LIVBJ:8
DB
LA
Allemands
del'Est
QUINZAINE
Apparemment,sil'ons'en
tient
à
leurbiographie,Het-mannKant
et
GünterKunert
ont
plusd'unpointcommun.IlssonttouslesdeuxcitoyensdelaRépubliqueDémocrati-queAllemande.Ilsontpubliéleurpremierromanlamêmeannée,
en
1967
-
et
cesontcesdernièresœuvresquedé-couvreaujourd'huilepublicfrançais.Enfin,ilsappartien-nent
à
lamêmegénération,cellequi
fut
privéed'adoles-cence
et
passabrutalementdesculottescourtesauxte-nuesdecombat.
HermanKant
L'amphithéâtre
Trad.
de
l'allemand
par
AnneGaudu
Coll.
«
Du
mondeentier
»
Gallimardéd.,353
p.GünterKunert
Au
nom
deschapeaux
Trad.
de
l'allemand
par
Rémi
Laureillard
Coll.
«
Du
mondeentier
»
Gallimard
éd.,
288
p.
A
dix-septans
Kant
connut
le
Iront
de
l'Est
et
à
dix-huit
la
re-
traiteet
la
captivité.
Kunert,
à
quinze
ans,
vécut
la
bataille
et
l'effondrement
deBerlin.
Si
ces
faits
n'étaient
pas
évoqués,trans-
posésdansleurs
livres,
ceux-ci
par
leur
compositioncomme
par
leurécriture
sembleraient
n'apparte-
nir
ni
au
mêmemonde
ni
au
même
temps.
Par
contraste
aveclemouve-
mentépique
et
onirique
d'Au
nom
des
chapeaux
(publié
à
l'Ouest,
nonen
R.D.A.),
r
Amphi-
théâtre
paraît
être
un
récit
clas-
sique
et
réaliste.Mais
prenons
garde
aux
nuances.Certes,
d'untexte
à
l'autre,la
différence
estgrande
et
l'on
change
radicale-
ment
d'univers
littéraire
..
Toute-
fois,
il
serait
faux
dediredeleursauteurs
respectifsque,
si
l'un
re-
garderésolument
vers
les
recher-
ches
les
plusmodernes,
l'autre
est
encore
pris
aux
rets
du
jda-
novisme.
Kant
et
Kunert,
c'est
évident,
ne
chantent
pas
la
même
Tousdeux
cependant
té-
moignent
d'un
renouveaude
lapratique
et
del'inventionroma-nesque
en
Allemagnedel'Est.Tousdeux
ont
le
souci
de
l'écri-
ture,ledésirde
rompre
avec
unetradition
figée.
Seulement
l'un,qui
bouscule
lesrègles
et
necraint
pas'
le
délire,
doitjeter
son
livre
par-dessus
lafrontière,
l'autre
que
les
grands
prixcouronnentmontrejusqu'où
il
estpermisd'aller.
L'Amphithéâtre,
d'
Her
man
n
Kant,
s'insèreparfaitementdans
laréalitépolitique
et
sociale
dela
R.D.A.
Kant
est
communiste.
Kant
considère,
sinon
avec
effroi,
du
moins
avec
une
surprise
pei-née,
ceuxde
ses
camaradesd'étu-
des
qui
ont
choisi
de
à
l'Ouést.
Son
héros,
Robert
Iswall,
qui
lui
ressemble
comme
un
frère,
se
sent
mal
à
l'aiselors
d'une
visite
à
Hambourg,
étranger
dans
saville
natale.Bref,
iln'est
pasquestion
pour
lui,
un
seulinstant,de
remettreen
cause
les
acquisi-tions
du
socialisme.
Au
reste,si
cetancien
apprenti
électricien
a
pu
deveniraprès
la
guerre
pro-fesseur,
puisjournaliste,
enfin
écrivain,c'est
au
socialisme
qu'il
ledoit,
quiluipermit
de
s'ins-
crire
à
la
Facultéouvrière
et
.
paysanne
(A.B.F.)
dèssonouver-
tureen
1949.
Cettefacultéest
au
centre
du
livre.
L'amphithéâtre,
c'est
l'aula
construite
et
décorée
par
l'archi-
tecte
baroque
Andreas
Mayer,
où,
en
1949,
desgarçons
et
desfilles
de
18
à
25ans,
charpentiers,
fer·
blantiers,ajusteurs,
forestiers,
agriculteurs,couturières,
vendeu·
ses,
ont
étéreçus
par
le
savant
recteurquileurouvrait
lespor-tes
de
la
cultur.e,
où
quinze
ansaprès,
pourla
cérémoniede
clô-
ture
de
l'A.B.F.,
Robert
Iswal,
un
de
ses
anciens
élèves
devenujour-
naliste,
doit
prononcer
un
dis-cours.
Tout
le
romann'estautre
que
la
réflexionde
Robert
Iawall
sur
le
sens
de
sonexpérience,
!lur
le
contenu
qu'ildoitdonner
à
sondiscours.Là
apparaîttoutletalentd'Hermann
Kant.IIrefusedefairel'histoireconventionnellede
l'A.B.F.,
de
transformer
son
ré-
cit
en
démonstration.
Iswall,sonhéros,
est,
d'une
certainemanière,dans
une
situation
privilégiée.
Il
n'estpas
professeur.
IIn'occupepasde
poste
officiel.
Son
rôle,puisqu'on
lui
demandedepren-
drela
parole,
ne
peut
pas
êtred'apporter
un
bouquet
supplé-
mentairede
fleurs
de
rhétoriques
à
l'office
funèbre
decette
faculté
morte
-
ouplutôt
devenue
inu·tue
par
suite
des
progrèsde
la
scolarisation
maisdedire
quels
furentsla
vie
et
l'enthou-siasme
des
premières
années.
Il
entend
donc
moins
parler
del'institutionque
des
hommesqu'elle
forma,ce
qu'ilsétaient,
ce
qu'ilsfirent,
ce
qu'ilssont
de-venus.
Aussi
bien
lui
faut.il
com-
mencer
par
s'interroger
sur
ce
qu'il
étaitet
sur
ce
qu'il
est
devenu.
Tout
le
mouvement,
tout
l'intérêt
du
livre
naissent
de
ces
décalages
dansle
temps,
de
la
perpétuelle
confrontiltion
entre
un
passé
pleinde
contradictions,
mais
aussi
d'espoir
etun
présentoù
toutes
les
contradictions
n'ont
pasétésurmontées,
où
lescama-
radesquisont
c
arrivés
ont
sou-
ventoublié
d'où
ils
étaient
partis.
Ce
qui
apparaît
au
terme
dece
livre
souventvifet
juste
malgréquelqueslongueurs
et
naïvetés
(voulues?
peut-être),
c'est
l'impos-sibilité
d'écrire
un
discours
vrai
sur
l'A.B.F.,
de
rendre
compteobject.ivement
d'une
réalitécom-plexe.Seules,finalement,lesrêve-
:i-Ïes
d'Iswall
y
parviennent.
Avec
Günter
Kunert,larêverie
se
fait
délire.
Il
estvraique
lenarrateur
d'Au
nom
des
chapeaux
n'estpassorti
du
cauchemar.
Ouplutôtiln'en
sort
qu'àla
fin
pour
entrer,comme
à
regret,dans
la
peau
d'unpetit
bourgeois
bon
père,
bon
époux,
et
sans
doutefonctionnairebiennoté
sur
lecompteduquel
iln'yaura
jamais
rien
d'intéressant
à
dire.
Pour
Henry,rentrer
dans
le
rang
ne
peutêtre
que
la
dé-
chéance,
tant
songénies'accorde
au
cataclysme
etau
cha·os.
C'est
quelque
chose
comme
le
retourdu
poète
chez
lamère
Rimbeaprès
la
fugueexaltante
dans
leParis
delaCommune.
Lesailes
sont
coupées.
La
voyance
est
mise
en
cage.
Car
la
fabuleuse
singu-
larité
d'Henry
est
d'être
voyant.Non
au
sens
poétique,
plutôt
à
celuides
diseuses
debonne
aven·ture.
Seulement
ilne
dit
pasl'avenir,illit,ilvitle
passédes
autres
rien
qu'en
se
coiffantdeleurschapeaux,
képis,calots,bonnets,
bibisou
voilettes.
Quant
à
la
révélationde
ce
don,
ill'a
eue
pendant
labatailledeBerlin,peuaprès
lamort
de
sa
mère
sous
un
bombardement,
quand,
mili-
taire
dequinze
ans
peu
doué
pour
le
sacrifice,
il
a
compris
grâce
au
casquede
son
chef
de
section
que
celui-ci
n'était
pas
partipourune
sortiehéroïque,
mais
pour
se
fondredans
la
na-ture.
Attitude
raisonnable
qu'il
s'estempressé
d'imiter.
Ce
don,
quidonne
auroman
la
dimension
d'un
grand
jeu
tragi-que,
GünterKunert
se
gardebiendenous
le
révélerd'entréedejeu.
Lapassion
d'Henrypour
lescouvre-chefs
ne
prend
sens
que
progressivement,
et
aussisa
crainte
et
ses
tentationsdevant
la
cas-
quette
crasseuse,
abandonnée
par
lespoliciers,
d'un
personnageinconnu
qu'il
a
découvert,
assas-
siné,
près
d'une
pissotière,
durant
les
premiers
jours
de
l'occupa.tion.
Tout
le
récit
part
de
cettedé·couverte,
plus
importantepourHenry
(à
qui
la
casquette
révèle
quele
mortétait
son
père
et
que
ce
pèreétait
juif)quetousles
drames
dessemainesprécédentes.
Plusprécisément,cette
décou-
verte,
à
l'instar
de
la
révélationde
ses
dons,
éclaire
Henrysur
le
sens
de
tout
ce
qu'il
avécu,
lerendlibre
et
étrangerdans
une
ville
en
proie
au
chaos,
à
la
mi-.
sère
et
à
la
honte.
Henrypeut
désor.mais
enquêter
lIur
la
mort
de
son
père.
Henry
peut
connaî-
tre
d'étranges
amours,
participer
au
mouvement
«
hoministe
»
et
lefaireéchouer.
II
sait
que
lesdes-
tinssont
embrouillés.
Il
sait
aussi
les
lire
et
se
jouerdu
sien.Tous
en
effetsont
à
sa
portée
jusqu'au
jour
où
les
chapeaux
commen-
ceront
à
ne
plus
lui
parler.
Aussi
bien,
GünterKunert,
mêmes'ilmaîtrisetoujoursson
récit
et
sait
établir
de
secrètesconcprdances
entre
les
épisodes,
ne
nous
conte-t-il
pas
une
his-
toire,maismille
:
cellesinguliè-
rement
désordonnée
d'Henry
et
celles
des
chapeaux
qu'il
essaye,
quileguident
et
lefont
sauter
d'une
aventure
dans
l'autre.
Mieux,
ilpratique
là
un
extraor-
dinaire
et
détonant
mélange
des
genres.
Le
tragique
s'allie
à
la
drô-lerie
et
il
apparaÎtque
quand
le
piren'est
pas
sûr,
lecomiquen'estpas
loin.A
travers
lesmésaventures
co-casses
ou
prodigieuses
d'Henry,
GünterKunert
nefaitpas
seule-
ment
signe
à
Jarry,Kafka
et
Que.neau,
il
nousdonne
la
peinture
laplus
saisissante
du
Berlin,
an-
née
zéro,
et
peut-être
aussi,
la
plus
vraie.
Claude
Bonnefoy
La
Quinzainelittéraire,
du
1"
au
15
marli
1970
3