nomades du désert se sont très tôt spécialisés dans le commerce et la guerre. Or cetarrêt, dont le mythe du jardin d'Eden retrace sans doute l'idée et l'utopie fondatrices,aura été total, voire totalitaire, et ce qu'il s'agit ici de comprendre, c'est moins lecomment que le pourquoi.Car cet arrêt dans les plaines juteuses de la Mésopotamie, mais aussi déjà dans ledelta du Nil, en Amérique Centrale, en Indonésie ou en Chine, ne s'explique ni par une menace spécifique de catastrophes naturelles, ni par un comportement humaindevenu subitement agressif, rendant précaire du jour au lendemain les campementshabituels. Les villes de pierre et de brique ne surgissent ni sur fond de pénurie, bienau contraire, ni sur fond de crise politique, pour la bonne raison que le politiquen'existe pas encore. Du haut de sa cité grecque, Aristote a beau jeu de naturaliser le politique en le faisant dériver de la famille, il ne pouvait guère se voir contredire dansune société ou le génos, la famille tribale, continuait de former la base essentielle dela société grecque, et ce malgré l'établissement des formes politiques qui ont fait lagrandeur et la gloire de l'Hellade. Il n'en demeure pas moins qu'en posant la première pierre de ces habitations toutes nouvelles, l'homme a donné le branle à une évolutionqui allait s'achever dans la déroute complète de la famille, même réduite à seséléments les plus substantiels, le couple. Si Aristote pouvait être le témoin de notreépoque, il serait contraint de réviser de fond en comble ses théories politiques,sociologiques et morales, seulement parce que la naturalité de la famille a cesséd'exercer ses prérogatives sur la réalité sociale.Il manquait à Aristote la connaissance exacte de la révolution qui avait eu lieuquelque quatre mille ans avant lui, et sans doute l'agriculture n'a-t-elle jamais étéautre chose dans son esprit que l'une des formes de cette alliance entre la physis et lateknè, ce que la nature produit sous la conduite de la main humaine. Mais dans lanaïveté anhistorique et largement mythologique encore, aucun âge d'or ni d'argentaurait pu alors se concevoir sans une agriculture aussi éternelle que le soleil. Or,l'arraisonnement de la terre, pour reprendre un terme de Martin Heidegger, avaitconstitué cela même qui naturalisa la terre, qui produisit le doublet si célèbre de physis et teknè. Il faut donc arriver à imaginer cette réalité dans laquelle il n'y a pasde Nature et pas de Technique, où hommes, animaux et végétaux sont le même, unesubstance commune, ce qu'illustre parfaitement le mythe de la bonne entente entretous ces êtres vivants dans le Paradis de la Genèse. Dans cet Eden, l'homme et saréalité sont physis, ils forment l'UN, un ordre divin naturel. Il faudra ensuite fabriquer le tissu pour couvrir la nudité des corps, mais cela aura lieu après la condamnationdivine au travail agricole, après l'invention de la culture des céréales. L'arbre de laconnaissance a donné ses premiers fruits dans les plaines de l'Euphrate et du Tigre etdans celle de la Bekaa, les premiers épis d'orge et d'épeautre.Pour faire tout cela, les hommes du quatrième millénaire avaient dû, pour le moins, prendre une décision capitale, celle de s'arrêter là, dans ce jardin réputé pour l'abondance de son eau, la qualité de ses terres et la facilité avec laquelle la terre selaisserait précisément arraisonner en douceur. Pendant combien de millénairesavaient-ils dû tourner autour de cet espace prodigieux avant de s'asseoir en disantSTOP, on ne le saura jamais. Ce que ces hommes avaient dans l'esprit à ce moment-là me paraît bien plus important que l'invention proprement dite de la techniqueagricole. Peut-être faudra-t-il penser un jour la succession des faits non pas en partantde la découverte de cette technique, mais à partit du désir de s'arrêter et on admettraalors que le savoir technique n'est que l'accomplissement du désir et en aucun cas sacause. Nous voulons nous arrêter de parcourir le monde, il faut donc que nousdomestiquions la terre et ce qu'elle produit librement le long de nos pistes de
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