Serge Rivron pour Les Contamines-Montjoie – 16 juillet 2001
moutons. Lina, elle est un peu saoulée par tout ce tintamarre, elle qui al'ouïe si fine. Ouf, vivement qu'on se retrouve dans le silence de l'alpage !Voilà. On a marché même pas deux jours en direction du col, bêtes etgens se sont répartis dans la prairie autour des chalets abandonnés depuisl'an dernier. On y est, et pour Lina, c'est un émerveillement continuel. Unechose qui l'a beaucoup amusée d'abord, bien qu'elle soit plus portée à lacontemplation auditive des bruits de la terre, c'est d'entendre siffler lesmarmottes, des vrais sifflets de garnements ! Tous les jours, elle part à larecherche de nouveaux sons, elle apprend toutes les variantes du souffledu vent, elle sonde l'écho de tous les ravins. Plus encore qu'en-bas, elleremarque combien chaque heure du jour influe sur la sonorité du monde :le matin, où les bruits tintent clair, propice aux accents des voixhumaines ; le midi, plus mat à la mélodie des torrents ; les crissementsd'insectes à l'heure de la sieste ; la respiration profonde du couchant quiporte au loin les cloches des troupeaux ; la nuit qui feutre tous les bruitsde la terre et rend si proche le murmure des hommes et celui du vent.Et puis voilà qu'un jour, alors qu'elle est assise dans l'herbe à l'heure de lasieste, elle entend au loin, comme provenant du gros rocher quisurplombe le col, un son – que dis-je, un son ? – une harmonie puissante etbelle, incroyable dans ce décor lunaire, impossible : on dirait… on diraitque les murmures du vent jouent dans une forêt invisible.Elle n'en croit pas ses oreilles, se lève, et grimpe, le plus vite qu'elle peut,de crainte que l'impossible mélodie ne s'arrête. Elle grimpe, trébuche,s'essouffle, repart, ne sentant rien de sa fatigue, portée par cette musiquequi ne s'arrête pas et dont elle veut à tout prix découvrir la source - et pluselle monte, plus elle est certaine que le vent a trouvé quelque part uneforêt enchantée, un paradis à sa mesure.Enfin, elle est au col : les murmures du vent sont ici, tout près, elle en estsûre ! Elle regarde autour d'elle et là, au centre d'une sorte d'abri depierres, elle voit un homme, qui paraît faire jaillir tout ce monde de futaie,de mousses, de souffles arrangés dans un ordre parfait d'une sorte de groscoffre à touches et à soufflets qu'il tient entre ses bras – évidemment,nous, on aurait sûrement reconnu là un accordéon, mais Lina n'en avait jamais vu puisque l'accordéon venait juste d'être inventé et qu'il ne s'enpromenait pas souvent par ici… et puis si ça trouve, il n'était peut-êtremême pas encore inventé…"Bonjour Lina", lui dit le gros coffre, "qu'est-ce que tu fais par ici ?"Lina regarde, écoute surtout, fascinée. Le bonhomme écarte et refermeles soufflets, pianote sur les petites touches, et le gros coffre raconte àLina toute la vie, tous les bruits du monde qu'elle a apprivoisés : les forêts,les torrents, la neige, les marches au soleil de midi, les taons quibourdonnent près des sabots des vaches, même le clapotis imperceptibledu fétu dans la mare, l'accordéon lui fait entendre. Et avec son souffle, unsouffle aussi profond et mobile que le vent, un souffle précis, il fait deleurs murmures un chant avec des mots qui parlent à Lina, et l'invite àchanter avec lui. Et elle, la petite fille qui n'a jamais parlé, elle se met àchanter.
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