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Commentaire
Par D. Benchenouf 
LA LEÇON DE AISSA MEGUELLATI
Monsieur Aissa Meguellati, originaire dela petite bourgade d’El Kantara, à mi che-min entre Batna et Biskra, était l’un deshommes les plus riches d’Algérie, à l’ins-tar des autres riches négociants algériensqui constituaient la grande bourgeoisie dupays, au lendemain de l’indépendance.Une bourgeoisie qui avait bâti sa fortuneau fil des générations, à force de travail, depersévérance, d’économies, dont la morali-té, l’intégrité, le sens de la réserve étaientdes principes cardinaux. Ces familles for-tunées auraient pu devenir le moteur et lesupport de l’économie naissante. Ellesauraient pu lui inspirer le grand soufflemoral sans lequel aucune richesse ne peutêtre profitable à la multitude. Elles avaientsu s’imposer aux autorités coloniales sanstrahir leur peuple, sans rien compromettrede leur attachement à leur pays . Elles onttoutes, plus ou moins puissamment, contri-bué à la révolution algérienne. Mais ellesn’en seront pas moins balayées par le régi-me de Boumediene, parce qu’elles luiétaient foncièrement hostiles, parce qu’el-les n’adhéraient pas à ses visées, à la mé-diocratie triomphante de ces apparatchikrevanchards qui les désigneront, au nomd’un socialisme de façade, à la vindicte età la rancune de la rue, qui les accablerontde crimes qu’ils n’ont pas commis et sur-tout de celui, impardonnable, d’être richeset honnêtes. Deux critères qui ne pouvaientêtre conciliables, pour les nouveaux maî-tres. Ils seront poussés inexorablement à laruine. Ils seront brutalement dépossédés deleurs biens ancestraux, pour être remplacéspar une nouvelle caste de nouveaux riches.Des arrivistes et des parvenus sans scrupu-les, voraces, brutaux, corrompus jusqu’auxtréfonds de leur âme, si tant est qu’ils enaient une. De nouveaux riches qui ne s’em-barrasseront de rien pour amasser d’immen-ses fortunes, qui en feront un étalage ou-trancier et qui ne transmettront à leur en-geance que leurs seules turpitudes et unefaim insatiable qui ne les quittera jamais.Monsieur Aissa Meguellati était l’un desplus influents et des plus riches de cet aréo-page de riches algériens qui se trouverontdonc, dès l’indépendance du pays, exposésà l’ire et à l’envie dévorante des nouveauxsatrapes.l vivait à Batna dans une modeste, mais nonmoins coquette petite villa. Petit, râblé, lescheveux coupés à la brosse, âmmi Aïssa,comme nous l’appelions tous, était la bon-homie et la gentillesse personnifiée. Il pra-tiquait une charité très discrète, à très largeéchelle, venait au secours des plus démunis,et Dieu sait qu’il y en avait à l’époque.
Il vaquait à ses affaires en Algérie et àl’étranger comme s’il dirigeait un petit
. J’habitais alors dans les “batiments” des “allées Bocca”, et Monsieur Touri, avec sonimper, son chapeau mou, et l’autorité qui émanait de lui, était pour nous, les enfants duquartier, un mystère.Voici, ci après un texte où j’évoque son souvenir:
 
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commerce, avec l’aisance du grand négo-ciant et la modestie des hommes pudiques,prudent mais grand seigneur. Il attachait unegrande importance à l’instruction de sesenfants. Ses deux fils Nadir et Djamel de-vinrent respectivement juriste et ingénieur.Ils furent recrutés par leur père dans l’entre-prise familiale. Le premier en devint le di-recteur administratif et le second directeur technique. Ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour résister aux agressions inces-santes du régime. Mais la tentative de ren-versement du régime de Boumediene par Tahar Zbiri les précipita dans l’enfer. Il setrouva donc, malheureusement pour eux,qu’ils étaient parents par alliance au colonelTahar Zbiri. C’était tout ce que demandaitBoumediene pour assouvir enfin la rancunemortelle qu’il nourrissait à leur endroit. Am-mi Aissa fut arrêté, ainsi que son frère, sesfils et même des femmes de la famille, sem-ble-t-il. Ils furent soumis à la question etfurent détenus pendant de longues années,sans jugement, dans des conditions atroces.Je me rappelle que le frère de âmmi Aissa,un négociant de dattes dans le quartier Soukel âsser, fut arrêté et ses biens placés sousséquestre. Sa famille tomba dans l’indigen-ce. Ses deux fils, qui étaient mes amis, Ra-bah et Mansour, faisaient peine à voir. De-puis, le malheur et la zizanie se sont instal-lés dans la famille. Des années plus tard,après leur libération, les Meguellati n’é-taient plus que l’ombre de leur passé. Ilstentèrent courageusement de combattre l’ad-versité. Mais le cœur n’y était plus.Les horreurs que le régime leur avait faitsubir avaient altéré les nobles sentimentsdans lesquels ils s’étaient épanouis. Ils sesont retrouvés dans une jungle où seuls lesfauves et les charognards avaient table dres-sée. J’ai perdu leur trace et je ne sais pas cequ’ils sont devenus. Je sais seulement queâmmi Aissa est mort, que ses fils Djamelet Nadir se sont installés à Alger et qu’ilsne s’entendent plus. Que mon ami Man-sour est avocat à Alger, qu’il a changé,qu’il a juré de ne pas se laisser bouffer.Mais une anecdote est restée dans monesprit. Elle y restera jusqu’à mon dernier souffle. Je voulais vous la raconter d’em-blée et à ce souvenir, mes doigts sont en-trés en pilotage automatique. Ils couraientde leur propre chef sur mon clavier et jeme suis laissé aller à cette longue digres-sion. Je ne le regrette pas néanmoins, par-ce que cela m’a permis de rendre justice,bien modestement, à cette admirable fa-mille et à toutes celles que le régime abroyé, pour leur malheur mais aussi pour le nôtre, puisque ceux qui les ont rempla-cés, ces milliardaires du régime, loin d’en-richir la communauté que nous sommes,se nourrissent de sa chair et de son sang.Je me rappelle donc, que dans mon enfan-ce, la villa des Meguelatti se trouvait à unangle des allées Ben Boulaïd. La villafaisait face à l’école où j’allais, l’école dustand, l’école indigène de garçons. C’était juste après l’indépendance. Batna étaitalors une coquette petite ville. Les tempsétaient durs et peu de gens mangeaient àleur faim, mais il régnait pourtant sur nous comme un bonheur délicat, un souf-fle de douceur. Les aurores étaient si cal-mes et les rires des enfants fusaient dumatin au soir.Le directeur de l’école, Monsieur Touriétait un ancien instituteur Kabyle, si je neme trompe. Il jouissait du respect et de laconsidération générale. Je me rappellemême que les gens lui cédaient tout letrottoir lorsqu’ils le croisaient. Nousavions pour habitude de jouer au « fouteballe » sur un terrain qui se trouvait àproximité, sous les « batémètes ». Tout lemonde savait qu’à heure régulière, Mon-sieur Touri quittait l’école, où il résidait
 
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par ailleurs, pour se rendre à la librairieDjataou qui se trouvait à quelques centai-nes de mètres de là. Droit comme un I,habillé de façon stricte, un chapeau mousur la tête, Monsieur Touri, conscient del’importance qu’il inspirait aux gens, nedéviait jamais de son itinéraire. Il répon-dait sobrement au salut de ceux qui le croi-saient, d’un avare hochement de tête. Puisles journaux sous le bras, il retournait àson école, par le même chemin. Or,curieux comme nous étions, nous avionsremarqué qu’à la même heure âmmi AissaMeguelatti s’arrangeait toujours pour ren-contrer Monsieur Touri, comme par ha-sard, quand celui-ci était sur le chemin duretour; toujours au même endroit. Nous levoyions alors l’aborder avec forces souri-res, s’incliner littéralement devant lui, luiserrer la main avec effusion. La rencontrene dépassait pas quelques minutes, à l’is-sue de laquelle Monsieur Touri, froid etdistant, comme à son habitude, poursuivaitson chemin. Nous étions très étonnés.Nous ne comprenions pas comment etpourquoi âmmi Aïssa, si riche, si respecté,qui avait une voiture américaine qui n’enfinissait pas de longueur, dont le fils Nadir avait un avion rouge,qui avait 1OO sacsd’argent et 100 autres d’or, comme disaitla légende, se confondait ainsi en courbet-tes devant un simple directeur d’école. Cemystère impénétrable suscitait des spécu-lations sans fin dans nos conversationsd’enfants qui rêvaient tous d’être un jour comme âmmi Aïssa. Notre chef de bande,le plus âgé et donc le plus perspicace, nousaffirmait que âmmi Aïssa faisait la « z’ka-la » à Monsieur Touri, parce que c’était cedernier qui avait la clé du souterrain oùétaient cachés les sacs d’or et d’argent. Leprestige du directeur d’école n’en grandis-sait que plus à nos yeux. Il était devenu unpersonnage de légende et bientôt, plutôtque de vouloir devenir âmmi Aissa quandnous serions grands, nous voulions tousdevenir des Monsieur Touri, le gardien destrésors. Il était le meilleur puisque le plusriche s’inclinait devant lui.Bien plus tard, lorsque je fus admis d’auto-rité au décevant statut d’adulte, un jour que je m’étais rendu au siège de la société Me-guelatti pour y voir Djamel, j’eus le plaisir de rencontrer âmmi Aïssa dans le hall. Jene pus résister à la tentation de lui poser laquestion sur ses rencontres d’antan avecMonsieur Touri et sur ses effusions ostensi-bles à l’égard du personnage. Il se fenditd’un grand sourire et après avoir failli s’é-trangler de rire, il me répondit ceci, à quel-que chose près: « Je suis très content quetoi et tes camarades ayez remarqué avecquelle respect je m’adressais à Monsieur Touri. Je faisais tout pour qu’on me remar-que parce que je voulais donner une leçonaux gens. Je voulais que tout le monde voieque la richesse n’est rien face à la connais-sance et à la dignité humaine. Et Monsieur Touri était les deux à la fois. Je voyais queles valeurs de notre société s’altéraient etque l’argent prenait le pas sur tout le reste.Alors moi, le plus riche de la ville, je m’in-clinais très bas devant le digne représentantdes vraies valeurs. Aujourd’hui, je suisheureux de savoir que les enfants qui m’ob-servaient et qui sont devenus les hommesd’aujourd’hui, ont compris que la vraierichesse, celle qui impose le respect, ne setrouve ni dans les poches, ni dans les cof-fres forts, mais dans l’homme savant. »Je ne sais pas si la leçon a porté. Mais jesais qu’elle a le mérite d’avoir été donnée.Pour ma part, grâce à elle, j’ai appris à dis-tinguer les gardiens de trésors, ceux sur quirepose la voûte céleste. Je les reconnaistoujours.

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