OCTAVE MIRBEAU : INTERVIEW PAR JULES HURET
Le plus passionné d’art des écrivains de ce temps ; l’auteur célèbre du
Calvaire
, de
L’AbbéJules
et de
Sébastien Roch.
Polémiste extraordinairement vigoureux, il s’est fait autant d’ennemis par la crâne et impétueuse énergie de ses attaques, qu’il s’est attaché d’amis par la belle générositéde ses plaidoiries en faveur de talents méconnus. Les lecteurs le connaissent sous cette double facede sa sympathique personnalité.
Je prends le train à huit heures du matin pour Pont-de-l’Arche
qui se trouve près de Rouen, à deux heures et demie de Paris. En descendant du train, je trouve sur le quai mon hôte, la figure avenante, les mains tendues. Tout de suite il me dit :
– Tenez, c’est là-bas, la maison, voyez-vous, en dehors du village, ce toit qui brille ?
On grimpe en voiture, et, à peine dix minutes après, on arrive devant la grande grilleouverte sur un jardin spacieux, soigneusement entretenu, aux allées sablées.
– Il n’y a rien encore, c’est trop tôt. Mais vous verrez cet été !
Nous parcourons le jardin. Dans les parterres, de place en place, des bouts de bois sont plantés, tout droits, en arcs, en angles aigus ; de-ci, de-là, de minuscules verdures pointent de laterre grise.
– Ça n’a l’air de rien, tout ça,
dit-il
; eh bien ! tenez, voyez cette fraxinelle, les soirs d’été,quand elle a grandi, elle sécrète des gaz et s’en enveloppe comme d’une atmosphère ; il n’ y a qu’àen approcher une allumette, cela s’enflamme, et ce sont nos feux d’artifice multicolores, nos feux deBengale, à nous autres de Pont-de-l’Arche. Ici j’ai planté des
Eccremocarpus
qui grimperont auxarbres et rejoindront ces
Boussingaultia
et ces
Lophospermum
, ce sera comme une adorable pluie defleurs qui se serait arrêtée à deux mètres du sol. Et partout, ici, là-bas, des
Heliantus
, ces immensessoleils qui s’épanouissent à deux et trois mètres de hauteur, et que Van Gogh a peints passionnément, des énormes
Eremostachys
, les divins lys du japon, des
Iris Germanica
, plus beauxque les plus belles orchidées, un
Moréas de la Chine
, iridée magnifique à grands pétales oranges,qui vaut bien les Moréas d’Athènes, je vous assure ; là des pourpiers fastueux, de gigantesques
Héléniums
, et, sur cette pente, des pivoines, des citrouilles, des
Hypericum pedestrianum
, fleur cocasse, s’il en fut jamais, et qu’il faut piétiner pendant une journée avec des souliers de maçon pour la voir fleurir ; et tant d’autres merveilleuses, comme ces
Dielztras
avec leurs tiges penchéesoù des cœurs roses sont pendus…
Avec un grand geste heureux et un éclair dans les yeux, il ajouta :
– Vous verrez, vous verrez tout cela cet été ! Ces fleurs, c’est plus beau que tout, plus beauque tous les poèmes, plus beau que tous les arts ! Vous savez,
continue M. Mirbeau
, je n’ai riend’intéressant à vous dire, mais j’espère que vous n’aurez pas perdu votre temps, regardez cela.Du haut de la terrasse où nous nous trouvions et qui est le jardin, nos yeux plongeaient à présentdans un paysage splendide. À cent mètres à peine du garde-fou où nous étions appuyés, la Seine,sous le soleil, roulait de l’argent et du cuivre entre les îlots, sur l’autre rive venait mourir la collinecrayeuse dont les éclats blancs se coupaient de rectangles de verdure et de lignes de hauts arbres :l’horizon se perdait dans de l’ouate bleue.
Et, en même temps, je regardais mon interlocuteur, sa haute taille, ses solides épaules, sacourte moustache rousse relevée aux pointes, la richesse paysanne de son teint, tandis que lui, de son œil vert pailleté d’or, comme strié, continuait à fixer le paysage et disait :
– Hein ! est-ce beau ! Et l’été, là, dans l’île, si vous voyiez cette végétation ! Un énorme unfabuleux paquet de verdure impénétrable, mystérieux… Ah ! comme c’est beau ! –
Et comme on respire, ici ! fis-je en humant instinctivement de larges bouffées de cet air
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