INTRODUCTION
On sait qu’Octave Mirbeau a lu et médité Schopenhauer
et que savision de l’homme, de sa nature et de sa condition, est imprégnée d’un pessimisme fin-de-siècle qui confine parfois au nihilisme
et que l’onretrouve chez un de ses “disciples” Henri Barbusse – encore que ce termede “disciple” convienne mal, s’agissant d’un écrivain libertaire tel queMirbeau, qui a toujours refusé de se prendre pour un maître face à de jeunes écrivains désireux de s’engager sur ses brisées. En l’occurrence, lemot “pessimisme” est à prendre au sens littéral, car, à lire ses contes et sesromans, on a bien l’impression qu’à ses yeux «
tout est au plus mal dans le plus mauvais des mondes possibles
», comme l’affirmait déjà Marc Elder
,et que l’enfer, c’est ici-bas que nous y sommes irrémédiablementcondamnés, au cours de notre bref passage sur la Terre, où l’homme «
setraîne pantelant, de tortures en supplices, du néant de la vie au néant de lamort
», et non dans cette mythique autre vie à deux faces, source de terreur pour les uns et d’espoir pour les autres, que font miroiter les religionsinstitutionnalisées, histoire d’apporter aux misérables d’illusoiresconsolations qui les fassent patienter. Si les supplices infernaux sonttoujours imaginés sur le modèle des atrocités dont témoignesurabondamment l’histoire de l’humanité, et si, comme le penseSchopenhauer, l’enfer fictif n’est jamais que le décalque exact du monderéel, inversement, le paradis proposé à l’espérance des croyants,notamment par les trois monothéismes, n’est jamais, comme le rappelleopportunément Michel Onfray, que «
l’inverse du réel
», un «
antimonde
»en quelque sorte, que l’on présente comme «
désirable pour faire accepter le monde réel, souvent indésirable
», pour ne pas dire infernal.Bien qu’il tourne un dos méprisant au réalisme littéraire de Durantyet Champfleury et qu’il se gausse des prétentions à la scientificité dunaturalisme zolien, on peut néanmoins qualifier Mirbeau de “réaliste”, mais
1
Voir l’article d’Anne Briaud, « L’Influence de Schopenhauer dans la pensée mirbellienne »,
Cahiers Octave Mirbeau
, n° 8, 2001, pp. .218-227.
2
Voir notamment le cinquième acte des
Mauvais bergers
, sa tragédie prolétarienne de 1897 Elleest recueillie dans le tome I de son
Théâtre complet
, Eurédit, 2003.
3
Marc Elder,
Deux essais : Octave Mirbeau, Romain Rolland
, Crès, 1914, p. 26.
4
«
Un crime d’amour
»,
Le Gaulois
, 11 février 1886. Il s’agit du compte rendu du romanhomonyme de Paul Bourget.
5
Michel Onfray,
Traité d’athéologie
, Grasset, 2005, pp. 130-132. Dans le film du réalisateur palestinien Hany Abu-Hassan,
Paradise now
(2005), un personnage de kamikaze palestinien, candidat aumartyre, justifie ainsi sa mission-suicide : «
Le paradis dans ma tête, c’est mieux que l’enfer dans mavie
. »
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