Introduction : Faut-il rire des économistes ?
« Nous nous sommes mis a rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : laguerre pas plus de quelques mois, les États n'ayant pas les moyens pour plus longtemps... »
Paul Léautaud, Journal, 27/01/1932Faut-il en rire? Oh non! Ils sont bien trop sérieux! Tellement sérieux que « l'économie, moi je n'ycomprends rien », avouent la plupart des gens. « Je n'y comprends rien »... N'est-ce point la phrase quel'on entend sans cesse lorsqu'on est confronté à un problème économique? Suivie aussitôt de: « Au fait,la Bourse... Vous pensez que ça va continuer à baisser? »Eh bien, nous allons chercher à comprendre.Que l'économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaientderrière un jargon? Car de quoi parlent-ils au juste? Les physiciens débattent, entre autres, de la chutedes corps et de l'expansion de l'univers, les chimistes des explosifs, les biologistes des mutationsgénétiques, des OGM qu'ils fabriquent, du clonage et du sida... Mais les économistes? Sont-ils tellementdifférents des sociologues, des psychologues, des philosophes? « Et comment donc! » crient-ils alors,arguant des nouveaux quartiers de noblesse de leur discipline, sanctifiée par un prix Nobel. En vérité, ceprix est offert par la banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel et n'est pas un vrai prix, décerné par laFondation Nobel. Mais cela n'y change rien! Ils ont des Nobel (1). Les économistes - des professeursd'université ou du Collège de France, des experts, analystes, des journalistes économiques qui font despages économiques et des suppléments - aimeraient beaucoup ressembler aux physiciens. Sont-ils pour autant de vrais savants? En tout cas, il s'agit d'hommes très importants, on le voit bien au moment desdiscussions du budget, des lois sur l'allongement du travail des actifs ou de la baisse des impôts pour certains, des élections, des grèves, des crises. Ils sont même de plus en plus influents, si l'on en juge par l'explosion des suppléments et des émissions économiques. Même un hebdomadaire comme CharlieHebdo possède sa page économique!
(1) Mais il est vrai qu'il n'existe pas de prix Nobel de mathématiques, ce qui est dû à d'obscures raisons de jalousie ou d'adultère, Alfred Nobel détestant un certain mathématicien célèbre...
Théories économiques et café du commerce
« Les milliers de petits bassets tournebroches de la rôtisserie de la science. »
José Ortega Y GassetAlors, de quoi parlent les économistes? « Oikos Nomos »: de la gestion de la maison. De la « ménagère», d'où vient le « manager » des Anglo-Saxons. Pour mémoire, Sully était le « bon mesnager » du douxroyaume de France...Mon ami Alain, directeur d'une grande revue très appréciée des professeurs d'économie, grand amateur d'économie, dit toujours que rien ne l'amuse autant que les « théories » économiques, qui consistent àdire, avec quelques kilos d'équations et un jargon incompréhensible pour 99 % des économistesprofessionnels eux-mêmes d'ailleurs, ce qu'on raconte entre deux bourrades au café du commerce: «demain ça ira mieux, à condition que ça n'aille pas plus mal, si la confiance revient, et si les gens ontenvie de consommer et de travailler, pas vrai mon gars, remets-moi un canon.» L'une des grandesexcroissances de la casuistique économique de ces dernières années est la « théorie des incitations »(2). Elle a dû remplir quelques bibliothèques d'articles impénétrables et laborieux autant que sublimes,qu'on pourrait résumer ainsi: pour produire mieux, il faut de la confiance et de la transparence. Chapeau!Au Moyen Âge et jusqu'aux Lumières, la casuistique a fait vivre pendant des générations des milliers declercs dévoués à une « science » qui a fini par disparaître, tout comme il se peut que l'économiedisparaisse un jour. D'ailleurs, n'a-t-elle pas déjà disparu? Le meilleur économiste n'est-il pas le chef d'unÉtat quand il désarme un conflit social et rétablit la « confiance » de ses concitoyens dans l'avenir? Le