Jean-Luc Hees-
C’est une victoire démocratique alors
?
Marcel Gauchet -
Oui, bien sûr. En même temps, nous avons le sentiment du dérisoire de ce
qu’ils peuvent faire. Nous pensons qu’ils ne tiendront pas la promesse de pouvoir quelquechose à ce qui nous importe, promesse qu’ils nous font généreusement et qui correspond à la
fonction pour laquelle nous les avons désignés.
Jean-Luc Hees-
On va essayer de ne pas sauter à la conclusion tout de suite parce que leslivres servent aussi à essayer de comprendre ce qui se passe. On a compris le principegénérique : la démocratie a gagné la bataille donc elle est en crise. Il y a une introduction aupremier volume de
L’avènement de la démocratie
qui fixe le cadre de notre discussion. Il
s’agit de raconter les avatars et les réussites de la démocratie au vingtième siècle. Vousinsistez beaucoup sur l’abandon de la structure religieuse de la société. On
sedemande :
Qu’est
-
ce qu’il nous raconte
? On parle de démocratie et de politique. On a eu desguerres, des morts, des tragédies, des tentations totalement radicales à gauche et à droite.
Donc, qu’est
-ce que vient faire la religion là-dedans ? En plus, on n'en est pas débarrassé.Expliquez-moi pourquoi la religion est absolument fondatrice pour la notion de communauté
d’un peuple, d’un État, d’une nation.
Marcel Gauchet -
Et bien je crois que c’est ce qui donne la mesure du moment historique
absolument extraordinaire que nous sommes en train de vivre dans la grande difficulté. Toutesles sociétés
–
je dis bien toutes
–
sur des dizaines, peut-
être des centaines de milliers d’années jusqu’à nous ont été organisées par la religion. Nous ne comprenons plus
ce que voulait direla religion dans le monde ancien. Pour nous, elle désigne les croyances religieuses des
individus. C’était cela aussi bien sûr mais c’était infiniment plus. C’était une manière d’être
complète des communautés humaines : ce qui les tenai
t ensemble, la façon dont s’organisait le
pouvoir et la façon dont les êtres se reliaient les uns les autres. Tout mon effort est pouressayer de retrouver ce sens ancien de la religion qui a structuré les sociétés humaines sur latotalité de leur parcours. Le principe des religions a cédé la place mais la structure continuait
d’être là. Le moment très précis que nous vivons –
c’est également la difficulté que nous
avons à affronter
–
est le passage en dehors de cette manière d’être des communautés
humaines qui a prévalu depuis le début. De ce point de vue, nous sommes dans un momenthistorique extraordinaire.
Jean-Luc Hees-
Pour qu’on comprenne bien, Marcel Gauchet, cela veut dire que la religions’occupait de la communauté, accessoirement des individus
.
Marcel Gauchet -
Elle s’occupait d’abord de la communauté et elle s’occupait des individus
en leur disant ceci qui est décisif :
tu es membre de ta communauté. C’est ta communauté,c’est ta famille, c’est ton clan, c’est ton sang qui te donnent l’iden
tité de tu possèdes. Donc,
ton devoir c’est de te dévouer à faire aussi bien que tes ancêtres et à transmettre ce que tesancêtres t’ont appris. Tu vis par ce lien qui t’unis aux vivants et aux morts et à ceux qui
viendront demain.Nous sommes les premie
rs êtres dans l’histoire, des individus dans le sens plein du terme,
auxquels il est donné de vivre pour nous-mêmes et de passer des liens avec nos pareils qui nesont déterminés que par notre bon vouloir.
Jean-Luc Hees-
Par exemple, qu’on le regrette
ou pas, est-
ce qu’aujourd’hui en 2008 il y aencore un pouvoir, qui n’est certes pas de même nature, de la religion
?
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