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La Géorgie et ses "hôtes ingrats"

La Géorgie et ses "hôtes ingrats"

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La Géorgieet ses «tes ingrats»
par Thornike Gordadze
n 1924 paraît le roman de Mikheil Djavakhichvili (1880-1937)
 Jaqos Khiznebi 
, dont l’intrigue a pour toile de fond l’abolition du servage dansun village de Kartlie. Un Ossète, Jaqo, réussit à s’emparer de la richesse du nobleet décadent Géorgien Teimuraz Xevistavi, dont les parents l’avaient accueilli géné-reusement sur leurs terres en tant que fugitif-journalier (
khizani 
). Le rustre etsauvage Jaqo lui prend tout, y compris sa femme et son nom de famille issu de lanoblesse
1
,et l’accule au suicide. La publication coïncidait avec la proclamation à Tskhinvali de la Région autonome d’Ossétie du Sud. Aucun ouvrage de la littérature
e
 Variations
 Les vestiges historiques et les lieux de mémoire diront la vérité, diront qui occupait ces lieux dans le passé et qui les occupe aujourd’hui. Tout comme ces pierres, les monastères,les cathédrales et d’autres édifices hurlent que dans le passé les Géorgiens vivaient ici.
Ilia Tchavtchavadze (1837-1907),
 Kvata Ghaghadi 
[Les pierres hurlantes]
1. La passion pour les titres de noblesse est un phénomène qui ne pouvait échapper aux nombreux observateurs de cette région,où la Géorgie était l’un des rares pays à disposer d’une caste relativement nombreuse de nobles. Mais la division sociale s’y définissait également en termes d’ethnicité. Les nobles étant quasi exclusivement des Géorgiens, l’appartenance à cette classeétait une preuve absolue de géorgianité. Avec le développement du capitalisme et des nouvelles formes de production et d’accu-mulation des richesses, la noblesse géorgienne a progressivement perdu la partie en faveur de la bourgeoisie naissante,essentiellement composée d’Arméniens. L’acquisition de titres de noblesse par des bourgeois et même par d’anciens pay-sans a été amèrement ressentie, comme le montre la littérature géorgienne du XIX
e
siècle, engendrant une forme particu-lièrement conservatrice de nationalisme. Àl’exception du court intervalle de la terreur des années1930, le port des nomsde famille nobles est demeuré un signe ostentatoire par excellence, y compris à l’époque communiste.
 
soviétique géorgienne n’a sans doute suscité autant de polémiques. C’est que l’au-teur touchait du doigt l’épineuse question de l’autochtonie en Géorgie: les Ossètes,même si leur présence est attestée depuis au moins trois siècles, restent (ainsi queles Arméniens, les Azéris, les Grecs, etc.) « étrangers», au mieux des
 stumrebi 
(invités) sur la terre géorgienne, et les
maspindzeli 
(hôtes) géorgiens sont, dans lelivre, punis de leur générosité. Le grand narratif national(iste) géorgien, à la foisalimenté par l’historiographie nationale et inspirateur de celle-ci, assigne ce sta-tut d’étranger à tous ces
 gadamt’ielebi 
(ceux d’au-delà des montagnes), en soulignantavec insistance la date de leur arrivée sur la terre géorgienne
2
. Cette dialectiquede l’hôte et de l’invité, si populaire dans la culture des peuples caucasiens et qui alaissé son empreinte sur l’historiographie géorgienne, a le plus souvent eu pour effet(il existe, il est vrai, des exceptions intéressantes, comme on le verra plus loin)d’irriter les autres groupes ethniques installés en Géorgie depuis plusieurs géné-rations, voire plusieurs siècles, a accentué leur isolement et stimulé leurs revendi-cations. Dans de nombreux cas, elle a aussi créé des sentiments de frustration etdonné une expression radicale au nationalisme du groupe dominant –les Géorgiens.Il faut néanmoins souligner le rôle joué dans ce processus par deux siècles de domi-nation russe et soviétique. D’après les auteurs géorgiens libéraux et occidentalisants
3
,c’est l’administration tsariste, et plus tard soviétique, qui a empêché l’assimilationdes minorités vivant en Géorgie en les dotant de statuts spécifiques et en contri-buant ainsi à la fabrication de leur conscience ethnique propre. Or, s’il y a bien euun dessein russe d’exacerber le sentiment ethnique de ces groupes pour contrecarrerle nationalisme géorgien, l’influence de la politique impériale puis soviétique surla « fabrication des nationalités»n’est certainement pas la seule responsable.L’idéologie nationaliste géorgienne a toujours eu comme composante non négli-geable un corpus d’idées fondées sur la peur du métissage avec les « étrangers»,catégorie d’ailleurs élastique. Les Géorgiens, nobles, civilisés et européens, sontainsi opposés aux autres peuples du Caucase: musulmans turcophones (Azéris),peuple « marchand»(Arméniens) et toute la kyrielle des peuples montagnards«guerriers»tels que Tchétchènes, Tcherkesses, Abkhazes etc. La Géorgie étantdéfinie, par le récit national, comme une terre généreuse pour tous les persécutésde la région (qui au surplus n’ont pas la chance d’habiter un territoire aussi agréable,avec accès à la mer), la peur de la convoitise est immense. Celle-ci peut être par-ticulièrement pernicieuse quand les « invités», ayant profité de cette hospitalitépendant plusieurs générations, se comportent comme s’ils étaient chez eux, récla-ment l’autonomie et vont parfois jusqu’à s’allier à la puissance ennemie. Toutes les « minorités»ne se reconnaissent pas dans ce rôle d’invités, mais ellesne remettent pas en cause pour autant le principe de l’autochtonie. Les porte-parolede ces groupes proposent une lecture différente de l’histoire, nécessairement anta-goniste, ce qui suscite des débats incessants. Ces versions diverses des mêmes évé-
162
Critique internationale
n°10 - janvier 2001
 
nements ont une fonction de confirmation et d’objectivation d’identités construitesdans un passé pas si lointain. L’autochtonie reste l’arme suprême pour qui réclamedes droits spécifiques pour sa communauté; la prouver demeure la tâche princi-pale, souvent au prix d’acrobaties, d’amnésies ou de mauvaise foi.Un bel exemple de la façon dont les droits du peuple autochtone sont considé-rés comme pleinement « naturels»est proposé en 1996 par le programme du Partirépublicain unifié de Géorgie
4
: « Étant donné que le peuple géorgien est auto-chtone sur le territoire de la République de Géorgie, ses membres ont des obli-gations spécifiques pour garantir les intérêts transhistoriques du peuple géorgienet la pérennité de sa nation.[...] Le territoire de la Géorgie est cette partie duglobe terrestre où le peuple géorgien assure l’éternité de sa nation et exerce sondroit de construire une société en fonction de ses caractéristiques naturelles ouculturelles.[...] Le territoire autochtone est un territoire unique pour l’autoréali-sation d’un peuple.[...] Il est acceptable que, sur certaines questions, les voix decitoyens de nationalité (
natsionalnost 
) géorgienne soient considérées d’une manièredifférente de celles des autres»
5
.Ce type d’attitude n’est propre ni au Caucase ni à la fin du XX
e
siècle, maissemble bien relever d’un comportement social universel même si ses manifestations varient dans leur échelle et dans le type de groupes qu’elles opposent (ethnies,communautés linguistiques, clans et familles etc.). IstvanBibo
6
se trompait quandil insistait sur le caractère « hystéroïde»des nationalismes est-européens, sous-enten-dant que la formation des États-nations d’Europe occidentale n’aurait pas connuces « excès»du nationalisme culturel
7
. Pour lui, la « déformation du caractère poli-tique de la nation»en Europe de l’Est est due à l’anéantissement des royaumes médié- vaux dans leurs guerres contre les trois Empires qui dominèrent la région. Cette situa-tion aurait conduit à la naissance du nationalisme linguistique en l’absence « de cadre
La Géorgie et ses « hôtes ingrats » —
163
2. Ce sont les années 1830 pour les Arméniens de Javakheti, 1860 pour ceux d’Abkhazie, le XVII
e
siècle pour les Ossètes, il y a vingt-six siècles pour les juifs,etc.3. Cette thèse est bien résumée dans G.Jorjoliani, S.Lekichvili, L.Toidze, E.Xochtaria-Brosset,
 Istoritcheskie iPolititchesko-Pravovye Aspekty Konflikta vAbxazii 
[Les aspects historiques, politiques et juridiques du conflit en Abkhazie], Tbilissi,Samchoblo,1993.4. Ce parti est issu de la dissidence, ce qui constitue encore aujourd’hui une sorte de caution de bonne moralité. Précisonstoutefois que l’alliance des partis historiques de la dissidence n’a pas atteint, aux élections de l’automne1999, les 7% desuffrages requis pour avoir une représentation au Parlement.5.
Sakartvelos ertiani respublikuri partiis erovnuli koncepcia
[Programme national du Parti républicain unifié],
Sakartvelo
,numéro spécial,1996.6. I. Bibo,
 Misère des petits États d’Europe de l’Est 
, Paris, Albin Michel,1993.7. Voir également la critique par D.Brown (« Are there good and bad nationalisms?»,
 Nations and Nationalism
, vol.V,II
e
partie, pp.281-303) et W.Kymlicka (
 Multicultural Citizenship
, Oxford, Clarendon, 1996) de la distinction idéal-typiqueopérée par Hans Kohn entre nationalismes ethnique et civique, qui soulignait le caractère ethnique du nationalisme de l’Estet le caractère civique de celui de l’Ouest de l’Europe dans
The Idea of Nationalism: A Study of Its Origins and Background 
,New York, Macmillan, 1945, pp.18
etsq.
; et, plus explicitement encore, dans« Western and Eastern nationalism», dans J.Hutchinson, A.D.Smith,
 Nationalism
, Oxford, Oxford University Press, 1994, pp.162
etsq
.

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