Au premier abord ce rapprochement peut paraître paradoxal. Car, si l’on a parfois qualifié Mirbeau de prophète
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, d’apôtre, voire d’«
évangéliste de la sociale
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», etsi on l’a souvent crédité d’une espèce de prescience, quand ce n’est pas carrément, etabusivement, d’une forme d’infaillibilité, notamment dans le domaine des combatsesthétiques
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, Sartre de son côté a été complaisamment accusé, et pas seulement par lacritique bourgeoise, de s’être toujours fourvoyé, au premier chef, bien sûr, dans lechamp politique
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, à cause de son compagnonnage avec le stalinisme, mais également sur le plan littéraire (c’est ainsi qu’il a descendu très injustement
La Fin de la nuit
, deMauriac, à la veille de la guerre, et qu’en 1974 il a jugé nuisible
L’Archipel du Goulag
de Soljenitsyne
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). Il pourrait donc être tentant, dans un esprit de polémique ou dans unevolonté de “dépiédestalisation” des gloires consacrées, d’opposer la figure supposéelumineuse de
l’imprécateur au cœur fidèle
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et au jugement infaillible, à celle, plussombre et tortueuse, de la «
hyène dactylographe
», comme l’écrivain soviétique Fadeevavait aimablement qualifié Sartre avant qu’il ne devienne un chantre de l’U.R.S.S..L’ennui est que semblable manichéisme serait, non seulement erroné et très injuste – car la vie de Mirbeau comporte aussi des zones d’ombre et révèle également bien deserreurs et des faiblesses –, mais aussi totalement inopérant, puisqu’il ne permettrait pasde comprendre ce que nos deux écrivains engagés ont en commun. Et puis, comme detoute façon il ne saurait y avoir de “vérité” dans le domaine de l’esthétique, ni
a fortiori
dans celui du politique, ce n’est pas sur ce terrain que nous nous situerons pour procéder à leur rapprochement.Ce qui me paraît intéressant à étudier, c’est plutôt comment ils ont pu dépasser une vision très noire et très décourageante de notre condition et de notre société pour selancer malgré tout, quoique tardivement
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– à l’approche de la quarantaine –, dans de
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Thadée Natanson, par exemple, qui écrit : «
C’est bien encore à la façon des prophètes qu’il a fait toute sa vie trembler les puissants et fourni des opinions au monde
» (
Les Cahiers d’aujourd’hui
, n°9, 1922, p. 120).
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L’expression est du romancier et critique Eugène Montfort.
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Ainsi l’architecte Frantz Jourdain parle de «
cette certitude un peu divinatrice qu’il possédait et qui ne le trompa jamais
» (
Les Cahiers d’aujourd’hui
, n° 9, 1922, p. 113) et le critique d’art GustaveGeffroy de «
sa prescience qui s’est si souvent exercée avec une force si magnifique
» (
ibid.
, p. 103).
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Dans
L’Histoire
de février 2005, qui comporte un dossier sur Sartre, Michel Winock intitule sonarticle sur l’engagement politique du philosophe : « Sartre s’est-il toujours trompé ? » (pp. 34-45). Laquestion est récurrente depuis plusieurs décennies.
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On pourrait aussi lui reprocher ses jugements à l’emporte-pièce, sommaires et injustes, sur AlbertCamus, en 1952. Sur un autre plan, force est de reconnaître que son
Saint Genet comédien et martyr
(1952) constitue une idéalisation fantasmatique du voleur devenu écrivain et dédouane un peu tropcomplaisamment Jean Genet de sa fascination pour les SS et les crimes des nazis. Sur le plan littéraire lalucidité de Sartre laisse donc aussi à désirer.
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L’expression est de Jean Vigile, à qui nous l’avons empruntée en guise de sous-titre à la biographie d’
Octave Mirbeau
, Librairie Séguier, 1990, 1020 pages.
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Mirbeau a trente-sept ans, en 1885, quand il entame sa rédemption par le verbe, après avoir prostitué sa plume pendant une douzaine d’années, et qu’il assume désormais ses choix éthiques et politiques. Quant à Sartre, il a trente-six ans quand il crée son éphémère et squelettique grouped’intellectuels résistants Socialisme et Liberté et trente-neuf ans, en août 1944, quand il ne se contente3