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UNE ILLUSTRATION LITTÉRAIREDU MYTHE DE L’ÉTERNEL RETOUR :
  LE JARDIN DES SUPPLICES 
, D’OCTAVE MIRBEAU (1899)
1. L’Éternel Retour
Après
Sébastien Roch
(1890), et en dépit des dissemblances nombreuses,
 Dans le ciel 
(1892-1893) d’Octave Mirbeau, poursuit de façon plus fouillée l’interrogation portant sur lalégitimité d’un mythe de nature qui ne serait pas complété par les apports de la connaissanceet les linéaments d’une culture qui permet l’ouverture du moi sur le monde.Se situer au sein d’une nature élargie ici aux dimensions de l’univers, grâce à lamaîtrise d’un savoir jusqu’ici problématique pour les personnages, devient l’une des pierresangulaires de leurs préoccupations. Cette tendance de la représentation de la nature à s’affiner  par intégration d’éléments « intellectuels » est à la fois le fil rouge qui relie le roman de 1890et le récit de 1892 et la base de l’évolution qui les sépare.C’est aussi le lieu de la violente rupture qui s’opère avec la composition du roman de1899,
 Le Jardin des supplices.
Comment en effet se représenter un ouvrage plus distant de lavolonté d’intégrer une certaine culture constituée, des repères collectifs partagés, que ce récitd’une cauchemardesque descente au plus profond des horreurs que recèle l’âme humaine ? La bride est lâchée au déferlement des instincts et à la mise en plein jour des appétits les plusreculés. Point de réclamation en faveur d’une connaissance écrite de la nature, nulle traced’une extension du savoir présentée comme indispensable aux personnages. Le mythe de lanature s’y impose sous son visage de force surnaturelle, d’une hostiliimplacable,témoignant d’une égale aptitude du mythe littéraire à évoluer, comme à faire retour sur desintuitions qui ne sont jamais définitivement abandonnées.
 Le Jardin des supplices
renverse
 
ainsi la tendance des précédents récits en se posantcomme roman de la catharsis violente. L’anonymat du narrateur, le cadre exotique ducontexte, la place des réflexions philosophiques et humaines qui s’y déploient le rattachent, par sa signification hautement symbolique et poétique, à
 Dans le ciel 
. On comprendra qu’unetelle dimension favorise non seulement le développement d’une représentation mythique de lanature, mais facilite une configuration fantasmatique autour de laquelle cristallise cette
1
 
dernière. Il semble en effet que l’on puisse considérer que sous l’angle des structuresformelles et des modes d’expression du mythe,
 Le Jardin des supplices
fait écho au « délire »du tournoiement circulaire rencontré dans
 L’Abbé Jules
. Nous pressentons que d’un roman àl’autre, la hantise du cercle se fait sentir avec la même acuité, mais inverse les signes et lesdirections de son action. À la superficialité stérile des marches de Jules et de Pamphile,emblématique d’une incapacité de réintégrer la profondeur du moi, le noyau essentiel de la personnalité, l’enroulement et la descente en spirale opérés par les protagonistes associentl’épaisseur et la densité des pulsions, la verticalité liée à une conscience aiguë de soi. Lecercle est ici synonyme d’une telle saturation qu’il conviendrait de parler de surindividuationà propos de ces personnages plongés dans la nature asiatique en même temps qu’au sein deleur propre psyché. 
Jeux d’échos avec
L’Abbé Jules
Car ce centre que s’avouaient incapables de connaître les acteurs de
 L’Abbé Jules
, ilsemble que les personnages du récit de 1899 ne puissent se soustraire à son magnétisme, etque la longue pérégrination du bagne vers le milieu du jardin symbolisé par cette fabuleuseimage de la cloche, ne tende à rien moins qu’à porter à leur paroxysme les énergies intérieuresde l’être. Cette conscience et cette connaissance des moindres facettes du moi, interdites en1888, deviennent le pôle d’une chute profonde qu’entament méthodiquement, dès la seconde partie, Clara et son disciple. Dévorant et monstrueux, l’espace floral oriental - comme lanature humaine, dont il est la métaphore – attire ici irrépressiblement l’âme vers la touffeur etla densité accablante, vers une profondeur où s’abîment l’équilibre psychique et les repèressociaux (les valeurs humanistes comme les aberrations des nations européennes). À l’inverse,le roman de 1888 voyait tournoyer les personnages autour d’un centre absent, s’escrimer àatteindre cette nature alors prodigue de dons et d’exemples moraux. Dans
 Le Jardin des supplices
, la présence maternelle de la nature – incarnée, cristallisée dans la cloche ? – sedonne à voir sous des traits menaçants, et happe les deux protagonistes, telles ces fleursconçues pour leurrer les insectes. Convoité, le « noyau » est source de frustration ; attractif etmagnétique, il ouvre sur des perspectives de mort. Autour d’un même mouvement, à onze ansd’intervalle, s’organise une dialectique du symbole même de la vie, le cercle, entreimpuissance et saturation.
2
 
Parenté avec
Dans le ciel 
La récurrence d’un vocabulaire de l’infiniment grand, dans le roman («
 La femme a enelle une force cosmique d’élément 
»
1
;
«
...
 ] 
et c’est 
...
 ] 
la nature enfin qui, poussée par les forces cosmiques de l’amour, se rue au meurtre
...
 ] 
»
2
), laisse à penser que la volonté deMirbeau était en partie de ne pas déserter la dimension métaphysique, dans le droit fil de
 Dans le ciel 
. Dans ce dernier récit, la référence à Pascal cristallisait la somme des sentimentsde déréliction et d’aspiration à trouver des repères pour se situer. Si l’on peut invoquer cemême patronage philosophique dans
 Le Jardin de supplices
, c’est sans conteste en rappelant, pour l’interpréter librement, sa définition de l’entité divine, par laquelle
« Dieu est une sphèredont le centre est partout et sa circonférence nulle part.
» Nulle présence de Dieu dans leroman, mais une attraction puissante vers quelque chose qui figure symboliquement le centre,d’un point de vue géographique, narratif, allégorique et surtout humain. Le titre du précédentrécit mettait en avant une aspiration à se construire intellectuellement et spirituellement, maisla conception de cette nécessité s’inscrivait en creux. Sous l’angle phénoménologique,
 Le Jardin des supplices
se rattache encore à cette thématique du ciel et de la spiritualitéinsatisfaite, puisque aussi bien «
le cercle symbolisera aussi le ciel, au mouvement circulaireet inaltérable.
.. »
3
Manifestations de la figure du cercle dans le récit
Comme dans
 L’Abbé Jules
, la déambulation demeure l’activité propice à identifier et àlancer le mouvement circulaire. Ici, on notera comment, d’emblée, la deuxième partie met enavant le mouvement concentrique du « voyage » des personnages. Au narrateur qui argue desa fatigue après «
ce long voyage à travers les plaines et les plaines... les forêts et les forêts... »
4
, Clara propose une longue marche dont l’objet nettement ciblé s’avère dans un premier temps être le bagne, lieu de la claustration, et promesse, déjà d’un abandon à laverticalité :
Quand je vais aux forçats
[
...
]
il me semble que je descends au fond de ma chair... Toutau fond des ténèbres de ma chair...
5
1
 
 Le Jardin des supplices
, Folio-Gallimard, 1990, p.61.
2
 
 Ibid.
, pp.248-249.
3
Article « Le cercle »,
Dictionnaire des symboles
, p.191.
4
 
 Ibid.
, p.149.
5
 
 Ibid.
, p.150.3
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