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Umberto Eco Livre électronique

Umberto Eco Livre électronique

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09/12/2010

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Umberto Eco : ³Le livre est une invention aussiindépassable que la roue ou le marteau´
N'espérez pas vous débarrasser des livres. Avec cet avertissement en guise de titre à ses joyeux entretiensavec le scénariste Jean-Claude Carrière (éd. Grasset, sortie le 21 octobre), Umberto Eco nous prévient : necomptez pas sur lui pour rejoindre le choeur des Cassandre qui annoncent régulièrement la disparition dulivre ou de la lecture ! A près de 80 ans, le fameux sémiologue, romancier, bibliophile, collectionneur,fasciné par la bêtise de l'homme autant que par son génie, a coupé sa barbe mais ressemble toujours à uneencyclopédie vivante, gaie, non conformiste. Il sera en novembre l'invité du Louvre, où il a conçu unvertigineux programme (expositions, concerts, conférences) autour de « la liste », une façon de saisir lemonde, de jouir de sa multiplicité et de transgresser son ordre. Et si on devait aborder cet esprit universelpar une liste ? Mémoire, appétit, curiosité, savoir, imaginaire, réel, mots, ordres et désordres, « et cætera ».
Vous affirmez : « Le livre a fait ses preuves. On ne peut rien inventer de mieux. » Mais au fond,qu'est-ce qu'un livre ? Un objet ? Des pages à lire ? Un support ? Un texte ?
Le livre, c'est une série depages de texte et/ou d'images réunies ensemble par quelque truc technique qui rend possible le feuilletage.Voilà la structure du livre. Que les pages soient en parchemin ou papier de bois comme aujourd'hui, cela n'apas d'importance.
Et si les pages sont numériques et se feuillettent sur un écran ?
 Nous restons dans la structure du livre. L'e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. Dans une certaine mesure seulement, puisque, sur unpoint au moins, il ne peut l'égaler : le livre de papier est autonome, alors que l'e-book est un outil dépendant,ne serait-ce que de l'électricité. Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avecune bible de Gutenberg. Si elle avait été numérisée dans un e-book, il en aurait profité pendant les troisheures d'autonomie de sa batterie. Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plusou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit. Nous pouvons encoreaujourd'hui lire des livres vieux de cinq cents ans. En revanche, nous n'avons aucune preuve scientifiqueque le livre électronique puisse durer au-delà de trois ou quatre ans. En tout cas, il est raisonnable dedouter, compte tenu de la nature de ses matériaux, qu'il conserve la même intensité magnétique pendantcinq cents ans. Le livre, c'est une invention aussi indépassable que la roue, le marteau ou la cuiller.
Certes, mais qui pouvait certifier, au temps de Gutenberg, la pérennité de l'encre, du papier, del'impression ?
 Mais on n'avait pas de journalistes qui se posaient des questions de ce type ! Maintenant qu'il y en a, onpeut juste leur répondre : le livre de Gutenberg est encore là. Et je peux sans me tromper affirmer qu'il mesurvivra... et à vous aussi. L'e-book peut éliminer certains genres de livres ou de documents : les quarantevolumes d'encyclopédie qui nécessitaient une pièce de plus dans les appartements, c'est sûrementterminé... Il fera disparaître les scolioses de nos enfants qui traînent sur leur dos des kilos de manuelsscolaires. Ils auront Molière, la grammaire, sur leur ordinateur portable. Mais rien n'éliminera l'amour du livreen soi. La photographie a changé l'inspiration des peintres, mais elle n'a pas tué la peinture, ni la télévision
 
le cinéma. Pourquoi voudriez-vous que le livre disparaisse face au texte numérique ? Les gens aiment biense faire peur aujourd'hui en imaginant des catastrophes radicales. Ils ont envie d'un peu de scandale !
Merci de nous rassurer ! Abandonnons le scénario absurde de la disparition du livre. Et même de lalecture puisque, contre ceux qui voient avec Internet la fin de la « galaxie Gutenberg », vous pensezqu'au contraire il nous y replonge. Pourquoi ?
 L'homme d'Internet est un homme de Gutenberg parce qu'il est obligé de lire, énormément. Ce qu'arévolutionné l'imprimerie, c'est la diffusion de l'écrit. Internet aussi. Les gens lisent, et probablement plus viteque leurs ancêtres. Ils passent d'un sujet à l'autre. Selon moi, Internet encourage la lecture de livres parcequ'il augmente la curiosité. Des statistiques ont démontré que ceux qui regardent beaucoup la télévision(mais raisonnablement), qui surfent beaucoup sur Internet (mais pas au point de passer leurs nuits sur dessites pornos), sont aussi ceux qui lisent le plus.
Est-ce que, paradoxalement, on n'a pas tendance à sacraliser le livre, comme s'il recelait la vérité etla culture ?
 Je suis fasciné par l'erreur, les sciences occultes et les idées fausses ; ma collection d'ouvrages rares estd'ailleurs construite autour de ce thème. Je vous garantis qu'il y a autant de bêtises dans les livresqu'ailleurs. Ce qui forme une culture n'est pas la conservation mais le filtrage. Il y a du hasard dans la façondont les oeuvres sont parvenues jusqu'à nous. Nous ne saurons jamais si, parmi les quatre mille rouleauxqui ont brûlé dans la bibliothèque d'Alexandrie à l'Antiquité, ne se trouvait pas un chef-d'oeuvre del'humanité plus immense qu'Homère. Et, dans sa
Poétique,
Aristote cite des auteurs de tragédies que nousne connaissons pas. Qui nous dit qu'ils n'étaient pas meilleurs qu'Euripide, ou que Sophocle n'était pas justeun mafioso astucieux qui grâce à des copains bien placés a fait une carrière qu'il ne méritait pas ? Le seulindice que nous ayons est que seul Aristote cite ces tragédiens disparus. Et j'ai tendance à croire que, s'ilsétaient si géniaux, un autre auteur a sûrement un jour ou l'autre écrit la même chose qu'eux. Notre cultureest ainsi le produit de ce qui a survécu à des filtres plus ou moins hasardeux, incendies volontaires ou non,censures, ratés, pertes...
N
ous avons aujourd'hui un rapport à la mémoire plein de contradictions, vous le soulignez : nouscroyons avoir les moyens d'archiver le savoir universel sur des supports virtuels, mais ces supportsne sont pas pérennes et nous ne savons même plus ce que nous gardons. Avons-nous un problèmede filtre ?
 Le filtrage est le grand problème de notre époque. Notre rapport à la mémoire peut faire penser à Funes, lepersonnage hypermnésique imaginé par Borges. Comme il se souvient d'absolument tout, c'est un fou ouun idiot. Et Internet est le scandale d'une mémoire sans filtrage, où l'on ne distingue plus l'erreur de la vérité. Au final, cela produit aussi un effacement de la mémoire. La culture est une chose qui se partage, sediscute. Ce qu'on peut appeler « la communauté » arrive jusqu'ici à débattre, à négocier et à se mettred'accord pour laisser tomber certaines oeuvres, certaines idées scientifiques, au profit d'autres.Une des grandes fonctions de la culture est d'imposer un savoir partagé par tous. Cela ne veut pas direimmuabilité de ces connaissances. Mais même leur nécessaire mise en question, même la révolution nepeuvent avoir lieu sans qu'existe cette base du savoir partagé : pour que Copernic puisse affirmer que laTerre n'est pas au centre de l'Univers, il faut qu'on ait accepté auparavant la théorie de Ptolémée qui disait
 
le contraire. Il existe une sorte de
Lar 
ousse
encyclopédique admis par tout le monde, même si celui d'unhomme de 70 ans est plus fourni que celui d'un jeune de 25 ans. Internet peut signifier à terme la mise enmiettes de ce
Lar 
ousse
commun au profit de six milliards d'encyclopédies, chaque individu se construisantla sienne, chacun pouvant à loisir préférer Ptolémée à Copernic, le récit de la Genèse à l'évolution desespèces. Nous courons le risque d'une incommunicabilité complète, l'impossibilité d'un savoir universel...Evidemment, les contrôles traditionnels continueront de s'exercer, notamment par l'école, mais ils entrerontde plus en plus en conflit avec les revendications particulières. Revendiquer sa propre encyclopédie esttypique de la bêtise ! La culture est là justement pour empêcher les Bouvard et Pécuchet de triompher.
Vous avez conçu une programmation d'expositions, de conférences et de concerts au Louvre sur lethème du « Vertige de la liste ». Vous écrivez que le Web, ce grand catalogue, offre justement levertige le plus mystique et le plus virtuel.
Le plus affolant, le plus dramatique. C'est la différence entre le doux vertige que donnent deux verres dewhisky et celui que procurent deux bouteilles de whisky. Le Web, c'est le coma éthylique assuré ! Onl'appelle la Toile, et c'en est une. Toile d'araignée et labyrinthe. Une structure qui est le contraire de l'arbre,organisé en branches, sous-branches. La liste est en effet le contraire de l'ordre.
Avez-vous remarqué que la liste (des articles les plus lus, les plus commentés, des films les mieuxcotés, etc.) devient, sur beaucoup de sites Web, un mode privilégié de traitement de l'information ?
 Oui, et je crois que cela correspond bien à ce refus de statuer, de théoriser, de hiérarchiser les informations,qui est le propre du Web. La liste peut être un moyen très primitif de connaissances. Nous appréhendonsspontanément le monde par l'expérience, c'est-à-dire sous la forme d'une liste plus que sous la forme d'unedéfinition. Lorsqu'un enfant demande à sa mère : qu'est-ce qu'une girafe ?, elle ne va pas lui répondre :c'est un mammifère, de la famille des... Elle lui dira : c'est un grand animal, avec quatre longues pattes et uncou très long, deux petites cornes sur la tête, des taches marron sur un poil jaune... C'est-à-dire qu'elle faitune liste, non exhaustive, de ses propriétés. Cela permet à l'enfant de reconnaître la girafe, procédé encoreplus important lorsqu'il s'agit de reconnaître un scorpion ! La liste est à 80 % notre façon de connaître laréalité. Qu'est-ce que le soleil ? Vous allez dire : c'est une chose lumineuse qui surgit le matin de l'est etdisparaît le soir vers l'ouest. Ce n'est pas une définition scientifique, mais c'est la façon naturelle par laquelleles êtres humains, même les astronomes, perçoivent le soleil.
Vous avez toujours aimé les listes, les catalogues... C'est votre côté vorace, collectionneur ?
 J'ai toujours été fasciné par les entassements, les énumérations, les inventaires. Jeune, je pouvais liren'importe quoi de ce genre. Les textes médiévaux et les oeuvres de Joyce, qui ont été mes deux sujetsd'étude de prédilection dans ma jeunesse, sont pleins de listes. Et j'en use moi-même beaucoup dans mesromans. C'est sûrement en effet de la voracité. Je ne sais pas m'arrêter !
Le pouvoir poétique des listes, c'est qu'elles se terminent toutes par « et cætera » ?
 Non, il existe des listes finies, qui disent « tout est là ». Ce sont des listes pratiques. Dans la vie courante,cela pourrait être la liste des courses. Dans l'art et la littérature, le fameux « air du catalogue » que chanteLeporello, le valet de Don Giovanni dans l'opéra de Mozart, est une liste pratique, conforme à la réalité :toutes les femmes que Don Giovanni a baisées. J'ai compté, il y en a 2 065 ! C'est un score ahurissant maisc'est un nombre fini. Si Don Giovanni était arrivé à séduire Donna Elvira, Leporello aurait dû refaire sa liste.

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