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 AYAAN HIRSI ALI 
MA VIE REBELLE 
Paris, Éditions Nil, 2006
Une lecture deCristina Álvares
 
L’autobiographie d’Ayaan Hirsi Ali est divisée en deux parties. La première, intitulée MonEnfance, est consacrée à sa vie jusqu’à ses 22 ans, s’étendant sur plusieurs contrées : enSomalie, en Arabie Saoudite, en Éthiopie et au Kenya. La seconde, Ma Liberté, raconte sespéripéties aux Pays Bas où, après avoir fait des études en sciences politiques, elle est devenue députée du parti VVD. À la suite de l’assassinat de Théo van Gogh, avec qui elle afait le film Soumission, et de la menace de mort qui pèse sur elle, Hirsi Ali est devenue unefigure high-profile, mondialement connue et très controversée.La ligne de fracture entre les deux parties du livre est due à l’événement clé de sa vie, lorsde l’année 1992, et tient à la décision de ne pas poursuivre un voyage jusqu’au Canada, oùl’attendait l’homme que son père l’avait fait épouser. Elle demanda, par conséquent, asileaux Pays-Bas.Cet acte de désobéissance déclenche moult changements successifs qui s’opèrent surplusieurs plans. On remarque un passage d’Afrique en Europe, de la minorité à la maturité,de la sphère privée et familiale à la sphère publique et civique, de la soumission à la libertéet, selon ses propres mots, de la Foi à la Raison. La division du livre d’Hirsi Ali correspondà la fracture du monde en deux formes de vie, celle du Tiers-Monde et celle des paysdéveloppés. L’expérience de l’une et de l’autre permet à l’auteure de les comparer, deconstater leur écart abyssal et de s’engager à comprendre les causes de la pauvretématérielle, intellectuelle et sexuelle des populations qui, au-delà de leurs différencesculturelles, partagent la religion musulmane. Sa thèse va à l’encontre de l’idéologie dumulticulturalisme car, au lieu d’attribuer une cause externe aussi bien au sous-développement des pays où elle a vécu (colonialisme), qu’à la ségrégation des immigrantsmusulmans en Europe (racisme), elle lui attribue une cause interne : le noyau religieux descultures somalienne et saoudite, voire de la kenyane marquée par l’expansion islamiste.L’acte de désobéissance d’Ayaan consiste en une rupture des liens qui l’attachent à lafamille et, par extension, au clan Osman Mahamud. Lorsque la mère, au moment du départ,lui demande de promettre qu’elle rejoindra son mari au Canada, Ayaan répond, encore unefois, « non ». Lorsque le clan, l’ayant repérée en Hollande, lui demande d’honorer le contrat matrimonial accordé entre le père et le mari, Ayaan répond, une nouvelle fois, « non ».Entre ces deux négations se situe l’acte le plus symbolique de son émancipation : aumoment d’indiquer son nom de famille aux autorités hollandaises, elle remplace Magan, lenom du père, par Ali, le nom du grand-père. Elle espérait ainsi pouvoir échapper au clan.Bien plus tard, en 2006, l’affaire du mensonge sur le nom a été à l’origine de la perte de lacitoyenneté hollandaise et du déménagement aux États-Unis. Mais au-delà de lasignification immanente à la syntagmatique des événements, l’acte de changer de nom aune signification axiale : il est la signature qu’Ayaan appose à la rupture avec la culture desa famille. En remplaçant le nom du père par celui du grand père, déjà mort, elle remplacele pouvoir du père, en tant qu’agent d’une tradition particulière à une culture, par lapuissance d’une loi au-delà des normes du groupe auquel le sujet appartient. Cette loisymbolique, purement négative, sans substance ni contenu, représentée par le Père Mort,est universelle. Les philosophes des Lumières, qu’Ayaan prise tellement, l’appelaient laRaison.Pour mieux cerner et appréhender les enjeux de cette scission, prenons le rapport entre leparticulier et l’universel comme modèle pour approcher la désobéissance de la jeune.Ayaan, ainsi que la différence entre la culture occidentale et les cultures de traditionreligieuse.
 
Tel qu’ Hirsi Ali en décrit le fonctionnement, le système clanique somalien est un excellent exemple d’une société qui s’organise selon l’idéal d’un parfait emboîtement entre leparticulier et l’universel. L’identité du sujet est déterminée par son appartenance augroupe, en l’occurrence au clan, qui est l’extension de la famille. Le lien social est extrêmement fort, permettant simultanément une solidarité du réseau clanique entre lesdifférents sujets mais aussi une surveillance exacerbée, se transformant rapidement enoppression. Il s’agit d’une communauté organique où chaque être est à sa place et y joueun rôle déterminé. Le groupe s’organise selon un système de contraintes - normes, valeurs,pratiques, institutions - qui aliènent le sujet à sa place et à sa fonction sociale. La libertéindividuelle, le Droit, la Citoyenneté y sont méconnus. L’identité culturelle fait l’identitésubjective.D’ailleurs, on perçoit parfaitement la position de la jeune fille lorsque cette dernièreemploie la métaphore de la ruche, déclarant ne pas vouloir être « (a faceless) unit in a vast beehive ». Ceci est doublement lourd pour les femmes, étant donné que leur appartenanceau groupe est médiatisée par leur appartenance à un homme : père, mari, frère. Lorsqu’ellen’appartient pas à un homme, la femme est indéterminée, sans identité, non-reconnue oureconnue comme prostituée, une souillure dont il faut se débarrasser. Si la grand-mère sesoucie tellement de la mémorisation de leur généalogie, par Ayaan et sa sœur, c’est parceque celle-ci constitue leur carte d’identité dans la société somalienne. Sans doute le degréd’indétermination d’une femme seule et les stratégies que le groupe trouve pour s’endébarrasser ne sont-ils pas les mêmes en Somalie et en Arabie Saoudite. Mais la logiquesous-jacente est, dans les deux cas, celle des communautés organiques avec leurdétermination stricte des identités et des places au sein de l’opposition entre pureté et souillure.Or, il s’avère que le mariage en est l’instrument essentiel. Il s’agit d’un contrat entre deuxhommes, appartenant de préférence au même clan ou sous-clan, qui échangent une femmeentre eux. L’enjeu du mariage est, comme dans toute société humaine, d’organiser lasexualité et la reproduction dans l’ordre symbolique. Cependant, dans les sociétés pré-modernes, l’ordre social se spécifie de s’auto-percevoir à l’image de la perceptionpréscientifique de l’univers : l’ordre cosmique, le tout organique, assis sur lacomplémentarité soi-disant naturelle des principes masculin et féminin, du ciel et de laterre. Sur le plan social, ce modèle imaginaire prend la forme d’un rapport entre les genresdans lequel le corps féminin donne un substrat matériel à la valeur purement symboliquede l’honneur masculin. L’honneur, qui légitime la place que les hommes occupent dansl’ordre social, repose entièrement sur la pureté de la femme, vierge avant le mariage,chaste après. C’est sur le corps de la fille ou de la femme que l’on peut vérifierempiriquement ce qui n’existe qu’au niveau purement intelligible de la signification.L’honneur des hommes et la pureté des femmes se complémentent comme esprit et corps,forme et substance. C’est pourquoi la pureté féminine constitue une valeur prioritaire et une obsession collective. L’honneur masculin exige la garde soucieuse du corps desfemmes, voire sa soustraction au regard des autres. Les femmes sont confinées à l’espacedomestique et la sphère publique est réservée aux hommes. Encore une fois, cela ne sepasse pas de la même manière en Afrique et en Arabie Saoudite.Les femmes somaliennes ne sont pas voilées, se déplacent à leur gré, travaillent et regardent les hommes en face. Elles ne sont pas battues. Mais la virginité est assurée par lamutilation génitale qui, elle aussi, peut être plus ou moins radicale. Dans le nord de laSomalie, on pratique le farooni, l’excision extrême qui ne laisse entre les jambes qu’unecicatrice. En Arabie Saoudite, où l’excision n’est pas une pratique généralisée, la
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