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QUAND LE BARYTON VA…
J’ai eu hier un moment de joie profonde. Je lisais, dans
 Le Figaro
, ainsi que tout bonFrançais doit faire, quelques menues histoires de M. Jules Prével, l’écrivain de ce temps le plus curieux à consulter, le plus fécond en surprises de tout genre, celui qui tâte le plusexactement les pulsations de son siècle – le siècle de Jules Prével – et j’ai vu ceci : M.Lassalle , le baryton de l’Opéra, engagé pour l’Amérique, à raison de dix mille francs par soirée, de cinq cent mille francs par six mois, d’un million par an, le tout garanti devantnotaire, par M. Maurice Strakosch lui-même. Voilà, j’espère, un baryton qui ne doit pasdodeliner de la tête quand il s’agit de barytonner dans ces prix-là. J’en demeurai tout ébloui et j’eus un accès de fierté patriotique, rien qu’à penser que j’étais d’un pays où les barytonscoûtaient si gros. Voilà de la gloire, ou je ne m’y connais pas.Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que le commerce souffre, que l’usine chôme et s’éteint,que les affaires languissent, que la misère s’étend, de plus en plus sinistre et noire, de l’atelier,où le travail manque, au petit intérieur bourgeois obligé de rogner sur toutes choses, sur lanourriture, la toilette et le plaisir ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la faillite entre dans lesmaisons jadis prospères, vide les caisses qui autrefois tintaient le joli carillon de l’or  joyeusement gagné et débordaient de billets de banque ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Queles riches eux-mêmes et les heureux, en face des préoccupations du présent et des menaces del’avenir, diminuent chaque jour leurs dépenses, décommandent leurs fêtes, vendent leurschevaux, renvoient leurs domestiques, économisent sur le bijoutier et le fleuriste ? Qu’est-cequ’on disait donc ? Que la banqueroute allonge sur notre pays son ombre affolante ? Erreursque tout cela, mensonges d’économistes, calomnies d’industriels sans ouvrage, vengeancesd’artisans sans pain !Quel est aujourd’hui, avec nos transformations sociales, nos besoins nouveaux, ledéveloppement de nos progrès scientifiques, quel est le
criterium
de la richesse d’un peuple ?Le prix du baryton, n’est-ce pas ? Or, quand le baryton va, tout va. Et puisque le baryton vacomme il n’a jamais été ; puisque, malgré le choléra et la peur qu’il engendre, le barytonatteint des prix qu’il n’a jamais atteints, c’est donc que la France est heureuse, plus heureuseque ne le fut jamais la Bourgogne qui n’avait point de barytons, à ce que nous dit l’histoire, et par conséquent ne pouvait déposer des millions à leurs pieds. Il faut donc nous réjouir que lesmillions pleuvent sur les barytons et que les barytons pleuvent dans les millions, car la criseéconomique me semble absolument conjurée de cette façon, et même j’imagine que toute laquestion sociale peut être résolue par l’élévation du tarif des barytons.Quand le baryton va, tout va…J’en appelle à tous les pauvres êtres grelottants, que la faim, le soir, agenouille, l’œilsuppliant et la main gourde, sous les portes cochères ; j’en appelle à tous les ouvriers quel’atelier fermé chasse dans le brouillard des rues glacées et qui pleurent de rage, les poingscrispés, au fond de leurs mansardes sans charbon et sans pain ; j’en appelle aux petitsemployés qui travaillent toute la journée, courbés sur la besogne éternellement pareille, et quiles nourrit à peine, eux et leurs petits ; j’en appelle aux déshérités, aux va-nu-pieds, aux crève-la-faim, aux porte-besace, aux traîne-misère , et même aux ténors, qui ne gagnent que centmille francs par an.Quand le baryton va, tout va…Il a erré, pendant tout le jour, sa balle sur le dos, le long des routes effondrées par la pluie et gluantes de boue. Dans les villages où il s’est arrêté, aucun ne lui a acheté ni uneimage, ni un bout de ruban, ni une pelote de fil. Sa bourse est vide, et devant les auberges oùil a passé, humant de bonnes odeurs de ragoût et de cidre fraîchement tiré, il a serré d’un cranla boucle de sa ceinture pour étouffer les lamentations de son pauvre ventre qui crie la faim.
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