fond. Le point essentiel à retenir, c'est que l'épargne est vertueuse parce qu'elle permet d'ajouter de la richessesans jamais en retrancher. Une crise générale de débouchés est impensable.La plupart des classiques adhérèrent à ce raisonnement qui paraissait sans faille. Ricardo, par exemple, écrit : "M. Say a très bien montré que (...) la demande n'est limitée que par la production " (2). Cette formulation, un peu différente, est reprise aujourd'hui quasiment telle quelle par les économistes de l'offre contemporains : c'estla production qui mène le bal, la demande suit automatiquement, et le rythme de la croissance économiquedépend du volume de l'épargne et de l'efficacité avec laquelle celle-ci est utilisée.
L'épargne, frein à la croissance
Mais tous ne suivirent pas ce raisonnement. Malthus, un pessimiste-né (3), émettait quelques doutes. Dans sesPrincipes d'économie politique, il écrivait : " M. Say, dans son bel ouvrage sur l'économie politique, (...) assureque la consommation d'une denrée, en l'enlevant du marché, diminue la demande, et que la production d'unedenrée augmente la demande dans la même proportion. Cependant, cette doctrine, avec toute l'extension qu'onlui a donnée, me semble tout à fait fausse " (4).D'où vient ce scepticisme ? Malthus avance deux arguments. Le premier annonce Marx, le second Keynes.Cette production nouvelle, estime-t-il, risque fort d'engendrer des profits décroissants, parce que, pour l'écouler,il faut comprimer les prix, donc les profits. En outre, et c'est l'argument pré-keynésien, " aucune nation ne peut jamais devenir riche par l'accumulation d'un capital provenant d'une diminution permanente de consommation, parce qu'une telle accumulation, dépassant de beaucoup ce qui est nécessaire pour satisfaire à la demandeeffective des produits, perdrait bientôt en partie son utilité et sa valeur, et, par suite, le caractère de richesse " (p.265). En d'autres termes, parce qu'elle réduit la consommation, l'épargne empêche que la demande soit aurendez-vous.Un peu plus d'un siècle après, en 1931, alors que la " Grande crise " développe ses ravages, Keynes reprend leraisonnement de Malthus : " Il y a aujourd'hui, déclare-t-il dans une allocution radiodiffusée (5), beaucoup degens qui, voulant du bien à leur pays, s'imaginent qu'épargner plus qu'à l'ordinaire est la meilleure chose queleur prochain et eux-mêmes puissent faire pour améliorer la situation générale. (...) Rien ne peut être plusnuisible ni malavisé. En effet, la fonction de l'épargne est de rendre une certaine quantité de travail disponible pour la reproduction de biens d'équipement, tels que maisons, usines, routes, machines, etc. Mais si un surplusimportant de chômeurs est déjà disponible pour des emplois de ce genre, le fait d'épargner aura seulement pour conséquence d'ajouter à ce surplus et donc d'accroître le nombre des chômeurs ". Dans la théorie générale del'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (son maître livre paru en 1936), il affine l'analyse. Certes, l'épargnedéprime la demande effective, mais là n'est pas le coeur du raisonnement keynésien.Chez Keynes, en effet, l'investissement joue un rôle crucial. Si son montant augmente d'une période à l'autre,des revenus supplémentaires sont distribués, lesquels engendrent une demande nouvelle, laquelle engendre àson tour des revenus au bénéfice des producteurs qui satisfont cette demande nouvelle, etc. En d'autres termes,la circulation du revenu supplémentaire fait que la somme initialement mise dans le circuit au titre del'investissement provoque une augmentation totale de la demande nettement plus élevée. C'est le mécanisme dumultiplicateur d'investissement (6).Mais l'augmentation n'est pas pour autant infinie : chaque fois qu'une dépense se transforme en revenu, une partie de ce revenu est épargnée, ce qui réduit d'autant la dépense suivante. Jusqu'à ce que, finalement, lemontant cumulé de l'épargne issue de ces flux successifs de revenu soit égale au montant de l'investissementinitial. Les fuites successives d'épargne compensent alors l'injection initiale et le circuit économique revient àl'équilibre. Un peu comme une pierre jetée dans l'eau provoque des ondes successives qui s'atténuent progressivement. C'est donc l'investissement qui engendre l'épargne, en élevant le revenu. A l'inverse, sil'investissement diminue d'une période à l'autre, le revenu distribué se contracte, provoquant une réduction del'épargne.Par rapport aux classiques, il y a donc une inversion complète : ce n'est pas l'épargne qui déterminel'investissement, mais l'inverse. Le niveau final d'activité, donc l'emploi, ne dépend pas de l'épargne, mais del'investissement. Même si, en apparence, certains types d'investissements suppriment des emplois (aspectmicroéconomique), les flux successifs de revenus qu'ils engendrent provoquent inévitablement une élévation duniveau d'activité, donc une création d'emplois (aspect macroéconomique).Le problème, c'est que, dans une économie de marché, la décision d'investir relève de chaque entreprise. Certes,on peut l'influencer en réduisant le niveau des taux d'intérêt, de sorte que la rentabilité espérée del'investissement s'accroisse (du fait de la réduction du coût du capital financier qui sert à financer l'investissement). Mais il n'est pas certain que cela suffise à déclencher la reprise de l'investissement (on le voit bien actuellement). Aussi Keynes, ce libéral éclairé, finit-il, avec un regret perceptible, par aboutir à l'idée qu'à
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