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Serge Rivron pour Les Contamines-Montjoie – 16 juillet 2001
Les murmures du vent
Elle pouvait avoir 6 ou 7 ans, Lina.C'était il y a bien longtemps, du temps où les Contamines n'était pasencore un village à part entière, mais le "quartier d'en haut" de SaintNicolas, le village en-dessous, et où les enfants qui vivaient dans leshameaux de par ici, forcément, n'avaient pas la télé, ni le téléphone, niinternet, et n'allaient à l'école qu'à la mauvaise saison, 5 ou 6 mois entrela Toussaint et Pâques, quand les chemins le permettaient parce qu'ilfallait y descendre et remonter à pieds. À la belle saison les enfantsaidaient leurs parents, et de toutes façons, à 11 ou 12 ans, ils n'allaientplus du tout à l'école.Lina, elle vivait avec son père dans un chalet qui ressemblait à tous leschalets de berger, moitié étable-moitié séjour, et qu'on chauffait au bois etsurtout aux grébons, des pavés de bouse séchée qu'on empilait dehors,contre les murs. Ils habitaient là avec 4 vaches, 5 ou 6 moutons suivant lasaison, et quelquefois un cochon, parce qu'ils étaient, somme toute, plutôtaisés. La mère de Lina était morte pendant qu'elle attendait son deuxièmeenfant, mais on avait l'habitude de ces choses par ici, à une époque où lesseuls remèdes étaient les plantes, et la prre quand les plantesn'agissaient pas. Son père aurait dû se remarier, depuis. S'il ne l'avait pasfait, c'est sûrement un peu à cause de Lina mais il ne lui en voulait pas.Parce que Lina, elle ne parlait pas. Elle pouvait avoir 6 ou 7 ans, mais ellen'avait jamais parlé. Ni à son père, ni à ses cousins de la Frasse aveclesquels elle passe toute la belle saison, quand son père est obligé de laquitter pour mener ses bêtes pâturer là-haut, à l'alpage, ni à quiconque.Evidemment, au début, on s'est fait un peu de souci pour elle, mais encoreune fois, les enfants des montagnes de ce temps-là, on ne s'y intéressepas comme à ceux d'aujourd'hui, on n'a pas le temps d'être toujours àcourir les docteurs pour eux.Alors Lina, elle parle pas, c'est comme ça. Elle écoute. Mais quand je dis"elle écoute", je voudrais que vous compreniez bien ce que ça signifie. Ellen'écoute pas comme on dit distraitement "je vous écoute", quand unepersonne nous parle. Lina, elle écoute tout comme on écoute unemusique, du matin au soir, tout ce qui vit, tout ce qui bouge, tout ce quiest, à chaque heure de la journée, à chaque minute, à chaque seconde.Elle est dans la conversation des choses, elle collectionne les bruits dumonde, comme d'autres collectionnent les papillons ou les pièces demonnaie et savent leur histoire, et savent les reconnaître.C'est son secret, à la petite Lina qui ne parle pas : en réalité son silenceest rempli des sons qu'émettent autour d'elle tous les organes de lanature et auxquels nul ne prête attention. Elle, elle est à l'affût du moindred'entre eux, le moindre craquement, le moindre feulement, le moindregrésillement. Elle peut passer des heures assise à côté de la mare, auprintemps, à guetter parmi les coassements des grenouilles le clapotis
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Serge Rivron pour Les Contamines-Montjoie – 16 juillet 2001
imperceptible d'un fétu de paille poussé sur l'eau par la brise du soir.L'hiver, quand la nuit est tombée et que la neige enfouit le hameau, elleaime s'aventurer seule dehors pour entendre craquer les charpentes etrespirer la montagne, là-haut, sous le ciel limpide et glacé. Elle reconnaîtparfaitement, des milles couinements de la glace celui qui annonce, bienavant qu'on le voit, la fonte des neiges. Et le gémissement de la terre aumoment de la poussée des premiers crocus ; le défroissement de l'herbe ;le gazouillis minuscule des petits de la fouine dans les frondaisons de lavieille étable.Mais ce qu'elle aime par-dessus tout, ce sont les murmures du vent dansla forêt, quand les grands fûts ondulent doucement et font bruisser leursbranches et tressaillir tout un peuple de brindilles, d'aiguilles, de feuilles,et qu'elle entend siffler leur sève et se détacher les fruits rouges dessorbiers, le vent qui fait chanter les taillis et même les mousses, leslichens sur la rocaille au pied des troncs.Oui, il lui semble qu'ici seulement tous les bruits du monde qu'ellecollectionne, tous les sons qu'elle connaît et qu'elle inventorie donnentleur pleine mesure. Ils ne sont plus seuls, isolés, ils restent distincts maisils se répondent. Ils ne sont plus seuls, ils sont les murmures du vent, sesnotes ; et le souffle du vent est l'harmonie du monde. Ecoutez
…(bruits devent et de forêt, épousés par un air d'accordéon)
Bien, vous voilà dans l'ambiance ! Initiés comme vous l'êtes à présent,grâce à Lina, à l'écoute des bruits de la nature, vous aurez certainementremarqué le vrombissement sourd du torrent derrière nous, à qui nousdevons aussi une partie de cette délicieuse fraîcheur tombée sur nosépaules… Eh bien, ce torrent, c'est le Bonnant - en patois d'ici ça veut dire"la bonne rivière" – et vous allez voir qu'il a peut-être un rapport avecl'histoire de Lina.Elle a donc 6 ou 7 ans, Lina, quand son père lui propose pour la premièrefois de l'accompagner en alpage pour la remue. Ils y mèneront aussi lesbêtes des cousins de la Frasse, et ils redescendront à la fin de l'été,comme de juste. Bien sûr elle est ravie, Lina, elle ne se fait pas prier. Ellepense déjà à tous ces bruits nouveaux qu'elle va découvrir là-haut, aumilieu des sonnailles du troupeau. Et les sonnailles justement, dont elleadore le tintement varié et paisible, clarines et carons qui disent de loin auberger où sont ses vaches, où les laitières qu'il faut traire deux fois le jouret où les génisses et les veaux qu'on peut laisser folâtrer dans la prairie. Etpuis là-haut, elle le sait aussi, c'est le domaine du vent, et il y a tellementde temps qu'elle voudrait entendre de plus près chanter les cimes !
(bruits de sonnailles, troupeaux…)
C'est une belle animation, un part de remue : les hommes et lesfemmes des hameaux rassemblent les bêtes, il y a aussi pas mal d'enfantsqui chahutent et qui piaillent, parce qu'une fois les troupeaux là-haut, laplupart des hommes redescendront pour les travaux des champs, laissantaux mères et aux gamins la garde des bêtes. Il y a aussi des gars quiviennent de plus bas, les chiens qui aboient, les vaches qui meuglent, les
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Serge Rivron pour Les Contamines-Montjoie – 16 juillet 2001
moutons. Lina, elle est un peu saoulée par tout ce tintamarre, elle qui al'ouïe si fine. Ouf, vivement qu'on se retrouve dans le silence de l'alpage !Voilà. On a marché même pas deux jours en direction du col, bêtes etgens se sont répartis dans la prairie autour des chalets abandonnés depuisl'an dernier. On y est, et pour Lina, c'est un émerveillement continuel. Unechose qui l'a beaucoup amusée d'abord, bien qu'elle soit plus portée à lacontemplation auditive des bruits de la terre, c'est d'entendre siffler lesmarmottes, des vrais sifflets de garnements ! Tous les jours, elle part à larecherche de nouveaux sons, elle apprend toutes les variantes du souffledu vent, elle sonde l'écho de tous les ravins. Plus encore qu'en-bas, elleremarque combien chaque heure du jour influe sur la sonorité du monde :le matin, les bruits tintent clair, propice aux accents des voixhumaines ; le midi, plus mat à la mélodie des torrents ; les crissementsd'insectes à l'heure de la sieste ; la respiration profonde du couchant quiporte au loin les cloches des troupeaux ; la nuit qui feutre tous les bruitsde la terre et rend si proche le murmure des hommes et celui du vent.Et puis voilà qu'un jour, alors qu'elle est assise dans l'herbe à l'heure de lasieste, elle entend au loin, comme provenant du gros rocher quisurplombe le col, un son – que dis-je, un son ? – une harmonie puissante etbelle, incroyable dans ce décor lunaire, impossible : on dirait… on diraitque les murmures du vent jouent dans une forêt invisible.Elle n'en croit pas ses oreilles, se lève, et grimpe, le plus vite qu'elle peut,de crainte que l'impossible mélodie ne s'arrête. Elle grimpe, trébuche,s'essouffle, repart, ne sentant rien de sa fatigue, portée par cette musiquequi ne s'arrête pas et dont elle veut à tout prix découvrir la source - et pluselle monte, plus elle est certaine que le vent a trouvé quelque part uneforêt enchantée, un paradis à sa mesure.Enfin, elle est au col : les murmures du vent sont ici, tout près, elle en estsûre ! Elle regarde autour d'elle et là, au centre d'une sorte d'abri depierres, elle voit un homme, qui paraît faire jaillir tout ce monde de futaie,de mousses, de souffles arrangés dans un ordre parfait d'une sorte de groscoffre à touches et à soufflets qu'il tient entre ses bras – évidemment,nous, on aurait sûrement reconnu là un accordéon, mais Lina n'en avait jamais vu puisque l'accordéon venait juste d'être inventé et qu'il ne s'enpromenait pas souvent par ici… et puis si ça trouve, il n'était peut-êtremême pas encore inventé…"Bonjour Lina", lui dit le gros coffre, "qu'est-ce que tu fais par ici ?"Lina regarde, écoute surtout, fascinée. Le bonhomme écarte et refermeles soufflets, pianote sur les petites touches, et le gros coffre raconte àLina toute la vie, tous les bruits du monde qu'elle a apprivoisés : les forêts,les torrents, la neige, les marches au soleil de midi, les taons quibourdonnent près des sabots des vaches, même le clapotis imperceptibledu fétu dans la mare, l'accordéon lui fait entendre. Et avec son souffle, unsouffle aussi profond et mobile que le vent, un souffle précis, il fait deleurs murmures un chant avec des mots qui parlent à Lina, et l'invite àchanter avec lui. Et elle, la petite fille qui n'a jamais parlé, elle se met àchanter.
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