éditorial,
par
Pierre Hunout
une saison n’est rien d’autre que le temps à rebours, le présent d’une expérienceévoquée, comme Rimbaud qui fait face à son
éternité
et à la disparition de l’astre, àl’attente et à l’espoir d’un nouveau soleil. Une saison au hasard à tirer des traits dansle ciel, une saison à quadriller le terrain et à voir alors ce qu’il pourrait en rester.ce mois-ci, [sic] donne une parole d’exception à Miles Supico, brillant voyageurde l’incertain, par là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, là où la terre fait le dosrond. Avec cette chaleur intranquille, le décompte du désir d’ailleurs, le bâteauétait déjà ivre lorsque Buenos Aires accosta sous ses pieds. Souvenir d’une villecomme disparue avant naissance, le projet de la cité est
un jour parmi
tant d’autres,pas une nuit, ni même une illusion, mais une trajectoire qui vise à côté, unmanque(ment).dans cette ville poursuivie, comme assoifée de soif, une source n’en est pas moins
désespérante et inquiète ; la démarche, soit-elle gée, ne répond plus, seuls restent
le trajet à qui l’on a oté sa destination, la position renversée et l’à-côté de la route.
Car aujourd’hui Miles Supico prêche enn un désert, et nous acquiesçons, nous
nous rangeons dans les foules de quinze millions et quelques milliers dekilomètres, à scruter avec lui, où mieux nous taire. À l’écoute.
un ou, au moins dans ma conception du temps), je me suis toujours dit que ça ne
semblait pas vrai. Si l’on se limitait (il faut absolument être responsable en ce siècle,tout comme dans l’autre il fallait absolument être moderne,
dixit
le poète) à 22 heurespar jour, on pourrait se complaire dans des mois de 32 jours, ce qui serait pas malpour, au choix, payer les factures en retard, prolonger de quelques jours les vacances,
attendre un peu plus le grand jour. Mais tout ça ne m’était pas – en ce point précis du voyage – d’un quelconque intérêt. J’étais loin de ma déclaration d’impôts, plutôt en
latence qu’en vacances, et plus grave encore, loin des gens, ce qui ne compte pas pourmoi (car les chiffres sont limités, par essence). Alors je me suis dit que pour prouverque j’avais raison, qu’en vivant 22 heures par jour les mois auraient 32 jours, j’allais
expérimenter l’inverse. Qui plus est, cela m’arrangerais. Je me suis mis en quête de 2heures de plus par jour, an que – dépensant 26 heures par jour – j’arrive plus vite à
destination. Par exemple, je me réveillais entre 2 heures et 4 heures du matin, dansune sorte d’anti-sieste me permettant de ne pas être reposé. Quoique il arrive, jegrappillais des minutes deci delà.Sauf que j’avais oublié un paramètre dans ce monde parfait, tout se paye ! Nous
sommes arrivés avec 3 jours d’avance. J’ai dû patienter le même temps face à Bue
-nos. Le temps qui nous a été nécessaire pour mouiller à l’embouchure du Rio dela Plata, puis remonter jusqu’à Zarate, avant de retourner quelques heures deplus devant Buenos Aires. Techniquement, tout cela pour décharger en Argen-tine des voitures fabriquées au Brésil, et en charger d’autres fabriquées en Ar-gentine pour l’Allemagne (j’omets les épaves européennes déjà déchargéesen Afrique pour y être recyclées). Être bloqué dedans un bateau qui estdehors un port est un vrai dilemme post-moderne : être reclus
trois lettres, deux espaces, une démarche
par
Miles Supico
pensées après “n+3” jours à bord du
Reppublica del Brasile
6 juin 2009
Un jour parmi 25, une nuit en fait, j’étais sur le pont d’un bateau entre Le Havre et
Buenos Aires. Il faisait tellement noir – pas de lune de Freetown à Rio – qu’il nefaisait plus noir du tout. (Ça chasse les pensées noires – sorte de marée de la même
couleur qui guette si l’on n’a pas pris la peine d’embarquer dans une tête à doublecoque, comme les pétroliers modernes). Là, une question primordiale s’est posée.Ne serais-je pas plutôt à bord d’un sous-marin, regardant le ciel à travers la mer, parle périscope ? Il devenait dur de distinguer le haut du bas, de les faire correspon-dre avec ce que l’on m’a toujours appris : que les étoiles brillent dans le ciel et se
rééchissent sur tout plan d’eau. Balivernes. Je m’explique. Même pas bourré, il
était évident que le plancton phosphorescent de l’écume scintillait plus encore.
Ainsi, les étoiles seraient une illusion, le simple reet de ces lucioles-de-la-mer
dans le ciel de pétrole.Ragaillardi par la mise-à-nue de ce presque mensonge originel, je me suishasardé à contredire une autre contre-vérité. On m’a toujours dit queles jours faisaient 24 heures, et moi (au risque d’être pris pourCet étalon qui mesurait et rythmait mon voyage, ce sont les 75 cl de
Sal- ton Assemblage
, vin rouge brésilien qui m’attendait à chaque repas, sur la ta-ble, partagé avec l’un de mes deux camarades voyageurs. Dans cette bouteille, iln’y avait pas seulement la demi-ivresse de la demi-bouteille, les rêves de la demi-sieste (surtout les jours de
Lariam
, vénéneux anti-palu), les promenades de clair delune sans lune, les coups de soleil au soleil de l’équateur. Il y avait avant tout uneautre manière de compter les heurts du temps qui passe ou ne passe pas. Il n’y aplus de moments d’éveil et de moments de sommeil quand il n’y a plus de temps.Et puis tout à coup on débarque et il faut réapprendre à compter, à médire le temps
qui le plus sûrement qu’une vague sous une étrave, même quand on a la chancede n’avoir rien à faire. Inéluctablement, la terre ferme fait l’homme compter. Je
suis venu à Buenos Aires pour m’immerger dans un lieu que l’on m’a vendu pour
mythique. Je compte bien le faire.
En attendant, et même s’il y a du grillage aux fenêtres à cause des cambrioleurs qui sela jouent Spiderman cette maison est comme les autres, ouverte à grand vents pourceux qui se perdraient jusqu’à Buenos Aires. Pour les autres, la terre étant ronde depuis
plus de 500 ans, on nira bien par s’y croiser. Vite j’espère. Ici c’est l’hiver. Bordel. Je vous embrasse. Miles, ainsi que Tatiana, la marinière en marinade anthropologique
qui était à terre à attendre dans chaque port son marron.
histoire des 2 desserts de Buenos Aires,de la faim, et de l’envie de manger
23 juillet 2009
On a beau être copains comme cochons, avec la panique de la grippe du mêmeanimal, j’ai eu une peur contagieuse d’écrire trop, d’où le délai entre deux.On entend souvent dire (Borges et d’autres) que Buenos Aires s’est construiteentre deux déserts, la
Pampa
et le
Rio de la Plata
. Ce doit être vrai. Quand je pense
à cette ville, je me rappelle les jours encore à bord du bateau, gé dans celui des
deux déserts où il semble que l’on ne pourrait pas mourir de soif. Mais tout commej’avais déjà remarqué que c’était en approchant de la terre que l’odeur de l’humiditéremplissait l’air, je prenais garde de ne pas fantasmer sur des choses trop évidentes.Et j’attendais sans grands mouvements qu’un temps que je ne pouvais compter passe,
et enn pouvoir débarquer. Rapidement, j’ai compris qu’accéder à ce territoire allaitêtre difcile.
Pour apprécier Buenos Aires, il faut oublier que l’on a traversé une demi-terre pour y arriver.
A posteriori
, cela conforte mon trajet, ce lapsus de 25 jours pour ne pas arriver
à destination. On peut facilement la voir comme une machine infernale et sans n, ou
alors on la regarde comme un monde irréel en soi, mais monde quand même. Avec
ses envers du décors, et des envers des envers, déjà moins ctifs. Il y a quelques chose
de l’ordre du ballet ici, celui violent et frénétique des gens, des voitures, des choses quià l’extérieur d’un intérieur duquel on est quoiqu’il arrive exclus. À ce propos, il faut lire
À travers les murs
de Eyal Weizman sur les rapports dedans/dehors de la ville à travers le
prisme des avancées militaro-philosophiques du cont de connards au Proche-Orient,puis enchaîner sur les canards médiocres qui donnent des leçons comme dans
La Peau et les os
ou
Le Wagon à vaches
(prononcé avec l’accent belge, c’est plus drôle) de GeorgesHyvernaud, qui n’est pas drôle du tout, juste très (trop) vrai.Si j’insiste sur la question du temps c’est qu’il s’agit du fait le plus marquant d’un tel voy-
age. Un horizon anormalement plat reste un horizon, une innité de nuances de bleus
reste du bleu. Si une seconde est une seconde, deux secondes sont déjà une portion de vie. Le rythme à bord, malgré mes divagations houleuses, ne se mesure pas en jours. Tout ce qui est identique disparaît. Les jours qui se succèdent, de par le fait qu’ils sesuccèdent, disparaissent. Comment pouvoir vous dire que j’étais tel jour à tel endroit,
à faire telle chose. J’étais tous les jours un point immobile sur un navire mouvant, à
défaut d’être toujours mobile. Heureusement, il y a d’autres étalons pour mesurer undistance temporelle. Pour penser/classer les évènements de sa vie. Le rythme jour-nalier peut sembler pertinent, mais malgré des variations, il ne résiste pas à l’analyse :
cela reste une convention. Lever 7h30, déjeûner 11h, sieste 13h, ping-pong 16h,dîner 18h, coucher 21h, lever 2h, coucher 4h, lever 7h30... Au bout de même pas
un cycle on s’en lasse. On se rend compte de ce qui compte quand on ne l’a plus.
J’ai compris ce qui rythmait mes journées, quand, s’extrayant miraculeusement dubateau au milieu du trou noir du Rio de la Plata, mes camarades passagers – uncouple d’argentins pas désargentés – ont débarqué. L’étalon qui me mesurait tant
m’a été retiré et a (re)tourné au vinaigre.passent, arrivent, attendent, partent, se chassent. Etcelui plus lent mais tout aussi violent des murs, des barrières,des labyrinthes, des villas
miserias
, des
condominios
, de ces quadras qui
ensemble font des pâtés de maisons quand la plage et son euve ne gurent
que sur des cartes.Ici la nature n’a pas été domptée, elle a été effacée. Les deux déserts de Borges,
effacés. Bien plus que Paris, son modèle, Buenos Aires est une ville articielle,
posée, parfaite, au sens où toute création humaine peut l’être, constat dépourvude la moindre charge divine. Comme toujours, l’élève a dépassé le maitre. Ayanttrouvé, ce dernier se voit limité par le poids de ce qu’il possède. L’élève, touche àtout, marche sur les épaules de ses supérieurs. Analyser une telle ville devient unacte tellement épuisant qu’il s’épuise lui-même.
Ce préambule ainsi réglé, je peux parler de Valparaiso.
Vedi Napoli e poi muori
. Je rêvais
de découvrir par l’océan et pour la première fois ce continent à travers cette ville étalée
sur 44 collines en amphithéâtre. Je voulais qu’elle soit la destination de ma traversée
Europe-Amériques. Raté. C’est à Buenos Aires que mon cargo a touché terre.Un jour j’ai croisé presque par hasard le frère d’un copain de la Brigade (BAC, Brigade
Activiste des Clowns, ndlr), Yves-Marie. Entre la cinquième et la sixième bière, on adécidé de partir ensemble à Valparaiso. On a commencé par affronter 20 heures de bus
à travers la Cordillère et se joindre à la liesse des 30000 fans de Colo-Colo dans un stade
de Santiago du Chili. Puis, Valparaiso. Dès le premier jour, on a évité le centre pour
gravir la colline avec le ciel et une antenne au faite. Quand la route s’est arrêtée
août_2009_n°07
[
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miles supicoet pierre hunout
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er juillet
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