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Remy de Gourmont, « Octave Mirbeau »

Remy de Gourmont, « Octave Mirbeau »

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Remy de Gourmont, « Octave Mirbeau », extrait de "Promenades littéraires"
Remy de Gourmont, « Octave Mirbeau », extrait de "Promenades littéraires"

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05/11/2014

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OCTAVE MIRBEAU
(1)Les hommes ou les œuvres, on les juge rarement d'après leur valeur propre, celle qui estindépendante du milieu, du moment ; on les juge, et cela convient bien à nos paresses, d'aprèsl'accueil qu'ils reçoivent du public. Peu de critiques sont assez raisonnables, ou assez forts, pour oser, au moment où ils lisent un livre, en ignorer l'auteur. La couverture, la plupart du temps, dictele prologue de leur opinion ; ils pensent moins à sentir librement qu'à disserter selon le goût du jour,et plutôt à ce qu'on dira d'eux qu'à ce qu'ils diront de leurs lectures. Ils ont peur de ne pas être suivis,et que l'autorité qu'ils ne tiennent que du peuple, le peuple la leur retire. Aussi que de soins et que deruses pour ne pas arriver le premier ! Que de détours pour ne boire à la source qu'après le passage dela caravane !Depuis dix ans, et plus, presque pas un critique de profession n'a porté le premier sur unécrivain nouveau un jugement décisif : de si heureuses et même glorieuses aventures ne sont échuesqu'à des romanciers, à des poètes, à des « contemplateurs », à M. Mirbeau, à M. Coppée, à M. deVogué. C'est que le critique de métier, malgré tout le talent qu'il peut avoir, est dominé par deuxvertus — ou deux défauts, si l'on veut : — la prudence et le scepticisme. Si une œuvre nouvelle estoriginale, elle lui paraît extravagante ; il fait le compte des règles qui sont méconnues, des usagesqui sont blessés, et à mesure que les infractions s'accumulent son plaisir diminue. Il finit par se persuader que les œuvres vraiment supérieures ont toujours respecté la tradition des idées et latradition de la forme, et il rejette parmi les productions bizarres le livre qui l'avait charmé toutd'abord. Le scepticisme professionnel a les mêmes effets, mais plus accentués. Le critique sceptique,toujours en défiance même contre sa propre sensibilité, est mené par la peur d'être dupe ; il adoptevolontiers le ton de l'ironie ou même celui du badinage. Il craint l'enthousiasme comme une maladieet se tire de toutes les difficultés au moyen d'un sourire et parfois d'une grimace.Cette attitude, plus ou moins accentuée, est tellement inhérente à la profession de critique,qu'on la rencontre jusque chez Sainte-Beuve, ce maître et ce modèle de tous les juges littéraires. Ilfut parfois d'une prudence excessive et, chose extraordinaire dans un esprit aussi r, d'unscepticisme de mauvais goût. Les articles sur Balzac et sur Flaubert sont là pour prouver qu'il est bon qu'à côté du critique de profession, trop respectueux de la tradition, surgisse de temps en tempsle critique occasionnel qui dit franchement ce qu'il sent et ce qu'il pense, sans autre souci que de se plaire à lui-même et de décharger sa sensibilité, comme on décharge une pile électrique.Mais ce que d'autres ne firent que par occasion, M. Mirbeau le fit par vocation.Des missionnaires ou des explorateurs s'en vont, attirés par la misère des âmes lointaines, par la rumeur douloureuse des peuples cachés. Leurs désirs sont obscurs, mais ils obéissent à deuxsentiments, qui sont très souvent féconds, quand ils demeurent en de certaines limites, l'amour dunouveau et l'amour de la justice. Ils vont. Où ? Vers des arbres inconnus. Où ? Vers des souffrancesignorées. Il leur déplaît qu'on célèbre toujours les mêmes paysages, les mêmes bustes et les mêmesregards, les mêmes larmes. Ils veulent renouveler les formes de la pitié et les formes de la beauté.Tels sont exactement les mobiles qui ont dirigé Octave Mirbeau dans sa carrière de critiqueet de journaliste, car il poursuivit également et avec la même générosité foncière, l'injustice socialeet l'injustice esthétique. Il s'adonna à cette double guerre avec une fougue merveilleuse à voir, maissouvent excessive ; il blessa ses ennemis et aussi quelques-uns de ses amis. Il était allé si loin dansl'inconnu qu'on le croyait perdu : il revint.La grande douleur des voyageurs lointains, c'est qu'ayant cueilli des fleurs miraculeuses etdes sourires incroyables, ayant combattu des monstres stupides et des dieux mauvais, ayant connudes chairs aux frissons inhumains et des yeux aux pleurs sanglants, ayant vu l'innommable, ilssentent un jour, le jour du retour, en leur ur effaet confus, l'inanité des voyages, desdévouements, des périls ; et le bûcheron qui n'a jamais quitté sa forêt les étonne par des questionssimples. Car il faut raconter sa promenade, le soir venu, et on s'aperçoit soudain qu'on n'a pas biencompris la signification du monde ; on se trouble, on a peur, on s'accuse de paresse, de négligence
 
ou d'orgueil : je regardais en moi, pendant que passait le vol sauvage des cygnes. Qu'importe que tun'aies pas vu les cygnes, voyageur ! Dis-nous ce que tu as vu. Je ne sais plus, j'ai vu !...M. Mirbeau a connu cette lassitude et ce découragement. A une heure de sa vie, c'est de lui-même plus que des autres qu'il sembla être fatigué. Pendant des années, son domaine, un bois de beaux arbres, demeura abandonné, envahi par les ronces, le lierre, l'ajonc et le houx. Puis il retrouvason activité normale, donna plusieurs livres curieux, son extraordinaire et paradoxal
 Jardin des supplices
et cette rude satire,
les Affaires sont les affaires
.Contemporain des premiers jeux du naturalisme, l'éveil littéraire de M. Mirbeau fut violent.Pendant que les petits maîtres des « Soirées de Médan », les cinq disciples, dont deux devaientdevenir des maîtres à leur tour, développaient provisoirement un génie moyen, selon une esthétiqueabsurde et bornée, Mirbeau préparait des romans durs, violents, d'une ironie parfois un peucaricaturale, mais où des pages d'émotion avouaient, comme à regret, la noblesse et les hauts désirsd'une âme murée dans la pudeur de sa jeunesse.Quoique M. Mirbeau n'ait pas pris part à ce célèbre manifeste naturaliste, il faut absolumenty joindre son nom. Il faisait partie du groupe, il avait promis son adhésion, et si on n'y lit aucune page de lui, c'est par suite d'un vulgaire malentendu. S'il a jamais regretté son absence, il a eu tort ;cela lui a valu de naviguer dans la vie littéraire en une plus grande liberté. Les écoles littéraires,favorables aux jeunes gens, sont nuisibles aux maturités.Epoque un peu sévère pour l'intelligence que l'époque naturaliste. La mode était de paraître bête comme la vie. On ne la jugeait pas, on la subissait. Des écrivains véritables, momentanémentabrutis, racontaient l'existence en excluant du conte tout ce qui en fait l'intérêt, le charme, la beautéou la grâce. M. Mirbeau, qui n'était décidément voué à aucun esclavage, s'écarta de cette littératurede manuel : il écrivit
le Calvaire
, tant de fois imité, quelques récits dans le même ton de passion,acquérant en peu d'années une réputation qu'il devait, pendant longtemps, dédaigner d'accroître.Dédain, ennui ou doute ? Doute. Vers l'an 1890, Octave Mirbeau douta. Des paysages aperçus, desidées devinées troublèrent sa primitive vision de la vie et le cours tumultueux, mais jusque-là sûr etlimpide, de sa pensée. Douter de soi : accident terrible, mais qui n'arrive qu'aux âmes supérieures, àcelles qui se meuvent inquiètes et douloureuses, à celles qui cherchent, avec une obstinationcandide, la triste et introuvable vérité. Occupation absurde, peut-être, mais tout de même noble, etl'une de celles qui permettent de ne pas rougir de vivre.Douter de soi, cela interrompt les carrières humaines ; cela ne diminue pas les hommes.Cette crise, qui termine souvent une carrière nouvelle, est presque toujours salutaire auxtempéraments trop actifs, trop directs ; elle coupe la grande route et force à prendre d'heureuxchemins de traverse. C'est ce qui advint à M. Mirbeau. Abandonnant les promesses de ses jeunes beaux arbres, il voyagea comme nous l'avons déjà expliqué : explorateur, missionnaire et mêmeapôtre.Sans doute on ne découvre pas un pays habité ; il y a apparence que les habitants l'ontdécouvert d'abord. Cependant c'est un grand bienfait pour les insulaires d'être enfin reliés au reste del'humanité, d'acquérir la possibilité de lointaines et nouvelles fraternités. M. Mirbeau eut cettegénérosité de frayer un chemin entre le public et une littérature nouvelle, alors isolée par les sablesen une oasis : son article sur M. Maurice Maeterlinck, dans
le Figaro
, troua les dunes, jusqu'alorsinfranchissables. Que de cavaliers, que de convois y ont passé depuis ! Il ne fut pas moins heureuxquand il voulut initier les curiosités rebelles à de nouvelles formules d'art ou aux idées de justice politique et de liberté extrême. En ces trois domaines, son influence révélatrice a été vraimentheureuse et, malgré tant de victoires, malgré la méfiance croissante du public leurré par destrompettes salariées, la voix forte et généreuse de M. Mirbeau a gardé sa puissance et son autorité.Après ces pérégrinations fortunées et la cueillaison d'une belle gerbe d'amitiés, le voyageur se mit donc à songer à son bois délaissé. Il y a encore des princesses gardées par des géants en destours magiques, mais entre deux chevauchées, entre deux amants. Don Quichotte a trouvé enfin

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