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MIRBEAU ET CAMUS : ÉTHIQUE ET AMBIGUÏTÉ
À soixante ans de distance, Octave Mirbeau et Albert Camus, également révoltés etassoifs d’absolu, ont incarné la figure de l’intellectuel engaet ont affirmé laresponsabilité sociale de l’écrivain, condamné à exercer sa liberté en prenant position, fût-ce par son silence : il est « embarqué »
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. Leurs œuvres s’inscrivent donc dans un contexte quileur confère une signification particulière, et elles entendent contribuer, sinon à l’éducation du peuple, du moins à sa réflexion. Mais, à la différence des militants communistes tels que Nizan ou Aragon, ou de compagnons de route tels que Sartre, ils n’ont jamais sacrifié leur éthique ni leur esthétique aux prétendues exigences du combat politique, au nom d’undangereux “réalisme”. Refusant à la fois le divertissement et la propagande, les illusions dunaturalisme et l’irresponsabilité de l’art pour l’art, ils ont cheminé difficilement sur une étroiteligne de crête.Aussi ont-ils fait de l’ambiguïté un principe à la fois éthique et esthétique. Principeéthique, car ils sont déchirés, traversés de contradictions et en proie au doute. Principeesthétique, car ils condamnent toute œuvre à thèse, qui serait la négation même du rôle del’artiste. C’est ce que nous tâcherons de mettre en lumière, à travers deux de leurs œuvresthéâtrales, qui portent à la scène des questions éminemment politiques :
 Les Mauvais bergers
(1897) et
 Les Justes
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 (1949). Nous nous attacherons à en analyser la portée morale et socialeet les contradictions de deux écrivains, écartelés entre leur responsabilid’intellectuelssymboliques et leur mission d’artistes, entre leur éthique de l’engagement et de leur esthétiquede la lucidité, dont nous allons d’abord tenter de dégager les grands principes. .
« FORCER À VOIR LES AVEUGLES VOLONTAIRES »
Depuis 1877, Mirbeau a fixé à la littérature un objectif de désaveuglement. Mais ce projet émancipateur se heurte à bien des obstacles : l’éducation n’est qu’un abrutissant bourrage de crânes qui anéantit les potentialités des enfants ; les
media
sont un nouvel opiumdu peuple, destiné à inhiber tout esprit critique ; et les privilégiés qui lisent et vont au théâtresont bardés d’une indéracinable bonne conscience indispensable à leur confort moral. Dèslors, comment un progrès moral et social serait-il envisageable ? Sans se faire d’illusions, il
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« À partir du moment où l’abstention elle-même est considérée comme un choix, puni ou loué commetel, l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué », A. Camus,
 Discours de Suède
, Paris, Gallimard, 1958, p. 26.
2
Les indications de page renvoient aux éditions suivantes : pour 
 Les Mauvais Bergers
, à mon édition du
Théâtre complet 
de Mirbeau, Cazaubon, Eurédit, 2003 ; et, pour 
 Les Justes
, à l’édition Gallimard de 1959.
 
faut tenter d’éveiller le doute et le questionnement en dévoilant les choses sous un jour neuf,et non telles qu’on les a accoutumés à les voir : esthétique de la révélation et pédagogie dechoc, dans le vague espoir de transformer peu à peu des consommateurs passifs en citoyenslucides et responsables. Encore faut-il pour cela refuser d’être un vulgaire fabricant de produits calibrés en fonction du marché, et se comporter en véritable artiste créateur : c’est-à-dire un individu doté d’une forte personnalité et qui a préservé son regard d’enfant, soit enrésistant aux forces de l’
éducastration
, soit en s’en libérant grâce à une ascèse douloureuse. Ilfaut aussi, au moyen des mots, faire partager ses « sensations inédites »
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et ses émotions, sanslesquelles il n’y pas d’art. Aussi toute véritable œuvre d’art est-elle subversive en soi et possède-t-elle une vertu pédagogique, puisqu’elle nous révèle des aspects ignorés des choses.Elle est même mieux adaptée à cette mission que l’action politique
 stricto sensu
, dontMirbeau s’est toujours méfié
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. En 1885, c’est Victor Hugo qui lui semble le prototype del’écrivain soucieux d'émanciper la masse des exclus. Mais il en va de même de Tolstoï et deDostoïevski, qui ont réalisé une véritable révolution culturelle : «
 La Guerre et la Paix
et
 L’Idiot 
, ce seront les principaux facteurs de notre transformation morale, les plus violentsréformateurs de notre sensibilité. »
5
 Mais “affranchissement intellectuel” ne signifie pas littérature didactique, ni
a fortiori
œuvres à thèse, car la propagande, loin d’ouvrir les esprits, les enferme dans les
a priori
idéologiques et rétrécit l’horizon intellectuel. L’individualisme farouche d’un libertaire, politiquement et littérairement incorrect, exclut l’enrôlement sous quelque bannière que cesoit, fût-elle “anarchiste”. L’œuvre idéale est celle qui, indépendamment des intentions del’auteur, ouvre sur le monde le plus d’aperçus et contribue du même coup à “éduquer” leslecteurs, à commencer par tous ceux qui n’ont jamais droit à la parole et qui constituent, pour les
mauvais bergers
de toute obédience, un troupeau mené à la boucherie... ou aux urnes.Camus se situe dans le droit fil de Mirbeau quand il définit la mission de l’artiste. Luiaussi refuse le vulgaire divertissement, l’académisme
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 et l’art pour l’art, qui constituent autantde formes d’aveuglement, et donc de consentement au monde tel qu’il est
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.Lui aussiconsidère que le devoir de l’artiste est de faire entendre la parole des sans-voix et des
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O. Mirbeau, « Maurice Maeterlinck »,
 Le Figaro
, 24 août 1890.
4
« Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée descontingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à lagermination des idées qu’elle sème. […] Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées ,elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement », O. Mirbeau, « Clemenceau »,
 Le Journal 
, 11 mars 1895.
5
 
 Interview
d’O. Mirbeau par M. Le Blond,
 L’Aurore
, 7 juin 1903.
6
« L’académisme de droite ignore une misère que l’académisme de gauche utilise. Mais, dans les deuxcas, la misère est renforcée en même temps que l’art est nié », A. Camus,
 Discours de Suède
, Paris, Gallimard,1958, p. 52.
 
opprimés
8
. Il n’ a pas non plus la prétention d’apporter aux larges masses une vérité dont ilserait détenteur 
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.Mais, à défaut de message, il entend aussi s’adresser à tous les hommes pour leur parler de ce qui les concerne également : « L’art [...] est un moyen d’émouvoir le plusgrand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joiescommunes. […] Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentaitdifférent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art et sa différence qu’en avouant saressemblance avec tous. »
Il convient donc de faire une part à la réalité telle qu’elle est perçue par l’auteur et par ses lecteurs, mais sans tomber dans les ornières de l’impossibleréalisme : « L’art est une révolte contre le monde dans ce qu’il a de fuyant et d’inachevé : ilne se propose donc rien d’autre que de donner une autre forme à une réalité qu’il est contraint pourtant de conserver parce qu’elle est la source de son émotion. […] L’art [...] est en mêmetemps refus et consentement. […] Plus forte est la révolte d’un artiste contre la réalité dumonde, plus grand peut être le poids de réel qui l’équilibrera. »
Ce « poids de réel » n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour toucher le lectorat,afin de lui permettre d’accrocher aux valeurs que l’écrivain se doit de promouvoir. Pour Camus, comme pour Mirbeau, « les deux charges qui font la grandeur de son métier » sont« le service de la vérité et celui de la liberté ». Mais il y a là « deux engagements difficiles àmaintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression », et celaconstitue un « double pari »
. Un autre risque, d’ordre esthétique, serait de tomber dans unevulgaire littérature édifiante au service d’une cause, la “Révolution” mythifiée, par exemple,qui n’est plus qu’une mystification
. Dès lors, l’art « chemine entre deux abîmes, qui sont lafrivolité et la propagande ». Pour réduire le risque d’y sombrer, Camus veut lui aussi préserver la liberté de l’artiste, sans laquelle il n’y a ni art digne de ce nom, ni perspectived’émancipation des opprimés
, et il refuse aussi bien les lois aliénantes du marché que
7
Camus oppose la « littérature de révolte » à la « littérature de consentement ». Seule la première peutavoir une valeur esthétique (
 Discours de Suède
, Paris, Gallimard, 1958, p. 38).
8
« Il ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui lasubissent » ; « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceuxqui ne peuvent le faire. », A. Camus,
ibid.
, p. 14 et p. 59.
9
« Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce quim’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire.»,
interview
d’A. Camus, dans
Servir 
, 20 décembre 1945(
 Essais
, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 1427).
10
A. Camus,
 Discours de Suède
,
loc. cit.
, p. 13.
11
A. Camus,
ibid.
, p. 54 et p. 55.
12
A. Camus,
ibid.
, p. 15 et p. 18.
13
Pour rester « fidèle à la cause ouvrière », l’écrivain révolté « refuse de se rendre complice à sonendroit d’aucun mystification, bourgeoise ou pseudo-révolutionnaire » (A. Camus, « Sous le signe de la liberté »,
 L’Express
, 8 octobre 1955 ;
 Essais
,
loc. cit.
, p. 1747).
14
« Sans liberté, point d’art. Sans liberté, point de socialisme » (
 Demain
, 21 février 1957 ;
 Essais
,
loc.cit.,
p. 1765).
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