K. Marx : La Question juivePage 3 / 16
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Les Juifs allemands réclament l'émancipation. Quelle émancipation réclament-ils ? L'émancipation
civique,politique.
Bruno Bauer leur répond
1
: En Allemagne, personne n'est politiquement émancipé. Nous-mêmes ne sommespas libres. Comment pourrions-nous vous libérer ? Vous êtes, vous autres Juifs, des
égoïstes,
vous réclamez pourvous, parce que vous êtes juifs, une émancipation particulière. Vous devez travailler, en votre qualité d'Allemands, àl'émancipation politique de l'Allemagne, et, en votre qualité d'hommes, àl'émancipation humaine. Et l'espèceparticulière de votre oppression et de votre avilissement, vous devez la ressentir, non pas comme une exception àlarègle, mais plutôt comme ce qui la confirme.Ou bien les Juifs demandent-ils àêtre assimilés
aux sujets chrétiens
? S'ils
reconnaissent
l'État chrétien
commefondé en droit, ils reconnaissent le régime de l'asservissement général. Pourquoi leur joug spécial leur déplaît-il, si le joug universel leur plait ? Pourquoi l'Allemand s'intéresserait-il àl'émancipation du Juif, si le Juif ne s'intéresse pas àl'émancipation de l'Allemand ?L'État
chrétien
ne connaît que des
privilèges.
Le Juif possède en lui-même le privilège d'être juif. Il a, en tant que juif, des droits que les chrétiens n'ont pas. Pourquoi réclame-t-il des droits, qu'il n'a pas et dont jouissent les chrétiens?En réclamant son émancipation de l'État chrétien, il demande que l'État chrétien renonce àson préjugé
religieux.
Et lui, le Juif, renonce-t-il àson préjugé religieux ? A-t-il donc le droit de demander àun autre d'abdiquer sa religion ?L'État chrétien ne peut, de par
son essence,
émanciper le Juif. Mais, ajoute Bauer, le Juif ne peut, de par sonessence, être émancipé. Aussi longtemps que l'État reste chrétien et tant que le Juif reste juif, tous deux sont aussipeu capables, l'un de donner l'émancipation, l'autre de la recevoir.À l’égard des Juifs, l'État chrétien ne peut avoir que l'attitude de l'État chrétien. Il doit, par manière de privilège,autoriser que le Juif soit isolé des autres sujets; mais il doit ensuite faire peser sur ce Juif l'oppression des autressphères, et cela d'autant plus durement que le Juif se trouve en opposition
religieuse
avec la religion dominante. Maisle Juif ne peut, de son côté, avoir àl'égard de l'État qu'une attitude de Juif, c'est-à-dire d'étranger : àla nationalitévéritable, il oppose sa nationalité chimérique, et àla loi, sa loi illusoire; il se croit en droit de se séparer du reste del'humanité; par principe, il ne prend aucune part au mouvement historique et attend impatiemment un avenir qui n'arien de commun avec l'avenir général de l'homme car il se considère comme un membre du peuple juif et le peuple juif comme le peuple élu.À quel titre, Juifs, demandez-vous donc l'émancipation ? A cause de votre religion ? Elle est l’ennemie mortellede la religion d'État. En tant que citoyens ? Il n'y a pas de citoyens en Allemagne. Parce que vous êtes hommes ?Vous n'êtes pas des hommes, pas plus que ceux àqui vous faites appel.Bauer a donné àla question de l'émancipation juive une position nouvelle, après avoir fait la critique desanciennes positions et des anciennes solutions de la question. Quelle est, demande-t-il, la
nature
du Juif qui doit êtreémancipé, et quelle est la nature de l'État chrétien qui doit émanciper ? Il répond par une critique de la religion juive, ilanalyse l'opposition
religieuse
entre le judaïsme et le christianisme, il nous explique l'essence de l'État chrétien, ettout cela avec hardiesse, netteté, esprit et profondeur et dans une langue aussi précise que solide et énergique.Comment Bauer résout-il donc la question juive ? Quel est le résultat ? La formulation d'une question est sasolution. La critique de la question juive est la réponse àla question juive. Voici le résumé :Il faut nous émanciper nous-mêmes, avant de pouvoir émanciper les autres.La forme la plus rigide de l'opposition entre le Juif et le chrétien, c'est l'opposition
religieuse.
Comment résout-onune opposition ? En la rendant impossible. Comment rend-on impossible une opposition
religieuse
? En supprimant lareligion. Dès que le Juif et le chrétien ne verront plus, dans leurs religions respectives, que
divers degrés de développement de l'esprit humain
, des « peaux de serpent » dépouillées par le serpent qu'est l'homme, ils ne setrouveront plus dans une opposition religieuse, mais dans un rapport purement critique,
scientifique, humain
. La
science
constitue alors leur unité. Or, des oppositions scientifiques se résolvent par la science elle-même.Au Juif
allemand,
notamment, s'oppose le manque d'émancipation politique en général et le christianismeprononcé de l'État. Mais, dans le sens de Bauer, la question juive a une signification générale, indépendante desconditions spécifiquement allemandes. Elle est la question des rapports de la religion et de l'État, de la
contradiction entre la prévention religieuse et l'émancipation politique.
S'émanciper de la religion, voilàla condition que l'on poseaussi bien au Juif, qui demande son émancipation politique, qu'àl'État, qui doit émanciper et être lui-même émancipé.« Bien, dit-on, et le Juif le dit lui-même; mais le Juif ne doit pas être émancipé parce qu'il est juif, parce qu'ilpossède un principe moral excellent et universellement humain; le
Juif
prendra plutôt rang derrière le
citoyen
et seracitoyen, bien qu'il soit juif et doive rester juif. En d'autres termes, il est et reste
juif,
bien qu'il soit citoyen et vive dans
1
Bruno Bauer
: Die Judenfrage,
Braunchweig, 1843.
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