aujourd'hui qu'il ne mentait pas complètement, et qu'il s'arrangeait pour mélanger habilementle vrai et le faux. De fait, il n'a pas écrit un seul article sur Monet avant 1880 - et encore, dansquelles circonstances ! - ; et il ignorera Cézanne pendant encore plusieurs années. Mais iln'en est pas moins vrai qu'il a bel et bien tenu la très intermittente chronique artistique de
L'Ordre
pendant environ deux ans et demi, qu'il y a bien déversé "
force injures
" sur le dos des"
académiques
" de tout poil, et qu'il y a scandaleusement louangé Manet - encore qu'avec desréserves - , dont les audaces feraient se dresser les cheveux du bourgeois orléaniste le plusrassis, pour peu qu'on s'avise d'en prendre un par la peau du cou pour le déposer irrespectueusement devant une de ses toiles... (4)Encore convient-il de préciser, pour rendre compte de l'apparente contradiction, que cen'est pas sous son nom qu'ont paru les cinquante-cinq chroniques esthétiques de
L'Ordre
, maissous celui d'un certain Émile Hervet, ce qui explique que les premiers "mirbeaulogues" sesoient laissés abuser. Qu'est-ce à dire ?
"
PROLÉTAIRE DE LETTRES
"
Cela veut dire tout simplement que, pendant plus de treize ans, avant de pouvoir voler de ses propres ailes et mener la brillante carrière journalistique et littéraire que l'on sait, le jeune Mirbeau en a été réduit, pour assurer sa pitance quotidienne, à vendre ce qu'il avait de plus précieux et de plus recherché sur le "
marché des cervelles humaines" : sa
plume. Comme beaucoup d'autres jeunes gens dotés de plus de talent que de "
phynances
", il a fait partie de ce bataillon de "
prolétaires de lettres
" qu'il appellera, en 1883, à se dresser "
contre l'immondecapital littéraire
" (5) auquel ils sont contraints de se prostituer. Pour le compte d'unemultitude d'employeurs, successifs ou simultanés, il lui a fallu rédiger des professions de foiélectorales et des discours aux comices agricoles, des chroniques littéraires et des diatribes politiques, des contes et des
Salons
, des poèmes en prose et des nouvelles, des étudeshistoriques et une ribambelle de romans - au demeurant remarquables pour la plupart (6) - ,sans que son nom apparaisse jamais ! Dans un conte de 1882, au titre révélateur, "Un Raté", ilfera dire à son double : "
J'ai donné à qui voulait ce que j'avais d'enthousiasme, de force jeune, de verdeur, d'imagination. Mon âme passait dans les oeuvres de ces mendiants.
[...]
Toute mon existence a été ainsi la proie des autres. Je voudrais aujourd'hui reprendre monbien ; je voudrais crier : “Mais ces vers sont à moi ; ce roman, publié sous le nom de X..., est à moi ; cette comédie est à moi”. On m'accuserait d'être fou, ou un voleur
..." (7). Mirbeauaura un peu plus de chance, mais il lui faudra tout de même attendre plus d'un siècle pour que je lui fasse enfin reconnaître la paternité de toute la partie immergée de son oeuvre...Tour à tour, ou parallèlement, il a donc été condamné par "la nécessité" à "faire ledomestique", à "faire le trottoir" et à "faire le nègre" (8).La domesticité, c'est le travail de secrétaire particulier, qu'il a assumé d'abord auprèsde Dugué de la Fauconnerie, à partir de l'automne 1872, puis auprès du baron de Saint-Paul en1877-1878, et enfin auprès d'Arthur Meyer, directeur du
Gaulois
, à partir de l'automne 1879.Il évoquera cette douloureuse, mais formatrice, expérience dans un beau roman,malheureusement inachevé,
Un Gentilhomme
, et y verra un servage plus humiliant et salissantencore que celui d'un domestique ordinaire, puisque ce n'est pas le corps de son maître quel'on sert, mais son âme, qui est encore plus répugnante le plus souvent... Le héros du roman,"
crevant littéralement de faim
", n'a d'autre alternative que de prostituer son corps (mais ilrecule au dernier moment, incapable de remplir son office auprès de vieux messieursdébauchés et si respectables...) ou de prostituer sa plume au plus offrant. Il sert donc desmaîtres aux orientations politiques et religieuses les plus diverses, mais, précise-t-il,"
mécaniquement",
sans jamais se laisser contaminer par leurs idées, qui sont le plus souventcontraires aux siennes. Il en éprouve un incoercible "
dégoût
", car il lui est interdit de vivre
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