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faire de l’histoire & faire l’histoire
Introduction
Pour tout lecteur s’étant senti – comme cela est sans doute une loi detoute existence humaine – sommairement catalogué par
le regard des autres 
età plus forte raison si,
mutatis mutandis 
, ce lecteur a fréquenté les murs oucontre-plaqués d’un département d’histoire, le renommé Eric Hobsbawmsuscite dans un passage de son autobiographie, une sympathie amusée,fraternelle :
« Hobsbawm, l’historien marxiste », écriteau que je porte encore autour du cou,comme ces carafes dûment étiquetées qui circulent après dîner dans la salle desprofs, afin que les mandarins universitaires éméchés ne confondent pas le porto et lesherry.
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1
Eric Hobsbawm,
Franc-tireur, Autobiographie,
Paris, Ramsay, 2005, traduit de l’anglais par Dominique Peterset Yves Coleman (1
ère
éd. Penguin Books, 2002), p. 362.
« L’Histoire, dit Stephen, est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. »
JAMES JOYCE,
Ulysse
.
« La tradition de toutes les générationsmortes pèse comme un cauchemar sur lecerveau des vivants. »
KARL MARX,
 Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.
« En Irlande, l’histoire est propagande. »
BICO,
The Economics of Partition
,(1972), p. 7.
 
2
 L’estampille « marxiste », un stigmate ? Le sentiment est compréhensible. Unpeu à la façon qu’avait le plus célèbre révolutionnaire irlandais James Connolly
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 de s’exprimer sur ce qu’il voyait comme le sort de l’Irlande après la soumissionde celle-ci à la conquête britannique, la tentation est grande de caractériserl’actuel destin des travaux inspirés de près ou de loin par Karl Marx d’un «
Woe to the vanquished 
»
3
, « malheur au vaincu ».Qu’on lui donne une tournure amère ou cynique, une portée provisoire oudéfinitive, ce constat s’impose. Le marxisme reflue considérablement depuisplus d’un quart de siècle. Et sa misère actuelle tranche avec ses grandeurspassées. Loin, en effet, est le temps de la Seconde Internationale quand sesconcepts s’insinuaient progressivement dans les recherches universitaires.
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 Presque plus loin de nous encore est la phase de sa canonisation
5
avec lapensée de Lénine quand cette dernière essaimait son marxisme grâce à l’ondede choc provoquée par une Révolution d’Octobre au « charme universel ».Des lustres nous séparent aussi du semblant de vérification de la théorie dansles années trente quand la crise laissait entrevoir l’inéluctabilité del’effondrement du mode de production capitaliste et montrait les « vertus »d’une économie socialiste dirigée. Des vallées de désillusions refroidissent lesengouements suscités par l’épique (et effroyable) victoire de l’Armée Rouge surles forces nazies sur le front de l’Est. L’ère où le tiers de l’humanité vivait sousun des régimes communistes s’est refermée avec fracas. S’éloigne aussi cetAprès-Guerre où un étudiant français prometteur venant d’entrer à l’école de larue d’Ulm « lit Marx, c’est évident [commente son biographe], puisque tout lemonde le lit. »
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Le marxisme n’est plus présenté de nos jours comme
2
Né en 1868 à Edimbourg de parents irlandais James Connolly vécut (mis à part les mois qu’il a passé dans unecaserne en Irlande comme soldat de l’armée britannique qu’il rejoignit de 1882 à 1889) jusqu’à 29 ans enEcosse. Il en gardera l’accent. En 1894, il se qualifiait de « Scotto-Hibernian » [lettre à Keir Hardie du 3 juillet,citée
in
Austen Morgan,
 James Connolly: A Political Biography
, Manchester, Manchester University Press,1988, p. 16] Militant pour l’indépendance de l’île & entré dans la martyrologie nationale, l’épithète « irlandais »n’est donc pas usurpé.
3
James Connolly,
 Labour in Irish History, in Collected Works
. Volume One, Dublin, New Books Publications,1987, p. 19.
4
Des anciens communistes devenus marxologues comme Leszek Kolakowski ou Kostas Papaioannou voient lapériode de la Seconde Internationale comme « l’age d’or » du marxisme.
5
Cf. : Kostas Papaioannou,
 L’idéologie froide,
Paris, Pauvert, 1967, pp. 53-56.
6
Didier Eribon,
 Michel Foucault (1926-1984),
Paris, Flammarion, « Champs », 1991 (1
ère
éd. 1989), p. 47.
Vae victis !
 
3
« l’indépassable philosophie de notre temps ».
7
Politiquement, le vent d’Est nesemble plus l’emporter.
8
L’affirmation radicale et mâtinée de marxisme de la jeunesse occidentale repue de 1968 et des années 70 s’est abîmée dans savanité et dans le morne théâtre de la vie réelle.Le bloc soviétique s’est effondré, ne laissant « qu’un paysage de ruinematérielle et morale ».
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La Chine s’est éveillée à l’économie de marché et serévèle un « élève » déluré et puissant grâce notamment au sacrifice d’unegrande partie de sa population dans un exode rural d’une violence sansprécédent. Dans une formule devenue piteusement banale et qui est plusencombrante qu’utile, il est possible d’admettre en quelque sorte que « Marxest mort ».
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 Or la déchéance d’une pensée majeure et de ses réinterprétations
 
diverses qui ont formées un pôle incontournable de la vie intellectuelle dans denombreux pays au XX
e
siècle n’est pas sans influence sur l’écriture del’histoire. Prenons l’exemple français puisqu’il nous est offert dans un ouvragerécent,
L’histoire contemporaine sous influence 
de l’irréductible Annie Lacroix-Riz. Cette dernière y fustige la « conversion droitière de la pensée historique enFrance ».
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Pour elle, « la France historiographique a vu en vingt ans[d’unilatéralisme idéologique
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] la référence au marxisme quasiment liquidée, leplus souvent dans la hargne des chasseurs et la honte des pourchassés »
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etce, alors qu’à l’étranger des études qui recueillent son suffrage sont encoreconduites. Derrière les écarts polémiques qui décrédibilisent parfois sonpropos, le pamphlet d’A. Lacroix-Riz témoigne bien d’une vérité : les historiensfrançais ne sont
plus guère 
« entichés » de marxisme. Nous allons voir quel’évolution des historiens de l’Irlande a des tendances qui la font se rapprocherde celle des historiens français dans la mesure où l’Irlande n’a pas pu
produire 
 
7
Jean-Paul Sartre,
Critique de la raison dialectique,
Paris, Gallimard, 1960, pp. 9. 17, 29, 32 et 109 cité
in
 Maurice Lagueux, « Grandeur et misère du socialisme scientifique »,
Philosophiques
, vol. X, n° 2, octobre 1983.pp. 315-340, p. 315.
8
Cf. : « […] le vent d’est l’emportait sur le vent d’ouest […] » [Intervention à la Conférence de Moscou desPartis communistes et ouvriers (18 novembre 1957)], Mao Zedong,
 Les citations du président Mao Tsé-toung
,Paris, Le Seuil, coll. « politique », 1967, p. 44.
9
E. Hobsbawm,
Franc-Tireur, op. cit.,
p. 157.
10
Pour une pensée s’insurgeant contre la sentence, voir par exemple : André Tosel,
 L’esprit de scission : étudessur Marx, Gramsci, Lukács
, Besançon, Université de Besançon, 1991.
11
A. Lacroix-Riz,
 L’histoire contemporaine sous influence
, Paris, Le Temps des Cerises, 2004, p. 22.
12
 
 Ibid.,
p. 17.
13
 
 Ibid.
p. 8.
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