par l’observatoire del’évolution
1.Une nouvelle genèse
Les plus grandes vilenies d’aujourd’hui ne proviennent pas dece qu’on les fait, mais de ce qu’on les laisse faire.Elles se développent dans le vide.Robert Musil,
L’homme sans qualités
(vers 1920)
E
n 1989, en même temps que le pouvoir socialistefrançais célébrait avec le plus de fureur possible larévolution française, les ingénieurs d’IBM parve-naient de leur côté à dessiner le logo de leur entreprise àpartir de la manipulation de 35 atomes de xénon. Depuislors, et même s’il ne constitue qu’une étape de plus dansle chemin de l’artificialisation du monde que noussommes employés à produire, le développement desnanotechnologies a connu un essor qui aurait pu semblereffrayant si on ne s’était pas depuis longtemps accoutuméà travailler pour devenir ce qu’il faudrait bientôt dépasser.Les nanotechnologies ouvrent la voie à la reconstructiondu monde à partir d’entités élémentaires remaniées. Danscette nouvelle genèse toutes les classifications des êtresexistants se trouvent abolies. Bien entendu la barrièresubjective entre inerte et vivant n’a plus lieu d’être ; labarrière entre espèces n’existera
a fortiori
plus non plus.Quant à la fameuse barrière immunologique qui évitethéoriquement aux organismes vivants d’être infestés pardes corps étrangers, elle devient caduque, la nanoparticu-le pénètre les cellules vivantes aussi bien qu’un sucre sedilue dans l’eau.La transgenèse à laquelle travaillaient les biologistesmoléculaires sera “naturellement” franchie. Animaux etmachines fusionneront dans la Mégamachine, consoli-dant le caractère artificiellement vivant du système socialet le caractère machinal des organismes naturellementvivants. Enfin des nano-entités auto-reproductibles pour-ront s’employer à créer des macro-organismes. Ce dernierpoint est un grand sujet d’inquiétude pour les
mutants
quiont peur que la vie sociale leur échappe tandis que les
néo-mutants
(mutants plus audacieux) surmontent cettepeur et acceptent avec délectation de devenir n’importequoi au sein de la Mégamachine.Cette dernière, par l’interconnexion fusionnelle de toutce qui s’y trouve, ressemblera donc à une grande soupièredans laquelle tous les corps défaits de leur être baignerontet s’agenceront dans un magma de postures halluci-nantes. C’est ce qu’on appelle la convergence : nano, bio,info et cognito ne formeront plus qu’une matière et unsujet globalisés.A partir de cette vision, il est sans doute vain de chercherà envisager les risques potentiels de cette nouvelle avan-cée du génie technicien ; ils sont tous présents dans cetteextraordinaire dilution. L’ordre de la raison naturelleayant définitivement disparu, il ne sera plus question deparler de
pollution,
terme qui indiquait autrefois qu’unélément matériel se trouvait là où il n’avait en principepas de raison d’être ; par exemple qu’un atome de césiumradioactif n’avait pas lieu de se trouver dans un champi-gnon ou dans l’encéphale d’un enfant.“ Il y a plein de place inoccupée au niveau atomique ” ;ces propos de Richard Feynman, illustre et excentriquephysicien (pas tout de même au point de se tenir à l’écartdu fabuleux projet Manhattan auquel participèrent lesplus brillants physiciens occidentaux), sont célébréscomme une invitation à aller chercher dans l’intimité dela matière ce qui se fait rare dans notre environnement :de la place, de l’énergie et des nouveaux marchés. Pour-tant l’importance des ressources énergétiques et hydrau-liques nécessaires à la nouvelle industrialisation de lamatière aura vite fait d’absorber à peu près tout ce quidemeure de ressources naturelles macroscopiques (c’est-à-dire que l’homme d’aujourd’hui peut toucher du doigtet mettre dans sa poche). Les tensions sociales et géopo-litiques ainsi créées, rendront de toute évidence indis-pensable la multiplication des dispositifs sécuritaires.Si le moteur du développement des nanotechnologies futcette course aveugle à la puissance que n’ont jamais réus-si à endiguer les êtres, d’abord abrités puis ensuite enfer-més dans l’espace social, il est bien naturel que les déci-deurs politiques, militaires et économiques foncent lesyeux fermés dans ce nouveau jeu de l’évolution, leur pro-motion sociale ne leur laisse pas la possibilité d’hésiter.Aux humains qui s’inquiéteraient de ce qui arrive, il serad’abord resservi l’argument de leur santé : “on va enfinvraiment stopper l’épidémie de cancer ”! Et dès qu’uneparcelle d’un corps menacera de se dérégler, un nanoro-bot entrera en action pour la réparer. Les sens pourrontêtre considérablement améliorés, rectifiés ou tout simple-ment adaptés à ce qu’ils seront censés produire. Plusaucun corps, aucune donnée numérique, aucune pensée,n’échappera à la surveillance et à la standardisationadministrées par les règles du marché mondial. D’un cer-tain côté bien sûr, c’est tant mieux : les trafiquants de boisprécieux, d’espèces menacées et surtout de nouveaux nésn’ont qu’à bien se tenir.Aux âmes sensibles qui face à cette situation
pircorwel-lienne
seraient pris d’un nouveau vertige approfondi,l’idéologie néo-mutante expliquera qu’après tout, l’évolu-tion en cours ne fait que prolonger ce que l’homme a tou-jours fait et que de toutes façons, personne n’y peut rien,ce qui bien que non définitivement prouvé, est tout demême bien vraisemblable, et en tout cas reste à réfuter.Cette dernière tâche risque d’être assez fastidieuse ce quin’empêchera pas certains de la trouver plaisante.
2.La raison malmenée
S
ans nos bêtes - qu’on nous enlèverait pour les brûler parce qu’ellesne sont pas équipées de puces - nous ne serons plus rien.
Entendu de la voix d’éleveurs de brebis, un des premiers soirsde 2006 au Domaine autonome de Matens, France
L
a critique du progrès est faite — depuis plusieurs mil-lénaires —, celle de l’économie de la production et dulibéralisme plus récemment, mais aucune, pas plus que lesplus pertinentes des récentes théories critiques sociales,n’a pu infléchir la direction de l’évolution sociale —, cequi confirme au passage que ce qui jusque-là active cetteévolution n’est certainement pas une volonté ou une rai-son humaine.Il n’est aujourd’hui plus temps de se demander si les révo-lutions technologiques sont bonnes ou mauvaises, si lascience peut être utile à l’homme ; chaque progrès tech-nique est dévastateur.Pour plaider la cause du progrès il n’est plus possible dedire qu’il a conforté la situation démographique de l’hu-main d’une façon extraordinaire puisque ce succès s’esttransformé en cauchemar et que les mutants appellentdésormais à la chasse à l’humain (cf.http://mutation.ifrance.com/hominisation.htm).Il est encore possible — en dépit de la multiplication descatastrophes naturelles — de se réjouir de ce que l’hom-me moderne ne craigne plus les intempéries, les préda-teurs, et nombre de contraintes physiques comme l’éloi-gnement des lieux à visiter ou la faiblesse de son corps.Que ces améliorations aient confiné l’être humain dansdes dispositifs sociaux chaque jour plus surveillés et sécu-risés, que l’échange qui est la base de la vie, ne s’accom-plisse plus entre humains et environnement naturel, maisentre humains parqués et le monitoring social, rien decela ne devrait déranger outre mesure les mutants quenous sommes.Pour prolonger la plaidoirie progressiste reste encore àreconnaître que les techniques apportent tout une séried’émancipations dont la plus manifeste est la prise de dis-tance des hommes par rapport à l’ancienne dominationde la nature et aux superstitions qui accompagnaient cetétat ancestral de notre entente avec le monde.Si ces émancipations incarnent la grandeur de la cultureoccidentale, il faut bien remarquer qu’elles ne font qu’ac-compagner l’aliénation de l’ordre biologique à l’ordresocial et l’enfermement du vivant dans un dispositif decontrôle de tout ce qui existe. Ainsi par exemple, dans ladeuxième moitié du XXe siècle l’émancipation desfemmes de la domination masculine a coïncidé (et cen’est pas fortuit) avec la multiplication des dispositifstechniques aliénants.Ce qui de notre point de vue ébranle le discours apologé-tique du progrès est d’abord le fait que le processus del’évolution se soit imposé de façon indépendante de lavolonté humaine. Même si bien entendu certainshumains sont enchantés du progrès social, il est évidentque la question ne s’est démocratiquement jamais poséede savoir s’il était souhaité. Il était une condition de l’évo-lution sociale, et on ne pouvait chercher qu’à se sentirheureux de ses effets positifs.On entendra encore, quoi que de plus en plus faiblement,que, tout de même des décideurs décident et que donc deshumains investis de la responsabilité politique ont avaliséce qui est advenu. Cet argument paraît aujourd’huipresque grotesque : les décideurs en place n’ont été pro-mus que parce qu’ils avaient accepté par avance les extra-vagantes exigences du développement technique, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais rien décidé d’autre que de laisserfaire les forces de la domination.Ce qui devrait finir de ruiner l’idée de progrès aux yeuxdes humains, c’est que celui-ci les a rendu obsolètes. L’hu-main est comme on l’a dit cet être plastique qui s’est prêtéà toutes les transformations, agent d’une évolution qui ledétruit à mesure qu’elle le construit. Instrument donc,mais aussi victime de l’évolution. Une victime qui estdésormais largement concurrencée dans la production etl’utilisation des dispositifs innovants. C’est pour cela quela conception et l’usage de ce qui se fabrique, se trouventchaque jour davantage transférés à des machines auto-programmables. Et la perspective d’un monde débarrasséde cet encombrant parasite est désormais envisagée.Le contexte historique extraordinaire dans lequel nousnous trouvons est donc celui de la fracture sociale ; nonpas une fracture sociale telle qu’en parlait autrefois le Pré-sident d’une République en voie de privatisation, pourdésigner ce qui séparait les serviteurs zélés de l’évolutionde ceux qui, faute d’avoir pu ou voulu suivre le rythme, setrouvaient rejetés en queue de peloton dans les banlieues;il s’agit ici de la fracture qui Cette fracture sépare lesmachines et institutions sociales – qui forment désormaisla partie influente du corps social et en maîtrisent le déve-loppement en fonction de leurs intérêts propres –, etd’autre part les humains qui se trouvent enfermés dans cedispositif toujours plus contrôlé.Ainsi sommes-nous tous amenés à participer activementet le plus efficacement possible à l’éradication du vivant,faute de nous voir toujours plus rapidement exclu du jeusocial. Cet assujettissement de l’individu à l’élaborationd’un dispositif social destructeur et dominateur, s’opèrepar la vertu d’un mécanisme partout à l’œuvre. Ce méca-nisme (baptisé le
bonus du négatif
) s’explique sommaire-ment par le fait qu’il est statistiquement improbable queles humains décident partout ensemble d’arrêter de colla-borer au pillage, même si celui-ci ne fait que ruiner lemonde qu’ils habitent (et ceux qui ne pillent pas pren-nent du retard). L’introduction du politique qui visait sansdoute à prémunir les sociétés humaines de ce phénomène,n’a fait historiquement que le projeter avec plus de forceen dehors des frontières de l’espace social, jusqu’au pointoù il existe désormais globalement partout. Et tandis parexemple, qu’une génération participe à la spéculation fon-cière pour se loger, il sera devenu pratiquement impossibleà la suivante de disposer d’un espace de vie ; tandis enco-
LA PLANÈTE LABORATOIRE
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Un acarien et un micromoteur pour microserrure d'armes nucléaires, Microelectromechanical Systems (MEMS)du Sandia National Laboratory. (Sandia National Laboratories Intelligent Micromachine Initiative)www.mems.sandia.gov).
Eléments d’actualité du
combat vital
à propos des nanotechnologies et du monde qui va avec