L E F L A GRA NT DÉ L I T , N O VE MB RE 2 0 0 8 - 3
Le Flagrant Délit
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Nouvelles
Sophie Juneau
juneausophie@hotmail.com
Entrée en vigueur le 2 juillet dernier, la nouvelle Loi sur lalutte contre les crimes violents vise, entre autres, à combat-tre avec une sévérité accrue la conduite automobile avecfacultés affaiblies. Certains des amendements qu’elleapporte au Code criminel provoquent des remous devantles tribunaux et remettent en cause sa constitutionnalité.Auparavant, les procureurs de la défense pouvaient dis-créditer les résultats de l’alcootest s’ils arrivaient à prouver, par l’intermédiaire d’un chimiste, leur fausseté. Désormais,ils doivent démontrer un lien direct entre la défectuosité oula mauvaise utilisation de l’appareil et les résultats obtenus.De nombreux criminalistes sont inquiets. De leur avis,les nouvelles dispositions vont à l’encontre de l’al. 11 d) dela Charte canadienne des droits et libertés, c’est-à-dire du principe fondamental de la présomption d’innocence.Rappelons qu’une dérogation à une disposition de la Charten’est pas inconstitutionnelle si l’on démontre, en vertu del’article premier, qu’elle se justifie dans le « cadre d’unesociété libre et démocratique ». En d’autres mots, une pré-somption de culpabilité peut être conforme à la Charte sielle impose à la défense un fardeau de preuve raisonnableselon les valeurs qui sous-tendent notre démocratie. Enl’espèce, le renversement du fardeau de la preuve serait beaucoup trop sévère pour satisfaire au critère de la raison-nabilité.Dans une lettre adressée au Sénat le 20 février 2008, le bâtonnier du Québec, Michel Doyon, avait soulevéd’importantes lacunes au projet de loi. Selon ses propos, lasaisie immédiate des appareils d’alcootest après l’infractionserait quasiment impossible et l’accessibilité réduite auxregistres d’entretien de ces derniers est déplorable.Il va sans dire que du côté des organismes sociaux, lesamendements au Code criminel représentent une fière vic-toire. Questionné à ce sujet, le directeur national des poli-tiques juridiques du regroupement canadien des mèrescontre l’alcool au volant (MADD Canada) et professeur dedroit à l’Université Western Ontario, M. Solomon, soutientqu’il était inconcevable que les résultats de l’alcootest pou-vaient, auparavant, être écartés par témoignage. « En cas deviols, ou d’autres délits criminels, on remet rarement enquestion les empreintes digitales, prises de sang et autres preuves scientifiques. Comment expliquer alors ce laisser-aller dans les poursuites pour conduite avec facultés affai- blies ? », se demande-t-il.La professeure de droit pénal à l’Université d’Ottawa,Marie-Ève Sylvestre, précise que la justice n’est jamaistenue aux conclusions de la science, étant donné la possibi-lité, comme en l’espèce, d’une marge d’erreur. Elleremarque aussi que la prévention et la sensibilisation sontde bien meilleurs moyens de dissuasion quel’alourdissement des recours et des sanctions légales.
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UNNOUVEAU PROCÈS
Philippe B. Coderre
pbour083@uottawa.ca
Reconnu coupable en 1994 du meurtre de sa filleTracy atteinte de paralysie cérébrale, Robert Latimer continue de lutter afin d’obtenir un nouveau procès.L’homme de 59 ans, qui vivra dans une maison detransition à Ottawa jusqu’en 2010, n’a jamais réussià obtenir gain de cause dans ses multiples démarchesvisant à retrouver sa liberté.Si l’affaire s’ébruite encore en 2008, c’est qu’il ya bel et bien eu, selon l’accusé, plusieurs violationsd’ordre moral et juridique depuis l’avènement detoute cette saga. Il ne demande rien de moins qu’unnouveau procès visant à faire reconnaître son inno-cence.Selon Marie-Êve Sylvestre, enseignante de droit pénal à l’Université d’Ottawa, ces nouvelles démar-ches ne devraient pas s’avérer concluantes : « Jedoute qu’il puisse obtenir un nouveau procès, men-tionne-t-elle. Habituellement, il faut qu’il y ait uneinjustice pour que la cause soit entendue de nouveau.Dans ce cas-ci, les faits n’ont visiblement pas chan-gé. »
Incapable de parler, de marcher ou encore de man- ger par elle-même
Il y a maintenant quinze ans, Robert Latimer, unfermier saskatchewanais, tua par empoisonnement àl’oxyde de carbone sa jeune fille de 12 ans, Tracy.Celle-ci se trouvait dans l’incapacité totale d’exercer ses droits et ne pouvait pas parler, marcher ou encoremanger par elle-même.Elle avait l’âge mental d’un enfant de six mois.Malgré ses nombreuses plaidoiries évoquant lemeurtre par compassion, Robert Latimer fut accuséde meurtre au premier degré en 1994, mais futcondamné à la sentence minimale réservée auxmeurtres de second degré, soit la prison à vie avec possibilité de libération conditionnelle après dix ans.Cette sanction fut confirmée au cours de la mêmeannée par la Cour d’appel de la Saskatchewan.Le substitut du procureur général fut toutefoisaccusé de s’être ingéré dans la sélection des jurés enenquêtant sur leurs convictions profondes à l’égardde l’euthanasie. La Cour Suprême approuval’ouverture d’un deuxième procès.« Au Québec, commente la professeure Sylvestre,on accuse la personne, bien souvent dans ce genre decas, d’homicide involontaire. On laisse ainsi au jugele soin de fixer lui-même la durée de la sentence, puisqu’il n’existe aucune peine minimale prévue pour ce type d’accusation. Le procureur a donc, en plus d’avoir altéré la sélection du jury, choisi la pireaccusation qui soit, voire le meurtre, ne laissantaucune latitude au juge pour déterminer la peine. »En 1997, lors du deuxième procès, le juge Ted Noble accorda une exemption constitutionnelle à M.Latimer, sous prétexte que la peine minimale étaitcruelle, inhabituelle et contraire à la Constitution. Ce jugement fut infirmé par une Cour d’appel unanimequi qualifia le geste de M. Latimer « d’inexcusable ». Le fermier épuisa donc son der-nier recours en portant le jugement en appel à laCour suprême, alléguant notamment que laCouronne avait « frauduleusement mal rapporté lesfaits » au public.
Débat juridique ou de société?
En 2001, le plus haut tribunal du pays prononçason verdict de culpabilité, esquivant la création d’un précédent dans le domaine des exemptions constitu-tionnelles. Il souligna que la peine était juste pour le pire des crimes : le meurtre.« Je ne comprends pas en quoi l’exemption cons-titutionnelle aurait créé un précédent, se questionneMme Sylvestre. Accorder un sursis à Robert Latimer n’inciterait pas davantage les gens à tuer des person-nes inaptes à prendre soin d’elles-mêmes. Je suis peut-être un peu naïve, mais il vient un temps où ilfaut faire confiance à l’humanité. »Entre-temps, Robert Latimer désire se battre dansun troisième procès afin de recevoir des réponseshonnêtes de la Cour à ses questions. Bien que la sagase déroule depuis plus d’une décennie, la polarisa-tion marquée de l’opinion publique sur ce sujetdémontre que le débat sur l’euthanasie au Canada estloin d’être résolu.« C’est un débat qui devra être discuté en sociétéet non devant les tribunaux, conclut Mme Sylvestre.Le monde politique doit prendre ses responsabilitésen main et faire face à cette question qui fait référen-ce aux croyances des gens, à leur religion et à leur propre code moral. »
P h o t o : S o p h i e J u n e a u
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