Octobre russe
, Serge Rivron 2001 (extrait)
tintement de fourchettes qu'ils perçoivent, c'est plus du tout rince-doigts et ronds de jambe, c'est plutôt des spadassins hargneux, qu'ils se révèlent, des voracesdangereux ! Une seconde d'hésitation, et ils te plantent leur fourchette à escargotsdans le petit canapé au lard que tu lorgnais, tant pis pour toi, je t'avais prévenu ! Le jeu, c'est de tout de suite foncer sur l'endroit le moins peuplé, au début y a toujoursun ou deux trous dans la presse. Demander un verre de n'importe quoi, façon d'avoir bientôt l'air encombré, chaud devant. Attraper une assiette si tu peux, mais je préfèrepresque autant le service mains libres, où tu gloutonnes au fur et à mesure ce qui estposé pas trop loin sur la nappe. Quand tu tombes à ton goût, n'hésite pas à écumer le plateau, ou d'autres ne vont pas tarder à te frustrer du plaisir. T'emmerde pas avecles trucs qu'on voit partout, le toast lump noir ou rouge qui tache les dents, lefastidieux concombre mayonnaise, le périlleux tomate œuf de caille, sauf si turaffoles. Cherche plutôt la saveur du cru, l'intelligence culinaire à l'œuvre. Ce soir, jene saurai trop te recommander la petite brochette saumon caviar pain de mie, et lecube de magret tiède à tremper dans son potelet de sauce poivre et miel. Un pur régal, dont j'ai beaucoup de peine à me séparer après deux séries entièresengouffrées, mais je tiens absolument à tester les fromages pendant qu'ils n'attirentencore pas grand monde. Je finis mon verre en y allant d'un air badin, quand jerencontre Anne Duruflé, tout autant musarde que moi, tu penses bien. On s'embrassevite fait, je lui dis que je vais aux fromages, elle me confie qu'elle va au jambon, j'avais pasvu le jambon. Verre vidé en poche, j'assortimente paisiblement mon assiette des singulièresmerveilles laityreuses
de nos contrées, que grâce à la découpe obligeante je peux mêmeempiler plusieurs couches de beaufort sans risquer l'écroulement malencontreux sur leséléments plus affinés à nettement coulants de mon édifice. En repartant avec tout ça jerefais un tour au picrate, un excellent Saint-Emilion 1996, et nanti de ce boire etmanger je trouve même, luxe suprême, un bout de table où m'installer les saveurs.Quand la garde prétorienne de Jospin arrive, les Claude Estier, Jean-ClaudeGayssot, Roger-Gérard Schwarzenberg, Michel Sapin du soir bonsoir, tout le mondeest tellement après bâfrer qu'ils passent complètement inaperçus, même jusqu'àmonter sur le podium et rester piqués en rang d'oignons, maussades et tout envieuxde nous voir tartiner si gentiment. On s'en fout, on mange ! Quand c'est le tour deJospin de débarquer cinq minutes plus tard, ils sont obligés de l'éclairer à pleinepoursuite, pour que deux ou trois fayots, à mon avis mis en scène, daignents'empresser le saluer, que ça fasse un peu foule autour en traversant la salle. Entre-temps je suis retombé sur Bounimovitch, qui me présente à Michel Deguy et sans douteson épouse, une dame tout à fait charmante, avec lesquels nous conversons courtoisement jusqu'à ce que les buffets soient temporairement fermés par décision suprême : Jospin quipiétine sur la scène depuis deux minutes voudrait bien pouvoir en placer une, quandmême ! J'en profite pour me rapprocher à nouveau d'un buffet déserté, pour être prêtà un coup de Champagne quand il aura fini.Un discours de circonstances, évidemment, c'est pour ça qu'on les paie, lespolitiques. Tout frisé de près, sa toison bien blanchie et un peu rosé des joues, il estassez seyant dans son joli costume gris perle. J'écoute vaguement les complimentsde rigueur au dynamisme de la communauté française en Russie, "vous êtes loin devotre patrie mais on s'en occupe, pas plus tard qu'il y a un quart d'heure j'étais avecle Président Poutine que je revois demain, nous coopérons de mieux en plus, mêmeen matière de terrorisme on est en train de te concocter des accords dont tu me dirasdes nouvelles quand tu mesureras leur efficacité réelle, la France est mobilisée
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On dit bien "butyreuse" pour le beurre.
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