INTRODUCTION
À soixante ans de distance, Octave Mirbeau et Albert Camus, également enrévolte contre tout ce qui écrase ou mutile l’homme, également assoiffés d’absolu, maisrésignés au relatif
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, ont incarné la figure de l’intellectuel engagé dans les affaires de lacité et ont affirmé la responsabilité sociale de l’écrivain qui, placé dans une situationhistorique donnée, est condamné à y exercer sa liberté en prenant position, fût-ce par son silence. Comme le dit Camus, reprenant l’expression de Pascal dans son fameux“Pari”, il est «
embarqué
» : «
À partir du moment où l’abstention elle-même est considérée comme un choix
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, puni ou loué comme tel, l’artiste, qu’il le veuille ou non,est embarqué
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. »Leurs œuvres ne présentent donc pas seulement un intérêt littéraire : elless’inscrivent dans un contexte qui leur confère une signification particulière, et ellesentendent contribuer, sinon à l’éducation du peuple – car ni l’un ni l’autre ne seconsidère comme un maître à penser
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–, du moins à sa réflexion. Mais, à la différencedes militants de partis politiques tels que Paul Nizan ou Louis Aragon, ou decompagnons de route du Parti Communiste tels que Jean-Paul Sartre pendant plus dequatre ans, ils n’ont jamais accepté pour autant de sacrifier leur éthique ni leur esthétique aux prétendues exigences du combat politique, au nom d’un illusoire etdangereux “réalisme”
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. Refusant tout à la fois la frivolité et la propagande, les illusionsdu naturalisme et l’irresponsabilité de l’art pour l’art, ils ont cheminé difficilement sur une étroite ligne de crête et exprimé leur refus sans jamais céder à la facilité du“message” ou à la tentation de l’œuvre à thèse.Aussi ont-ils fait de l’ambiguïté, dans leurs œuvres littéraires, un principe à lafois éthique et esthétique. Principe éthique, dans la mesure où ils sont déchirés, traversésde contradictions et en permanence en proie au doute, et partant bien en peine d’asséner des “vérités” au-dessus de tout soupçon. Principe esthétique, dans la mesure où ils
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Francis Jeanson oppose sur ce point Sartre à Camus : «
Ce qui distingue Sartre de Camus, c’est que le second se crispera longtemps sur la contradiction entre son statut relatif et son goût de l’absolu,alors que le premier – sans pour autant cesser de vivre cette contradiction – a déjà mobilisé toutes sesressources intellectuelles pour tenter de la dépasser
» (Francis Jeanson,
Sartre dans sa vie
, Éditions duSeuil, 1974, p. 91).
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Dans
L’Express
du 8 octobre 1955, Camus explique que cela «
revient à prendre positon, àaccepter, avec ses plaies, la société telle qu’elle va, à autoriser ce qui, demain, surviendra peut-être
»(texte recueilli dans les
Essais
de Camus, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 1748). Il se rapproche encela de l’analyse sartrienne : dans son provocant éditorial du premier numéro des
Temps modernes
(recueilli dans
Qu’est-ce que la littérature ?
), Sartre accusait Flaubert et Goncourt d’être responsables dumassacre des communards, pour n’avoir pas élevé la voix afin de l’empêcher.
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Albert Camus,
Discours de Suède
, Gallimard, 1958, p. 26.
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Dans
L’Express
du 8 octobre 1955, Camus explique que l’intellectuel d’aujourd’hui «
connaît ses propres insuffisances
» et «
sait que son ignorance, déjà encyclopédique, devient infinie devant l’actuelle complexité du jeu historique
»
(texte recueilli dans les
Essais
de Camus, Bibliothèque de laPléiade, 1962, p. 1747).
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Camus explique par exemple, en 1955 qu’il «
refuse la politique des intellectuels progressistes
»comme il a refusé «
celle des intellectuels de la collaboration
» : «
Les alibis du réalisme et de l’efficacitérisquent, selon moi, de nous mener aujourd’hui à une nouvelle démission qui enlèverait leur valeur à nosarguments contre l’ancienne
» ( « Réponse à Domenach » ,
Témoins
, été 1955, n° 9 ; texte recueilli dansles
Essais
de Camus, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 1753).3