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Marcel Gauchet
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 Les sources et l
es métamorphoses contemporaines de l’individualisme
 
http://gauchet.blogspot.com/ 
Les sources et les métamorphoses contemporaines de l’individualisme
 
Marcel Gauchet
 L’idée moderne de l’individu – 
« cet idéal du moi qui veut exister par lui-même » -
n’est apparue qu’au terme d’un long processus dans l’histoire occidentale pour rég 
ner sans partage dans les sociétés contemporaines : sociétés démocratiques, libérales et hédonistes qui
 s’opposent aux sociétés traditionnelles du statut assigné et du devoir. Plusieurs héritages se
cumulent, non sans rupture ni discontinuité. Ce sont ces
héritages et le visage de l’individuhypercontemporain qu’explore Marcel Gauchet au micro de Pascale Werner, journaliste et 
 productrice à France culture.
Marcel Gauchet
 – 
 
Quand on parle d’individualité et d’individualisme, très souvent on ne sait
pas
 bien sur quel plan on en parle. On va parler d’individualisme chez Guillaume d’Ockham
(1285-
1349), de l’individualisme chez Locke ou de l’individualisme narcissique
contemporain. Bien évidemment que dans les trois cas on a affaire à des choses profondément
différentes qui ont des rapports mais qu’il faut situer dans des sphères distinctes.L’individualisme d’Ockham, qui est très réel, s’inscrit sur le plan métaphysique. Celui deLocke se conçoit sur le terrain politique et l’individualisme contemporain se j
oue dans lefonctionnement quotidien de la société et des relations interpersonnelles. Evidemment que cet
ordre n’est pas de hasard puisqu’on peut bien dire que l’individualisme en Occident, tel qu’ilnaît à l’intérieur du christianisme et tel que Louis Du
mont en dernier lieu a essayé de
l’éclairer, est d’abord un
individualisme métaphysique
dont le courant nominaliste, à partir
des environs de 1300, est le premier fer de lance. C’est un individualisme qui remet
profondément en question le principe qui inte
rdisait philosophiquement de donner à l’individuun statut de plein exercice et qui est la dérivation de l’individualité à partir de l’universalité.Je crois qu’en effet il faut rendre à la philosophie chrétienne du Moyen Âge, pour l’un des
volets, la plac
e qui lui revient dans cette genèse de l’individu qui est une genèsemétaphysique. Ce qui est premier c’est l’individu. L’universalité va être construite dans unsecond temps par abstraction des propriétés universelles de ces individualités posées d’abord.
 
C’est une individualité religieuse mais qu’il faut dire métaphysique puisque c’est un discourssur l’être. A partir d’Ockham, on peut dire qu’on a la priorité de l’individu et c’est une
histoire qui va se continuer philosophiquement à travers toute la philosophie moderne.
Pascale Werner
 
 – 
 
C’est l’intimité de la relation de l’individu avec dieu qui est première.
 
M.G.-
Oui mais il y a encore, au-
delà, une proposition métaphysique sur l’existence primordiale du singulier où s’enracine notre individualisme
et ce par quoi la philosophiemoderne est profondément différente dans son inspiration de la philosophie ancienne etchrétienne puisque ce mode de pensée aristotélo-thomiste a persévéré longtemps.
 
Marcel Gauchet
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Là-
dessus, on peut dire que l’
individualisme au sens politique
naît au XVII
e
siècle. Il vafournir la matrice du contractualisme moderne. Les corps politiques ne constituent pas desréalités englobantes par elles-
mêmes. Ce qui est premier c’est la volonté des individus
originellement déliés qui les ont constitués artificiellement par des contrats. On a là le schémade pensée métaphysique dont nous parlions appliqué à la construction des corps politiques.
On a un individualisme qui est d’abord théorique qui peut soutenir un absolutisme pratique.C’est le parado
xe de Hobbes qui est philosophiquement individualiste et politiquementabsolutiste.A partir de là, pour des raisons complexes, commence tout une histoire où cetindividualisme, posé en théorie, devient un individualisme pratique y compris sur le terrain
 politique. A cet égard, indéniablement, c’est Locke qui marque le tournant radicalisé à travers
tout le XVIII
e
siècle qui aboutit dans les Déclarations des droits de l’homme et du citoyen de
la fin du XVIII
e
siècle aussi bien américaine que française. La liberté des citoyens est le
fondement légitime de l’ordre politique.
 
Toutefois, quand on regarde la civilisation et la société de l’époque de la Révolutionfrançaise, ou d’ailleurs de la Révolution américaine même si il y a des différences importantes
en
tre les deux sociétés, on voit bien qu’on n’a pas pour autant affaire à une sociétéindividualiste. On a une philosophie qui l’est devenue et il faudrait parler ici du rôle énormede la science dans cette diffusion via l’idée du sujet de connaissance de l’
individualismemétaphysique dont nous parlions au départ. On arrive in fine à un problème nouveau : Que vaêtre la société des individus politiquement libres
mais qui n’en continuent pas moins toutindividus qu’ils soient sur le plan politique à appartenir 
à des familles, des communautés
d’habitants, des corps de métiers, à la nation, d’appartenir autrement dit à des collectifs qui les
englobent ? On a donc ce cas conflictuel qui traverse tout le XIX
e
siècle et au-
delà d’une
société théoriquement individualiste dans ses principes de droit ou ses principes politiques
mais d’une société qui reste en pratique une société holiste, au sens de Louis Dumont, dansson fonctionnement quotidien. On a affaire au maintien de la hiérarchie, de l’autorité, del’appartena
nce, de beaucoup de traits des sociétés traditionnelles qui se perpétuent sous uneforme modifiée mais très prégnante.
Là commence une troisième histoire de l’individualisme qui est une
histoire sociale de
l’individualisme
parce que ces principes de droit
 – 
le droit de contrat entre personnes privéeset le droit politique des citoyens
 – 
vont petit à petit entrer dans la pratique sociale et modifier
de part en part la manière d’être et de se comporter des individus qui vont cesser d’être des
individus abstrait de droit ou de la politique pour devenir des
individus concrets
. Ils prennentcorps concrètement dans le cadre de la famille, de leurs rapports amoureux, de leurs rapportsavec leurs enfants
 – 
le statut des enfants eux-mêmes va complètement se modifier en fonctionde cette individualisation
 – 
mais bien entendu dans les rapports de travail et plus largement
l’ensemble des comportements – 
par exemple le loisir. Il va se créer tout un univers de
l’individu privé. Je dirais l’
individu à temps plein
 
 puisqu’au fond l’individu de droit ou
politique était individu le jour où il avait à aller chez le notaire pour passer un contrat ou le jour où il allait voter. Pour le reste, il pouvait très bien ne pas fonctionner en permanence
comme un individu. L’individu social est un individu qui ne cesse jamais d’être un individu
dans la totalité de son activité et de ses rapports avec les autres individus.
 
Marcel Gauchet
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Cet individu prend encore des formes accentuées à l’âge contemporain. C’est l’individu
que vous appelez « hypercontemporain ».
Il faudrait retracer pour être complet toute cette histoire qui, il faut le rappeler, s’écoule sur deux siècles. On est là dans le temps très long d’un processus complexe et à multiples niveaux
dont il faut se garder
 – 
 
 je crois que c’est la
précaution de base dans cette histoire
 – 
de rabattreles expressions les unes sur les autres. Mais il est de fait que depuis les années 1970, nousavons vu en effet apparaître un nouvel individualisme pour toute un série de raisons qui sonttrès concrètes.
Elles tiennent à l’émergence de la société de consommation, à l’acquisitiond’une aisance, d’une protection, d’un système généralisé de garantie pour les personnes et pour des raisons qui tiennent à l’éducation qui est une dimension très importante dans
l
’histoire de l’individu concret.
 
Evidemment que les possibilités d’un analphabète en matièred’individualisation seront toujours limitées. On est d’autant plus individu que l’on a plus demoyens d’exercer sa capacité de liberté individuelle. L’élévation du
 
niveau d’éducation denos sociétés a été un facteur considérable d’individualisation. Qui ne le voit dans le cas par exemple des femmes. Il est clair que l’éducation féminine a été un vecteur de l’émancipation
non seulement professionnelle mais privée. Le
 père patriarcal qui était l’oracle universel perd
ses droits quand il a affaire à une femme aussi instruite que lui et à des enfants éventuellement
 plus instruits que lui. C’est un élément très important.L’ensemble de ces facteurs a donc déterminé l’émergence d’un individualisme concret.L’individualisme politique était acquis. L’individualisme métaphysique était depuislongtemps consommé. Ce que nous n’avions pas encore vu c’est l’ampleur de l’inscription
dans la réalité sociale que pouvait prendre le p
rincipe d’individualité. A cet égard, l’évolution
de nos sociétés depuis les années 1970 a été une surprise continue, pour le meilleur et parfois
 pour le pire, de ce que pouvait nous réserver cette logique de l’individualisation à très grande
échelle.
Vou
s dîtes que cette logique de l’individualisation à très grande échelle a été nourrie
notamment par une sorte de pacification des conflits.
Je pense en effet que c’est l’un des traits les plus étonnants de ce à quoi nous avons assisté.
Les sociétés se représentaient depuis le XIX
e
siècle comme des sociétés traversées par laguerre sociale
 – 
 
 je parle de l’Occident naturellement
-, en menace permanente de
l’affrontement et quels affrontements quand on pense à ce qu’ont été les deux guerres
mondiales du XX
e
s
iècle et les guerres coloniales avec leurs cortèges d’atrocités qui ontsuccédé. Tout d’un coup, ce paysage qui paraissait constituer une sorte d’invariant des
sociétés se dissipe littéralement et nous entrons dans une ère de paix paradoxale.De quelle pa
ix et de conflit s’agit
-il ? Il faut bien préciser parce que naturellement nos
sociétés sont aujourd’hui obsédés par le thème de la violence qui est devenu leur obsession
numéro un à de certains égards et dont il faut comprendre le statut. Quand on parle de conflit,on ne parle pas de cette violence là mais on parle (1) du conflit de classe qui était organisateur
de la vie des collectivités avec ce qu’il impliquait comme traduction politique et (2) du conflit
armé qui se matérialisait dans des politiques de
défense et d’attaque mobilisant des moyenscolossaux et dans un imaginaire patriotique extraordinairement mobilisateur jusqu’à une daterécente. (3) On parle aussi d’un mode de rapports entre les personnes qui faisait du conflit,c’est
-à-
dire de l’affront
ement mettant en question ce qui unit les personnes, un mode normal.Non pas le mode nécessairement privilégié, tout conflit étant fait pour être pacifié, mais unmode normal, inévitable et logique des rapports entre les groupes ou les personnes.

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