/  8
 
L
e 13 décembre 1981, le généralJaruzelski prenait le pouvoir àVarsovie et décrétait l'état de guerresur toute l'étendue du territoire polonais. Ala rigueur du régime militaire quiinterdisait le nouveau syndicat Solidarnoscet toute activité démocratique s'est viteajoutée une grave disette, conséquence del'effondrement dramatique de l'économie polonaise.Répondant à l'appel de syndicalistes et del'Église de Pologne, le CCFD-TerreSolidaire organise, avec un financement dela Communauté Européenne des convois devivres avec le concours de la FondationSolidarité France-Pologne. Ces convois,outre leur utilité propre, sont aussi lemoyen de maintenir des contacts avec lesorganisations dissoutes. Au cours de cescontacts, il est demandé au CCFD defavoriser la création d'entreprises libres pour donner du travail aux personneslicenciées brutalement par le régime.Le CCFD n'avait ni la capacité juridique, niles moyens financiers disponibles pour devenir investisseur. Il fallait donc trouver une formule juridique adaptée à uneactivité commerciale et économiquerépondant à ces demandes. Or, justement,le gouvernement polonais venait d'ouvrir assez largement les possibilités pour desétrangers d'investir dans le pays.La voie s'ouvrait pour une action possible par l'investissement. Pour cela, unesociété commerciale était nécessaire,d'autant qu'il est plus difficile pour un pouvoir de supprimer une entreprisequ'une association.Mais où trouver les capitauxnécessaires, sachant que le CCFD, dontl'essentiel des ressources provient dedons, ne pouvait en aucun cas utiliser ces fonds à des fins commerciales,fussent-elles solidaires?Or, depuis quelques années déjà,Gabriel Marc, alors président du CCFDet ancien président de l'ACI et deJustice et Paix, travaillait avec descongrégations et des communautésreligieuses féminines sur l'utilisationdes capitaux produits par des ventes deterrains ou d'immeubles en conformitéavec le vœu de pauvreté et de solidaritéchrétienne.En même temps que ces communautés,sous l'impulsion de la Sœur NicoleReille, créaient le premier fonds éthiquefrançais, elles acceptaient d'utiliser lesrevenus de leurs avoirs pour financer l'aide aux pays du Sud et d'une manièregénérale des interventions de natureéconomique : créations d'entreprises,soutien à des coopératives, petits prêts,etc..Avec le Crédit Coopératif rencontrégrâce à Karol Sachs qui, était, par 
Info 
Sidiidi
 
 N°19 - Fév. 2009 - Solidarité Internationale pour le Développement et l’Investissement
Le mot du Président
 
Christian Schmitz, Président du Directoire 
25 ans déjà
! Rappelons-nous l’ «essence» desmots S.I.D.I.:
 Solidarité 
,
 Internationale
,
 Déve-loppement 
,
 Investissement 
! En 1983, le CCFD-Terre Solidaire décidait de créer deux instru-ments innovants pour promouvoir la solidaritéautrement : l’un pour accompagner et développer la finance solidaire sur le terrain (la SIDI), l’autre pour mobiliser une épargne en France qui veut« partager » les revenus et donner SENS à sonargent (le Fonds Commun de Placement «Faim etDéveloppement» géré par le Crédit Coopératif).A sa création, dès 1983, la SIDI décidait d’ac-compagner et d’investir directement dans des petites entreprises (du tourisme alternatif au Ma-roc, en Turquie, en Thaïlande, une scierie en Nouvelle-Calédonie, un atelier de couture auMaroc, etc.…). Rapidement, il est apparu essen-tiel d’investir dans des
Sociétés Locales d’Inves-tissement
(au Chili, à Madagascar, en Colombieet en Uruguay, en Thaïlande et au Laos, au Ma-roc, etc.…) pour amplifier l’action de la SIDI enmobilisant des actionnaires locaux. Dans ce nu-méro, plusieurs témoignages vous permettront demieux comprendre comment tout cela a évolué.Aujourd’hui, la
« chaine de solidarité pour lefinancement »
à laquelle vous êtes associés per-met d’apporter des services financiers adaptés à plusieurs millions d’hommes et de femmes, dans plus de 30 pays, qui peuvent développer des acti-vités génératrices de revenus et améliorer ainsidurablement leurs conditions de vie. L’augmenta-tion de capital décidée lors de la dernière A.G. du17 octobre 2008 va permettre d’aborder les nou-veaux défis du plan stratégique 2009/2012 (voir InfoSidi n°18 de novembre 2008). Il en est demême avec le lancement de « Faim et Dévelop- pement Agir CCFD », nouveau fonds qui vientrenforcer le FCP existant.A l’aube de 2009, dans un environnement diffi-cile lié à la crise financière, nous allons poursui-vre notre travail de proximité avec les partenairesde la SIDI sur le terrain pour continuer à démon-trer qu’il existe un modèle alternatif aux modèlesfinanciers dominants, frappés dans leur logiquede croissance. Nous avons une approche fonda-mentalement différente, centrée sur les relationshumaines et le partage de risque. Le nouveau plan stratégique pour 2009/2012 veut notammentconcourir à l’amélioration durable des revenusdes producteurs ruraux. Nous allons donc pour-suivre cette dynamique engagée aux côtés de nosnombreux partenaires, actionnaires et alliés qui partagent une vision d’une économie solidaire pour mieux financer le monde rural, avec uneréponse adaptée aux besoins et de la valeur ajou-tée sociale réelle.J’espère que vous serez nombreux à vous asso-cier à cette vision de la finance humaine et deservices financiers solidaires construits pour contribuer à l’avenir de millions de personnes quien sont privés.
25 ans de la Chaine de Solidarité pour le25 ans de la Chaine de Solidarité pour le25 ans de la Chaine de Solidarité pour leFinancement...Continuons !Financement...Continuons !Financement...Continuons ! 
 Lors de la « journée SIDI » organisée pour les 25 ans, tous les maillons de laChaine de Solidarité étaient présents : salariés, actionnaires, partenaires,CCFD-Terre Solidaire et Alliés Européens
 
25 ans de la Chaine de Solidarité pour le Financement 
 
Infosidi n°19—février 2009 / Page 2 
ailleurs l'animateur de « Solidarité France-Pologne » le CCFD a créé deux entitéscomplémentaires : un Fonds commun de placement (Faim et Développement) qui, pour la première fois en Europe associait un placement financier et un don d'une partiedu revenu, et une société commerciale, laSIDI (à l’époque Société Internationaled'Investissement et de DéveloppementInternational). Le mot
 société 
était destiné àrassurer les autorités polonaises sur lanature économique de son activité.Ainsi, la SIDI a vu le jour avec un capitalde 500 000 FF ( 76 225 € ) apporté par cescommunautés qui plaçaient dans le mêmetemps 2.500.000 FF ( 38I 125 €) dans lefonds « Faim et Développement ». Ainsi lesressources provenant de ce fonds permettaient l'alimentation financière de laSIDI et surtout la part de sonfonctionnement liée à ces activités risquéeset lointaines.Malheureusement, il fut impossible deréaliser le moindre investissement enPologne, l'administration refusant pour des prétextes divers tous les projets présentés par le promoteur polonais.C'est alors que des immigrés marocains enBelgique rencontrés par l'intermédiaire duCCFD proposèrent à la toute jeune SIDI des'associer avec eux pour créer au Maroc unemenuiserie susceptible de leur fournir dutravail et de créer des emplois locaux. Cefut la première activité commerciale de laSIDI. Suivirent les investissements dansune autre entreprise marocaine, une agencede voyage en Turquie créée par d'ancienssyndicalistes libérés des prisons du régimemilitaire, puis une exploitation forestièrecanaque en Nouvelle Calédonie.Mais très vite, après ce rodage, on s'aperçutqu'il fallait, pour être plus efficace,s'associer à des partenaires étrangers pour mettre en place des outils locaux definancement, mais ceci c'est une autrehistoire, ou du moins la même qui continue.
Jean-Paul VigierPrésident du directoire de la SIDI de1983 à 1995
Le défi dufinancement rural
 
Le 18 octobre 2008 furent invités à la SIDItous les acteurs de la Chaine de Solidarité pour le Financement, qu’ils soient partenaires du Sud, actionnaires, alliés dunord…pour réfléchir ensemble sur unthème ambitieux, qui correspond au défiactuel pour la SIDI du financement dumonde rural : « L’investissement socialface aux défis du développement rural ».Deux spécialistes ont été invités à nousfaire partager l’état actuel de leursréflexions, dont voici les principauxéléments.
Marc Dufumier est agronome et spécialistedes questions de développement. Il ouvre ledébat, en allant droit à l’essentiel, sansdétours et sans concession.
« Il y a 200 fois plus de travail dansun riz de la Casamance que dans unriz de Floride ou de Camargue. Lesmettre en compétition, c’est fairecourir un coureur à pied contre une formule 1, et en plus, la F1 est  subventionnée »
Marc Dufumier montre que lesdifficultés de l’agriculture, quientretiennent un cercle vicieux de lamisère dans le monde, ne sont pas unefatalité.Le constat actuel est pourtantredoutable : les prix augmentent, il està craindre une généralisation desdisettes, de même l’aide alimentaireattendue n’arrive pas. Quelles sont lescauses d’une telle situation ?
ο
Un déficit agricole actuel dans denombreux pays, alors qu’il y a deuxans le monde était dans une situationde surproduction. Les politiquesagricoles du Sud ont joué la carte desimportations alimentaires à bas prix.Les pays du Sud risquent de le payer très cher : en effet les producteurs nedégagent pas assez de revenus pour vivre, et sont contraints de diminuer leur production (par manque demoyens), voire de quitter la terre.
 
La concurrence des pays riches dontl’agriculture est à la fois hautement productive et très subventionnée. AuSénégal, sur les marchés, le riz deCasamance coûte aussi cher que le riz deThaïlande, de Camargue… Or enCasamance, il y a 200 fois plus de travailqu’aux Etats-Unis pour produire la mêmequantité de riz, vendue au même prix.Comment est-il possible que des gens quigagnent 200 fois moins soient compétitifs ?
 
Les solutions :
ο
Acheter plus cher pour mieux rémunérer les producteurs : que les politiquesacceptent le principe d’un prixrémunérateur, incitatif et stable afin queles producteurs augmentent leur  production.
ο
Produire de manière durable. Lesengrais azotés sont très coûteux en pétrochimie. Il nous faut penser à lamanière de produire davantage sansrecourir aux engrais (meilleur usage dessurfaces de captation, meilleureutilisation des associationslégumineuses/cultures vivrières…).
ο
Permettre aux paysans d’avoir uneépargne et des crédits pour investir, car ces systèmes « durables » coûtent moinsen intrants fossiles mais sont pluscoûteux en unités de travail. Il n’y a,contrairement à une idée reçue, pas plus productif que le crédit à laconsommation dans les zones rurales.Car quand vous prêtez pour deux mois,vous évitez aux paysans de vendre la petite chèvre, le petit cochon, autrementdit de « décapitaliser » pendant la période de soudure, et vous lui rendezun grand service…
ο
Des droits de douane importants : ne pas renoncer qu’à l’OMC on mette desdroits de douane. Cela aurait sur lesagricultures du Sud un effet beaucoup plus important que l’Aide Publique auDéveloppement.
 
 Pierre Rabhi est paysan, auteur (La part duColibri), philosophe et conférencier. Il appelle à une « sobriété heureuse » pour  fédérer ce que l’humanité a de meilleur et Marc Dufumier et Pierre Rabhi sont venus exposer leur vision du développement agricole
 
25 ans de la Chaine de Solidarité pour le Financement 
 
Infosidi n°19—février 2009 / Page 3 
 sortir du mythe de la croissance indéfinie. En apportant une bouffée d’oxygène et uneexpérience de vie très concrète au débat dece samedi matin, il renvoie à laresponsabilité de chacun, « la part duColibri ».
« C’est la frustration programmée (par la publicité) qui fait tourner le systèmeéconomique. La réponse contraire, c’est la sobriété. »
Aujourd’hui, 1/5ème de la populationdispose des savoirs et consomme les4/5ème de la planète. Cela remet enquestion toute la valeur morale du systèmehumain, à savoir permettre à chaquehumain de manger, se vêtir… Nous vivonsune confiscation des biens collectifs.Lorsque dans les années 50, Pierre Rabhis’est installé avec sa femme en Ardèche, ila compris qu’une logique agricole insensées’était mise en place : « je produis mais jedétruis aussi ». Il a décidé de mettre en place l’agriculture biologique, d’abord àson niveau dans sa ferme, puis au BurkinaFaso, au Maroc, en Palestine…Pour Pierre Rabhi, deux problèmesessentiels se posent aujourd’hui sur le planagricole :Le système agronomique actuel détruit lesressources : à court terme, en consommanten ressources externes environ 80% de cequ’il produit ; mais aussi à long terme enstérilisant progressivement les sols et pluslargement l’environnement.
 
C’est ainsi que l’agro-écologie est la seuleréponse possible.En 2002, avec un groupe d’amis, PierreRabhi lance un message politique, celui dela décroissance (qui prône la modération). Il préfère maintenant le terme de sobriétéheureuse. Les êtres humains se posentaujourd’hui la question : qu’est ce que jefais, quel est le sens de ma vie, malgrél’argent ? Il y a quelque chose qui ne va pas. L’argent est une chose mais quand onlui demande d’assouvir tous nos désirs, celane peut pas aller. L’écologie est lefondement de la vie et non pas un paramètre. Car sinon on devra choisir entrela bourse et la vie. L’éducation toute entièredoit être réformée. Ce n’est pas un choixmais un ultimatum. Une élévation de laconscience.
Catherine Bellin-SchulzResponsable Géographique SIDI
La Centenary Bank enOuganda
Centenary Rural Development Bank, a étécréée juste après la période dramatique dela dictature d’Idi Amin Dada : plus de400 000 personnes avaient disparu et le pays était devenu exsangue.Le Cardinal de l’Ouganda a alors penséqu’il fallait essayer de contribuer à sortir le pays de la situation économique danslaquelle il se trouvait en lutant contre la pauvreté. Il envoya alors, un ecclésiastiqueen Europe (et notamment en France) où il prit conseil auprès du responsable dudéveloppement du CCFD-Terre Solidaire.Les études ainsi entreprises lui ont permisde comprendre que le micro crédit était unedes solutions susceptibles d’apporter uneaide financière à la population, etnotamment aux personnes trop pauvres pour pouvoir ouvrir un compte dans une banque classique et ainsi bénéficier deservices financiers nécessaires à sonactivité.C’est ainsi qu’est née CENTENARYBANK, qui a apporté sa contribution à lalutte contre la pauvreté, au développementde l’agriculture, du petit commerce et à lacréation de nombreuses micro entreprises, participant ainsi à la constitution du tissuindustriel de ce pays.La SIDI a apporté son aide financière et sonappui technique à cette institution qui s’estdéveloppée rapidement. CENTENARYBANK a pris le statut de banquecommerciale, ce qui lui a permis derecueillir l’épargne des particuliers : elle a pu ainsi financer son portefeuille de créditgrâce à ces ressources généralement plusstables. Elle est devenue aujourd’hui la première banque de micro créditd’Ouganda, avec le deuxième réseau bancaire du pays. Elle a ouvert unetrentaine de succursales, pour la plupart enzone rurales, et le nombre des ses déposantss’élève à 650 000, dont 90 000 bénéficiairesde micro crédits.La SIDI détient 10% du capital. Elle estreprésentée au Conseil d’Administration.L’organisation et le fonctionnement deCentenary Bank sont assez particuliers : eneffet, un grand nombre de décisionsremontent au niveau du Conseild’Administration ou de Comités spécialisés,sans pour autant porter atteinte auxresponsabilités de l’Administrateur Directeur Général. Ces Comités seréunissent quatre fois par an et leursdécisions sont soumises pour accord auConseil d’AdministrationL’Eglise Catholique Ougandaise,majoritaire, peut exercer son contrôle sur laDirection générale. La SIDI pour sa part, bien qu’actionnaire minoritaire, peut ainsi participer activement à la gestion dans lecadre de ces comités spécialisés.Une telle organisation, héritage d’uneépoque d’influence britannique, n’est pascomme on pourrait l’imaginer un obstacleau fonctionnement de CENTENARYBANK. Au contraire, la croissance del’activité de la banque a été en moyenne de37% par an au cours de ces trois dernièresannées, la diversification des services proposés est bien adaptée à la populationqu’elle prétend desservir, et l’importance del’impact sur une telle population permet deconstater qu’elle a pleinement rempli samission. C’est ainsi qu’elle est devenuel’une des banques de référence dansl’économie solidaire en Afrique.Les domaines où la SIDI a pu jouer son rôlesont les suivants :- Elaboration et mise en œuvre de lastratégie à long terme- Gestion actif/passif - Gestion des risques- Politique de crédit et décisions concernantles demandes de crédits d’un montantimportant- Audit interne et inspection générale
La SIDI et les rois mages 
 
Etre solidaire c'est non pas subir la mécanique des marchés mais penser l'interdépen-dance volontairement organisée pour un mieux être de tous en liant territoires, géné-rations et groupes sociaux. La SIDI est depuis un quart de siècle en ce domaine parmiles avants postes non seulement de la réflexion mais de l'action via sa mobilisation desliens de finance.Elle a montré et démontré que la finance ne se réduit pas à l'appât du gain maisqu'elle peut être un vecteur de partage de moyens et d'expériences. Se tenant à dis-tance d'une médiatisation de diseurs et d'illusions, la SIDI est dans les projets qu'ellesoutient parmi les faiseurs d'avenir, un peu à la manière des rois mages qui un jourprirent la route en suivant une étoile.
Professeur J. M Servet, auteur de « Banquiers aux pieds nus »

Share & Embed

More from this user

Add a Comment

Characters: ...