d’une œuvre, sans nécessité pour la couleur et pour le dessin. Je n’ai point de répugnance pour lemot
cru
. Je prétends au contraire qu’il faut savoir ne pas reculer devant lui, quand il est nécessaire àl’effet
. Cela est l’affaire de valeur, disent les peintres, de tact littéraire, dirait un
gendelettre
. Maison ne doit l’employer qu’à bon escient, et sans qu’il déborde sur le reste.M. Zola l’étale avec une sorte de complaisance agaçante ; il y revient avec persistance,comme s’il éprouvait une joie d’enfant à défier le “bégueulisme” bourgeois, à envoyer des pieds denez à ses pudeurs qui s’effarouchent. Le mot cru finit par emplir le livre ; on ne voit que lui, on nesent plus que son odeur. Il gâte le plaisir et fige l’admiration ; pourquoi Zola, qui est un maître et ungrand esprit, ne laisse-t-il pas ces procédés démodés à l’insatiable
naturalisme
des Trublots
, qui barbotent toute leur vie dans la crotte ? Le naturalisme n’a, jusqu’ici, produit que M. Paul Alexis etM. Henry Céard – de quoi, j’imagine, il n’y a point lieu de se vanter.À part ces réserves, dans la forme souvent négligée, il faut avouer que
Germinal
est uneœuvre admirable, grouillante de vie, et de vie terrible, aussi peu
naturaliste
que possible, aussiforte, et d’une beauté artistique aussi grande que
L’Assommoir
, avec une plainte humaine plusdurcie, et qui résonne plus douloureusement encore.Ce qu’on appelle
naturalisme
est une école singulière, où l’on apprend à ne voir des chosesque le détail inutile. Il me fait l’effet d’un monsieur qui, voulant, je suppose, rendre compte d’unesoirée, ne verrait pas les personnages qui s’y agitent et s’absorberait dans la description d’unechaise derrière un rideau. Le naturalisme, dans un paletot, ne remarque que la tache, dans un meubleque le luisant, et d’un homme il ne tire que l’énumération des boutons de ses bottines
.Ce qu’il y a de vraiment comique, c’est que tous prétendent écrire comme peignent les peintres impressionnistes, ces chercheurs passionnés des grandes synthèses, des poètes des lumièresépandues et des larges harmonies, préoccupés surtout de donner aux formes des sentiments, uneâme à la nature, et de noyer le détail dans la masse. Or les naturalistes ont un procédé d’art toutdifférent. Lécheurs de détail, ils n’écrivent pas autrement que ne peignent les artistes myopes,comme Meissonier et Detaille
, pour lesquels, dans leurs théories et leurs critiques, ils professent le plus grand mépris
.Leurs œuvres, aussi froides, aussi décolorées, aussi mortes que celles de cesmicro-peintre, n’ont aucun accent d’humanité. Impuissants à rendre l’âme des choses, c’est à peines’ils en expriment le geste. Pauvres esprits aveugles et sans idéal, qui reprochent au romantisme savie exorbitante et démesurée, et qui tentent de le remplacer par l’immobilité de la mort !Je sais que ce mot de naturalisme a beaucoup servi la fortune de Zola, car, en France, il estnécessaire que le succès, pour être accepté, se colle une étiquette sur le ventre, même une étiquettefausse
, et on serait tenté de lui pardonner à cause de cela. Mais aujourd’hui cette fortune estacquise, le succès est éclatant. Zola ne devrait-il pas abandonner cette direction du naturalisme
,
7
Pour sa part, dans le chapitre II du
Calvaire
, dont il va prochainement entamer la rédaction, Mirbeau n’hésitera pas à prêter à un officier un «
Merde
» retentissant, qui offusquera son éditeur Paul Ollendorff.
8
Trublot est le pseudonyme – inspiré par
Pot-Bouille
– adopté par Paul Alexis dans ses chroniques du
Cri du peuple
(le quotidien de Jules Vallès et de Séverine), rédigées dans une langue populaire volontiers triviale.
9
Sur
L’Assommoir
, voir
supra
« Chronique de Paris »,
L’Ordre de Paris
, 10 octobre 1876. L’opinion deMirbeau était alors loin d’être aussi élogieuse, mais l’article obéissait alors à des préoccupations essentiellement politiques.
10
Mirbeau développe parallèlement la critique du naturalisme en peinture dans ses
Notes sur l’art
de
La France
.Voir notamment ses deux articles sur Bastien-Lepage (
Combats esthétiques
, tome I, pp. 91-94 et 141-144).
11
Ernest Meissonier (1815-1891), célèbre peintre pompier fort coté sur le marché, auteur de grandes toileshistoriques, évoquant notamment l’épopée napoléonienne, et de toutes petites toiles de genre. Mirbeau va bientôt luiconsacrer deux chroniques, où il le tournera en dérision (
Combats esthétiques
, tome I, pp. 230-239). Édouard Detaille(1848-1912), peintre pompier fort à la mode, spécialisé dans les scènes de guerre. Mirbeau éreintera, en 1889, sontableau le plus célèbre,
Le Rêve
(musée d’Orsay).
12
Mirbeau reviendra, quelques jours plus tard, dans « Littérature infernale » (article suivant), sur cetteconvergence symptomatique entre naturalistes et académistes.
13
Pour Mirbeau, les naturalistes méconnaissent la « nature » dont ils se réclament et sur laquelle ils ne jettentqu’un regard de myope..
14
La formule est ambiguë. Le contexte permet de comprendre que le mot «
direction
» signifie ici« orientation » : c’est l’orientation naturaliste donnée à ses romans par un écrivain resté foncièrement romantique etlyrique, que critique Mirbeau. Mais Zola, lui, comprendra – ou feindra de comprendre – le mot dans un autre sens, celui