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LILITH
 
 Et j’ai trouvé la femme plus amère que la mort.
 
 L’Ecclésiaste
Jéhovah, démiurge et souverain Seigneur s’ennuie, tandis que le monde obscur souriten la joie inaugurale. Séraphins et Chérubins, Trônes et Dominations ont beau lui chanter,dans les nuées : « Hosannah ! ton œuvre est bonne », lui-même a beau se répéter, en caressantsa barbe de lin : « Oui, je crois que mon œuvre est bonne ! » il n’est pas convaincu. Quoiqu’ilait, déjà, créé des mondes étonnants et de miraculeuses formes, il sent, en sa conscience deDieu, maintenant vieux et fatigué, mais toujours artiste, qu’il manque quelque chose à lacréation. Oui, vraiment, il y a un trou dans la création. Quoi ? Il ne sait pas, au juste. Et ilsonge, monologuant avec des hochements de tête perplexes : « Mon œuvre est bonne ?…Mon œuvre est bonne ?… Est-elle vraiment aussi bonne que ces courtisans le disent ? »Jehovah n’est pas du tout rassuré.Un jour qu’il se promène dans son nuage de gala, à travers la joie inaugurale, et au-dessus de la vallée d’Hébron, entouré de sa cour céleste, bercé par les musiques de la cantateofficielle : « Hosannah ! ton œuvre est bonne ! », il met pied à terre sur une éminence, prèsd’un figuier, d’où l’on aperçoit d’extraordinaires paysages préhominaux, et il dit :« Je crois que l’heure est venue, et le site me convient. »Puis il ajouta, d’une voix brève et catégorique :« Faisons l’homme. »Il prend des paquets d’argile multicolore, les pétrit savamment, les modèle, en Dieuqui sait son affaire, et quand la forme a revêtu un corps réel, quand les jambes, les flancs, la poitrine, les bras, la tête de l’homme ont surgi, vivants, des doigts du divin sculpteur, il va puiser de l’eau pure au fleuve prochain, et il baptise la statue.Les anges s’émerveillent. Ils chantent :« Hosannah ! »Gabriel dit :« Quelle étrange créature ! Elle n’est semblable à aucun de nous. »Michel dit :« Ses proportions sont d’une surprenante esthétique ! »Asraël dit :« La fécondité de Jéhovah m’étonne ! »Satan, qui a son franc-parler, étant le confident, le bouffon de Dieu, dit :« Heu ! cela ne doit pas être bien solide ! »Et, sur une nouvelle interrogation anxieuse de Jehovah, il dit encore :« Cette créature n’est pas spécialement déplaisante. Mais elle sent un peu la boue. »Jéhovah, vexé, le fait taire, et il ordonne que l’homme soit, aussitôt, conduit au Paradisterrestre.Au Paradis terrestre, l’ange Raziel commence l’éducation de l’homme. Il lui montreses organes et à quoi ils servent.« Ceci pour marcher, ceci pour prendre, ceci pour entendre, ceci pour voir, ceci pour manger, ceci pour… je ne sais pas. »« Comment, tu ne sais pas ? » fait l’homme désappointé.« Non, en vérité, je ne sais pas, répond Raziel… Mais ne t’impatiente pas… jem’informerai. »Resté seul, l’homme mange des cerises, boit l’eau fraîche des fontaines, et s’ennuie. Ilse couche sur l’herbe, se tourne, se retourne, pousse des soupirs, plume le gazon, autour delui, ne sait quoi faire. Il s’ennuie prodigieusement, en sa solitude.
 
Mais Jéhovah, à qui ces choses sont rapportées fidèlement, a pitié de lui. Il bougonne,en sa bonté bourrue :« Ah ! l’homme ! quelle tête à chagrin !… Enfin, achevons-le !… Il s’ennuie ?… Je lesavais, c’était prévu. Je l’ai doué d’un organe impérieux, sans lui donner les moyens de lesatisfaire ; mais j’y pensais !… N’ai-je pas mis de côté un peu d’argile ? »Il retrouve au pied du figuier les déchets de la glaise qui servit à modeler l’homme et,se remettant au travail, il façonne, avec hâte, une seconde figure. Le ventre radieux apparaît ;les hanches fermes et douces s’élargissent harmonieusement ; les mamelles, puissantes, projettent leur double rayonnement globulaire. Avec une complaisance évidente, Jéhovahaccumule la glaise sur ces parties somptueuses de la forme nouvelle, si bien qu’au moment demodeler la tête, la glaise lui manque. Alors, après avoir esquissé un geste qui peut signifier : «Ma foi ! tant pis », il puise dans le ventre où un trou se creuse, et avec cette poignée d’argile,donne à la femme le cerveau qui lui manquait.Et voici l’étrange conversation qui s’engage entre le créateur et sa créature :JÉHOVAHLève-toi… Ton nom est Lilith.LILITH
(Elle se dresse et, tordant gracieusement ses lourdes hanches, prenant de ses deuxmains ses deux plaisantes mamelles.)
Où est l’homme ?JÉHOVAHDéjà !LILITHL’homme ! l’homme ! Je le veux ! Je le veux !JÉHOVAHTu n’as pas un regard pour moi ?LILITHL’homme ! l’homme !JÉHOVAHJe suis confondu.LILITH
(Elle s’approche de Jehovah, câline et caressante.)
Donne-le-moi, dis… Je serai bien aimable.JÉHOVAHHorreur ! Sais-tu à qui tu parles ?LILITHL’homme ! l’homme !JÉHOVAHHorreur ! horreur !LILITHL’homme ! l’homme ! l’homme !JÉHOVAHHorreur ! horreur ! horreur !LILITHVoyons ! Tu m’as créé pour faire l’amour, n’est-ce pas ?JÉHOVAHJe me suis déshonoré.***
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