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Pierre M I C H E L
LES DÉBUTS D'UN JUSTICIER
Si les beaux-arts vivent encore en France,c'est bien malgré la politique.
Octave Mirbeau, 3 mai 1874
Ce que nous demandons avant toute autre chose à Messieurs lesartistes, c'est de pouvoir les admirer.
Octave Mirbeau, 3 mai 1875
 Être méconnu par les amateurs bourgeois est un signe infaillibled'élévation, de grandeur et de force.
Octave Mirbeau, 15 mai 1875
Qu'importe le motif, en matière de peinture ?
Octave Mirbeau, 13 juin 1876
 L'art n'a point de patrie.
Octave Mirbeau, 19 mai 1882
FAUSSES CONFIDENCES
Au sortir d'un dîner chez les Mirbeau à Levallois, le 11 juillet 1889, Edmond deGoncourt recueille précieusement des lèvres de l'auteur de
 L'Abbé Jules
un récit édifiant deson passé, revu et corrigé pour fixer de lui une image fignolée à l'usage des générationsfutures. Le naïf potinier s'empresse de noter dans son
 Journal 
ces fausses confidences,notamment celles qui ont trait aux fracassants débuts de Mirbeau comme justicier des arts :"
 Il a le souvenir, lui qui vient d'écrire la notice de l'exposition de Monet*, que son premier article
[dans
 L'Ordre
]
 fut un article lyrique sur Manet*, Monet, Cézanne, avec force injures pour tous les académiques, article qui lui fit retirer la critique picturale" 
(1). Pendant prèsd'un siècle, tous les commentateurs, comme un seul homme, ont repris à leur compte, commevérité d'Évangile, cette drolatique façon de (re)faire l'histoire... Jusqu'à ce que des chercheurs plus curieux s'avisent de dépouiller à la Bibliothèque Nationale la collection de
 L'Ordre de Paris
en quête de ce fameux article qui était censé avoir fondé la carrière et la réputation decritique d'art de Mirbeau. Or leur conclusion est péremptoire : le polémiste n'a jamais tenu lacritique picturale du quotidien bonapartiste, et l'article blasphématoire contre les peintresacadémiques n'a jamais existé que dans l'imagination rétrospective du romancier, dont lasignature n'est apparue pour la première fois dans
 L'Ordre
que le 19 octobre 1875... dans larevue des théâtres (2) !Octave Mirbeau, mystificateur patenté, s'est-il donc délibérément payé la tête deGoncourt, pour lequel il professait depuis treize ans la plus vive admiration (3) ? Ou bienétait-il si avide d'apparaître à la postérité comme le preux chevalier des arts nouveaux qu'ils'est forgé de toutes pièces un palmarès plus avouable que celui de pisse-copie à gages ? Il y acertainement du vrai dans ces deux explications, qui ne s'excluent pas. Pourtant, il apparaît
 
aujourd'hui qu'il ne mentait pas complètement, et qu'il s'arrangeait pour mélanger habilementle vrai et le faux. De fait, il n'a pas écrit un seul article sur Monet avant 1880 - et encore, dansquelles circonstances ! - ; et il ignorera Cézanne pendant encore plusieurs années. Mais iln'en est pas moins vrai qu'il a bel et bien tenu la très intermittente chronique artistique de
 L'Ordre
pendant environ deux ans et demi, qu'il y a bien déversé "
 force injures
" sur le dos des"
académiques
" de tout poil, et qu'il y a scandaleusement louangé Manet - encore qu'avec desréserves - , dont les audaces feraient se dresser les cheveux du bourgeois orléaniste le plusrassis, pour peu qu'on s'avise d'en prendre un par la peau du cou pour le poseirrespectueusement devant une de ses toiles... (4)Encore convient-il de préciser, pour rendre compte de l'apparente contradiction, que cen'est pas sous son nom qu'ont paru les cinquante-cinq chroniques esthétiques de
 L'Ordre
, maissous celui d'un certain Émile Hervet, ce qui explique que les premiers "mirbeaulogues" sesoient laissés abuser. Qu'est-ce à dire ?
"
 PROLÉTAIRE DE LETTRES 
"
Cela veut dire tout simplement que, pendant plus de treize ans, avant de pouvoir voler de ses propres ailes et mener la brillante carrière journalistique et littéraire que l'on sait, le jeune Mirbeau en a été réduit, pour assurer sa pitance quotidienne, à vendre ce qu'il avait de plus précieux et de plus recherché sur le "
marché des cervelles humaines" : sa
plume. Comme beaucoup d'autres jeunes gens dotés de plus de talent que de "
 phynances
", il a fait partie de ce bataillon de "
 prolétaires de lettres
" qu'il appellera, en 1883, à se dresser "
contre l'immondecapital littéraire
" (5) auquel ils sont contraints de se prostituer. Pour le compte d'unemultitude d'employeurs, successifs ou simultanés, il lui a fallu rédiger des professions de foiélectorales et des discours aux comices agricoles, des chroniques littéraires et des diatribes politiques, des contes et des
Salons
, des poèmes en prose et des nouvelles, des étudeshistoriques et une ribambelle de romans - au demeurant remarquables pour la plupart (6) - ,sans que son nom apparaisse jamais ! Dans un conte de 1882, au titre révélateur, "Un Raté", ilfera dire à son double : "
 J'ai donné à qui voulait ce que j'avais d'enthousiasme, de force jeune, de verdeur, d'imagination. Mon âme passait dans les oeuvres de ces mendiants.
[...]
Toute mon existence a été ainsi la proie des autres. Je voudrais aujourd'hui reprendre monbien ; je voudrais crier : “Mais ces vers sont à moi ; ce roman, publié sous le nom de X..., est à moi ; cette comédie est à moi”. On m'accuserait d'être fou, ou un voleur 
..." (7). Mirbeauaura un peu plus de chance, mais il lui faudra tout de même attendre plus d'un siècle pour que je lui fasse enfin reconnaître la paternité de toute la partie immergée de son oeuvre...Tour à tour, ou parallèlement, il a donc été condamné par "la nécessité" à "faire ledomestique", à "faire le trottoir" et à "faire le nègre" (8).La domesticité, c'est le travail de secrétaire particulier, qu'il a assumé d'abord auprèsde Dugué de la Fauconnerie, à partir de l'automne 1872, puis auprès du baron de Saint-Paul en1877-1878, et enfin auprès d'Arthur Meyer, directeur du
Gaulois
, à partir de l'automne 1879.Il évoquera cette douloureuse, mais formatrice, exrience dans un beau roman,malheureusement inachevé,
Un Gentilhomme
, et y verra un servage plus humiliant et salissantencore que celui d'un domestique ordinaire, puisque ce n'est pas le corps de son maître quel'on sert, mais son âme, qui est encore plus répugnante le plus souvent... Le héros du roman,"
crevant littéralement de faim
", n'a d'autre alternative que de prostituer son corps (mais ilrecule au dernier moment, incapable de remplir son office auprès de vieux messieursdébauchés et si respectables...) ou de prostituer sa plume au plus offrant. Il sert donc desmaîtres aux orientations politiques et religieuses les plus diverses, mais, précise-t-il,"
mécaniquement",
sans jamais se laisser contaminer par leurs idées, qui sont le plus souventcontraires aux siennes. Il en éprouve un incoercible "
dégoût 
", car il lui est interdit de vivre
 
"
 pour [son] propre compte" 
: il lui faut abdiquer, non seulement son orgueil, mais également,ce qui est beaucoup plus grave, "
 sa personnalité et sa conscience" 
; il doit aussi renoncer à penser par lui-même pour mieux s'adapter aux préjugés, aux "
tares
" et aux lubies de sesemployeurs successifs (9).Il est douteux que le jeune Octave, fils d'un médecin propriétaire terrien , et clerc denotaire dans la caverneuse étude de Me Alexandre Robbe, à Rémalard (10), ait jamais "
crevélittéralement de faim
", à l'instar de son futur ros. Cette version mirabiliste n'estvisiblement qu'une justification
a posteriori
, qui exprime la mauvaise conscience del'écrivain, et que l'on est en droit de juger un peu trop commode pour être honnête. Reste que,entre la perspective d'une mort lente à laquelle il se sent condamné dans son bourg percheronsi propice à la névrose (11), et le vague espoir de conquérir un jour Paris à la seule force de sa plume hors de pair, qu'il a exercée pendant des années dans ses esbroufantes
 Lettres à Alfred  Bansard des Bois
, il a eu tôt fait de choisir le moindre mal. Il a donc accepté la proposition dutentateur, l'ancien pubonapartiste de Mortagne-Rémalard, Henri Dugué de laFauconnerie, client de son père, qui, séduit par son style flamboyant et d'une exceptionnelleefficacité, lui a mis le pied à l'étrier en l'introduisant à
 L'Ordre de Paris
, quotidien de l'Appelau peuple, dont il prend la direction politique et le contrôle financier le 1er novembre 1872(12).Sans vergogne, le futur militant anarchiste qui, depuis son adolescence, est révolté,anticlérical, antimilitariste et anti-bonapartiste, comme le révèlent ses lettres de jeunesse, que j'ai exhumées, accepte donc de rédiger pour son maître des centaines d'éditoriaux et de proclamations du plus pur bonapartisme, les uns anonymes, les autres signés Dugué. Il perpètre également deux brochures de propagande impérialiste aussitôt diffusées à descentaines de milliers d'exemplaires :
 Les Calomnies contre l'Empire
(en octobre 1874) et
Sil'Empire revenait 
, qui paraît le 31 mai 1875. Il contribue ainsi, d'une façon probablementdécisive, à l'impressionnant redressement électoral du parti bonapartiste, qui va susciter enretour la grand-peur des orléanistes, leur alliance avec les républicains, et la proclamation dela République, perçue comme un moindre mal, à une voix de majorité, en janvier 1875... (13)Ce faisant, Mirbeau est passé de la domesticité à la négritude, puisque ces brochures paraissent naturellement sous la signature de Dugué de la Fauconnerie. Parallèlement, il faitaussi le "nègre" pour le compte d'un autre collaborateur de
 L'Ordre
, nommé Émile Hervet,sans qu'il me soit possible de préciser la nature du contrat qui les unit. S'agit-il d'un simpleéchange de services à l'amiable ? Ou bien Mirbeau ne prête-t-il à ce fruit sec sa plume émériteque moyennant espèces sonnantes et trébuchantes ? C'est plus probable, mais nous ne saurionsl'affirmer catégoriquement. Quoi qu'il en soit, il est avéré que cet Émile Hervet existe bel et bien et n'est pas seulement un de ces innombrables pseudonymes que Mirbeau va adopter par la suite (14). Folliculaire bonapartiste, Hervet a publié en 1865 un roman
Un Début dansl'amour 
, en 1868 un mémoire d'ethnographie slave, puis deux brochures de propagandeimpérialiste, l'une sur le plébiscite du 8 mai 1870, l'autre sur le prince impérial ; et il tient platement la rubrique parlementaire de
 L'Ordre.
Il n'y a rien là qui le prédispose spécialementà se préoccuper de critique picturale et à se lancer à l'assaut de ces bastilles de l'académismeque sont les Salons annuels, l'Institut, l'École des Beaux-Arts et la Villa Medicis. Pourtant, àlire les articles signés de son nom, il semblerait qu'il ait entamé jadis des études de peinture.Peut-être en a-t-il gardé une rancune tenace contre ses anciens maîtres, ce qui aurait pul'inciter à confier sa cause à une plume exercée par dix-huit mois de polémique incessante enPremier-Paris. Peut-être aussi était-il trop conscient de ses limites pour assumer seul, sansassurer ses arrières, la responsabilité de la rubrique artistique de l'organe officiel de l'Appel au peuple. Toujours est-il que par la suite ses incursions dans le domaine des beaux-arts serontrares : quelques chroniques dans
 La Patrie
, en 1883 et 1885, et surtout un article d'unecinquantaine de pages sur "
le but de la peinture
", qui paraîtra en août 1891 dans la
 Revue de

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