Marcel Gauchet
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Les sources et l
es métamorphoses contemporaines de l’individualisme
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Là-
dessus, on peut dire que l’
individualisme au sens politique
naît au XVII
e
siècle. Il vafournir la matrice du contractualisme moderne. Les corps politiques ne constituent pas desréalités englobantes par elles-
mêmes. Ce qui est premier c’est la volonté des individus
originellement déliés qui les ont constitués artificiellement par des contrats. On a là le schémade pensée métaphysique dont nous parlions appliqué à la construction des corps politiques.
On a un individualisme qui est d’abord théorique qui peut soutenir un absolutisme pratique.C’est le parado
xe de Hobbes qui est philosophiquement individualiste et politiquementabsolutiste.A partir de là, pour des raisons complexes, commence tout une histoire où cetindividualisme, posé en théorie, devient un individualisme pratique y compris sur le terrain
politique. A cet égard, indéniablement, c’est Locke qui marque le tournant radicalisé à travers
tout le XVIII
e
siècle qui aboutit dans les Déclarations des droits de l’homme et du citoyen de
la fin du XVIII
e
siècle aussi bien américaine que française. La liberté des citoyens est le
fondement légitime de l’ordre politique.
Toutefois, quand on regarde la civilisation et la société de l’époque de la Révolutionfrançaise, ou d’ailleurs de la Révolution américaine même si il y a des différences importantes
en
tre les deux sociétés, on voit bien qu’on n’a pas pour autant affaire à une sociétéindividualiste. On a une philosophie qui l’est devenue et il faudrait parler ici du rôle énormede la science dans cette diffusion via l’idée du sujet de connaissance de l’
individualismemétaphysique dont nous parlions au départ. On arrive in fine à un problème nouveau : Que vaêtre la société des individus politiquement libres
mais qui n’en continuent pas moins toutindividus qu’ils soient sur le plan politique à appartenir
à des familles, des communautés
d’habitants, des corps de métiers, à la nation, d’appartenir autrement dit à des collectifs qui les
englobent ? On a donc ce cas conflictuel qui traverse tout le XIX
e
siècle et au-
delà d’une
société théoriquement individualiste dans ses principes de droit ou ses principes politiques
mais d’une société qui reste en pratique une société holiste, au sens de Louis Dumont, dansson fonctionnement quotidien. On a affaire au maintien de la hiérarchie, de l’autorité, del’appartena
nce, de beaucoup de traits des sociétés traditionnelles qui se perpétuent sous uneforme modifiée mais très prégnante.
Là commence une troisième histoire de l’individualisme qui est une
histoire sociale de
l’individualisme
parce que ces principes de droit
–
le droit de contrat entre personnes privéeset le droit politique des citoyens
–
vont petit à petit entrer dans la pratique sociale et modifier
de part en part la manière d’être et de se comporter des individus qui vont cesser d’être des
individus abstrait de droit ou de la politique pour devenir des
individus concrets
. Ils prennentcorps concrètement dans le cadre de la famille, de leurs rapports amoureux, de leurs rapportsavec leurs enfants
–
le statut des enfants eux-mêmes va complètement se modifier en fonctionde cette individualisation
–
mais bien entendu dans les rapports de travail et plus largement
l’ensemble des comportements –
par exemple le loisir. Il va se créer tout un univers de
l’individu privé. Je dirais l’
individu à temps plein
puisqu’au fond l’individu de droit ou
politique était individu le jour où il avait à aller chez le notaire pour passer un contrat ou le jour où il allait voter. Pour le reste, il pouvait très bien ne pas fonctionner en permanence
comme un individu. L’individu social est un individu qui ne cesse jamais d’être un individu
dans la totalité de son activité et de ses rapports avec les autres individus.
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