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Coeur à nu
- Georges Chevalier -
La fille est là, à genoux, la tête sur mes pieds, les bras autour demes jambes. Elle tremble, elle me serre, elle pleure... Quand je la regardeavec sa chemise déchirée et ses cheveux ensanglantés, je me dis que jesuis un monstre. Seul un monstre pourrait réduire un humain à cepoint... Pourtant, ce n'est pas ce que j'ai voulu. Au départ, tout allait bien. Les gens appréciaient ma voix graveet posée, ma musique rock, mes textes poétiques pleins d'amour etd'espoir. Et quand je marchais dans la rue, on venait me parler, on medisait de continuer, qu'on croyait en moi... On disait qu'on m'aimait.Cela m'impressionnait beaucoup, mais les gens étaient trèsgentils et souriants, leurs regards étaient tendres et leurs parolessincères. J'étais heureux ; tous me prouvaient que l'humanité avait unavenir et je crois que mes chansons en sont devenues plus belles... Lesmédias s'étonnaient du succès de ce mélange de rock et de poésie, et jel'étais un peu aussi...Très vite pourtant mes admirateurs se firent plus agressifs,plus violents, plus fanatiques. J'étais à peine dehors que la foule venaitm'assaillir, me tirant, me poussant, ne voulant plus de moi qu'un contactou un autographe. La rue m'était devenue inaccessible.Et j'ai fermé les yeux, je n'ai pas voulu voir l'avenir qu'ils mepromettaient.C'est à ce moment aussi que j'ai reçu ces lettres étranges defilles qui disaient me connaître, qui s'inventaient des souvenirs où j'étaisleur ami, leur mari ou leur amant. Des lettres effrayantes de précision etsouvent accompagnées d'un cadeau comme une peluche, un vêtement,une photo ; ou les-clefs-de-la-maison-pour-quand-je-voudrais-revenir...Heureusement, à coté, il y avait des encouragements, despoèmes et de fabuleuses lettres qui me rappelaient les discussionsd'avant. Et même si elles se faisaient de plus en plus rares, elles étaientd'une telle beauté que j'en oubliais le reste, chantant toujours plus ce quemon coeur avait de mieux à offrir...Puis j'ai sorti « coeur à nu », mon troisième album... C'est pourmoi ma plus belle réussite, celle où mon public me voit transparent, avecmes espoirs, mes amours et mes colères... Le succès fut foudroyant !
 
Partout on parlait de moi, de mes chansons, de ma vision du monde.Mais certain virent en moi « un nouveau messie » chantant la parole divine. Pour eux, j'étais devenu un prophète et mes idées n'étaientplus les miennes mais celles d'un être supérieur et parfait chargé dudevenir de l'homme, dont la voix était à suivre sous peine de sortir duchemin qui menait au royaume des cieux. J'en suis resté maladelongtemps. En fait, je me suis totalement coupé du monde pendantplusieurs mois...
J'ai repris le contact avec l'extérieur il y à une trentaines deours à peine. La première chose que j'ai faite, c'est d'ouvrir mon courrier.Du moins j'ai commencé... Les quelques lettres que j'ai prises au hasard del'énorme tas qui m'attendait étaient bien déprimantes. L'une me décrivaitcomme un saint, homme de toutes vertus dont aucune tâche ne souillaitl'âme ; une autre comme un être haïssable, gourou menaçant des milliersd'existences et gagnant sa vie en soutirant le maximum à ses ouailles...Ces gens ne savent-ils pas qu'entre l'ange et le démon existe l'homme ? Ete suis un homme ! Un simple humain parmi tant autres...Ce sont les autres lettres qui me firent le plus de mal. Ellesétaient écrites par mon public, celui pour qui je chante, celui pour qui je vis... Je n'étais pour eux qu'un modèle, un idéal à atteindre. Mais ils ne mecomprenaient pas, me déformaient, me faisaient paraître à mes propres yeux comme un être ignoble prêt à plonger l'humanité entière dans lesténèbres. Comment peut-il en être ainsi ? Je ne suis qu'une poussière quipleure sur le monde...Le soir, j'ai allumé mon téléviseur, juste pour le journal. Lesinformations étaient tout ce qu'il y a de plus banal : des accidents, desmorts, des guerres... Bien sûr je ne pouvais leur reprocher de ne pas y mettre toutes ces joies que la vie nous apporte. Un tel journal, les gens lepensent si fort que je peux les entendre, est un journal dans lequel il ne sepasse rien. Ils leur faut tous les malheurs du monde pour qu'ils puissentaccepter leur misérable vie...Je n'ai pas eu le temps de finir ces réflexions peut-être un peutrop désabusées. Le présentateur énumérait les méfaits d'un groupusculeterroriste naissant : les rédempteurs. Ils ravageaient le pays par le feu etle sang, se réclamant du sauveur pour qui ils purifiaient la terre... Ils seréclamaient de moi ! Tout ce que j'avais critiqué, dénoncé ou condamnéétait attaqué, piétiné, exterminé dans une violence inouïe. Et lemouvement prenait de plus en plus d'ampleur !
 
Je n'ai pas supporté ces dires et me suis enfui de chez moi. Jecrois que j'ai couru, je ne sais plus... Quoi qu'il en soit, je me suis retrouvéseul dans le vieux parc, marchant essoufflé sous la lune. Il pleuvait unpeu, une légère bruine que je sentais à peine sur ma peau mais quichargeait l'air d'une fraîcheur particulièrement plaisante. Cela m'a un peucalmé, du moins assez pour que je puisse réfléchir...Toute cette folie autour de moi, toute cette incompréhensionqu'on me rejetait, qui en était responsable ? Moi ? Eux ?Eux, bien sûr ! C'est eux qui déforment mes chansons, c'est euxqui déversent toute cette haine, cette violence à la face du monde ! Ilsn'ont voulu comprendre de moi que ce qu'ils avaient déjà au fond d'euxmême... Mais qu'ont-ils fait de mes larmes ? Ils ne les ont même pas vues !Ils avaient juste besoin d'une justification et qu'importe si elle est fondéesur le mensonge. Qu'importe ! Du moment qu'ils peuvent crier leur hainesi fort que le monde lui-même en meurt et que par là même, pour une foisau moins, ils se sentent vivre. Vivre... C'est juste ce que les gens veulent. Que ce soit ceux quipleurent ou ceux qui rient, que ce soit ceux qui crient ou ceux qui setaisent, que ce soit les fous, les bons ou les méchants, tous ne veulent que vivre... Même ceux qui se suicident...Peut-être n'ai-je fait que réveiller cette volonté chez tous cesgens, chacun l'exprimant alors à sa manière. Certains par un bien,d'autres par un mal. Mais quelle est la valeur du bien ou du mal face à la  vie même ?Si ces gens ont besoin de moi, de mon amour, de mes chansons...alors il faut que je chante. Et pourquoi pas des chansons quis'adresseraient à eux directement, une sorte de dialogue pour qu'ilspuissent vouloir vivre, mais sans pour autant se condamner eux mêmes ;ou condamner les autres... Peut-être arriverais-je à leur faire comprendreque leur véritable guide c'est eux-mêmes !« De vous à moi... La Vie ». C'est avec ce tire en tête que j'ai décidéde rentrer chez moi, de me remettre à écrire, à composer. J'avais déjà plein d'idées en tête, plein de choses à dire, à leur dire...
J'ai rencontré Mandine sur le chemin du retour. J'étais perdudans mes pensées et je ne l'ai pas vu arriver. C'est son parfum et son joli bonjour qui m'ont fait relever la tête. Elle s'est présentée, m'a dit qu'elleappréciait beaucoup ce que je faisais et qu'elle aimerait beaucoup discuteravec moi, juste pour le plaisir...
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