellement bizarre, était tout simplement alors le costume ordinaire desservantes. En 1643, la Reine régente, Anne d'Autriche, appelle Monsieur Vincent auprès d'elle.Il ne relâche rien de son action de charité, il développe même l'organisation des secours dans lesrégions appauvries par la guerre ou la famine, et en même temps il profite de sa présence au"Conseil de conscience" (c'est-à-dire des affaires religieuses) pour veiller à ce que les évêchés etles bénéfices importants ne soient conférés qu'à des gens qui sauront remplir leur charge.Revenons à l'Eglise (romaine) universelle. Se faire élire pape demeure un objectif d'ambition, et confère un pouvoir à la fois temporel (les Etats de l'Eglise) et spirituel. Mais laréforme interne du catholicisme progresse, l'Italie est stabilisée, et le temps n'est plus celui d'unpape condottiere à la manière de Jules II, ni celui d'un ruffian comme Alexandre VI Borgia. Lespapes du dix-septième siècle, issus comme au siècle précédent d'importantes familles italiennes,ne se font plus remarquer par une vie privée orageuse, et administrent plutôt sagement l'institu-tion qui leur est confiée. Eux et les cardinaux présents à Rome continuent à dépenser pas mald'argent en commandes aux architectes et aux artistes, mais dans l'ensemble la maison est géréeavec conscience, par des gens qui ont vraiment la foi, et avec une efficacité accrue. Les "dicastè-res" et "congrégations" qui servent de ministères à l'Eglise ont un fonctionnement bien rodé.L'une des innovations les plus marquantes est, en 1622, la création de la congrégation
de propaganda fide
(c'est-à-dire : s'occupant de la
propagation de la foi
) qui aura la haute main surles missions hors des terres traditionnellement catholiques. L'envoi de missionnaires de la foi audelà des mers, fruit jusqu'alors d'initiatives princières ou de décisions d'ordres religieux, estdevenu un souci permanent du centre romain de l'Eglise. On ne saurait trop insister sur l'impactpositif de cette création sur l'élan évangélisateur du catholicisme, en même temps qu'il faut bienreconnaître que cet organisme romain, dans le strict contrôle qu'il a exercé sur l'activité desmissionnaires, a trop souvent cru que pour préserver l'unité et la pureté de la foi il était légitimed'imposer aux nouveaux chrétiens l'uniformité des pratiques et des enseignements, en calquanttout sur l'Europe. Sommes-nous en train de commettre un anachronisme et de juger des déci-sions anciennes au nom des idées les plus modernes sur la nécessité d'une "inculturation" de lafoi chrétienne, d'une ouverture à la culture des peuples rencontrés ? L'essor puis l'échec de lamission en Chine sont là pour démontrer que les problèmes se posaient bien ainsi dès les temps
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