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PO&SIE /// Tempestives 001 /// Michel Deguy

PO&SIE /// Tempestives 001 /// Michel Deguy

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05/13/2010

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Septembre 2008
 Remarque sur le
culturel
international festivalier 
Michel Deguy
Pour être financée (ils disent « sponsorisée »), autrement dit « visible » par existence sociale, unemanifestation culturelle, ou, disons,
le culturel 
en général, doit être international.Dans le cas de la poésie, les conditions de sa mise en festival international, c’est-à-dire de sa survieobjective (pense-t-on), la rendent précisément insignifiante ; ce qui veut dire : et sans importanceréelle par rapport à tout autre événement culturel, et en mauvaise contradiction (disons « non-dialectique », pour nous faire comprendre rapidement) avec son essence, ou ce qu’est encore la poésie.Je reviens d’Istanbul pour vous le raconter, et commencer de réfléchir à la possibilité de modifier cet état de choses. Mais d’abord cette précaution – inutile, comme dit la Comédie, parce que j’aurais beau la prendre, ce qu’elle vise à conjurer ne le sera pas : je ne veux évidemment rien dire« contre Istanbul », formidable cité, dont l’hospitalité fut magnifique. La question n’est pas là. Pasdavantage ce que je rapporte avec telle ou telle anecdote n’est à imputer à « mon » humeur, devanité déçue par exemple (
vates irritabile genus…)
. Il n’en est rien ; l’affaire est beaucoup plusgrave. Au reste je ne dirai aucun nom, car il ne s’agit pas de cela.Le
nous
de ces lignes est celui des invités à « lire » deux ou trois de leurs poèmes dans leur langue,qui viennent de vingt pays (avec « les mots de la tribu »), en des sites choisis, eux-mes« culturellement » fameux, dans une convivialité festive touristique telle que l’ennui – celui qui pourrait naître d’une longue audition attentive qui profiterait de présentations et de commentaires… – y est précisément ce qu’on redoute et qu’il s’agit d’éviter en supprimant le nécessaire.Tandis que la musique, elle, peut prendre tout son temps et tout le temps, puisqu’elle a la vertud’être entendue « immédiatement » de tous.Si je prends prétexte de
cette
« rencontre poétique » 2008, c’est parce que les conditions en furent siexactement culturelles qu’il fut patent (ou aurait dû l’être à beaucoup) qu’une limite de « contre-finalité »[1]était atteinte – et dépassée.C’est l’occasion de reposer la question de fond en priant les « collègues » d’y prêter attention, pour objections et réponses.Il arriva par exemple qu’en une séance dix lectures allophones furent exécutées en quaranteminutes… Il arriva qu’un poète, qui avait envoyé ses deux poèmes trois ou quatre semaines à
 
l’avance pour leur traduction (sans qu’on eût prévu le moindre échange intellectuel entre l’auteur etson traducteur…), et comme les pages confiées par celui-là comportaient un
verso,
découvrit aumoment de la lecture que les pages en question n’avaient été examinées qu’au
recto
, faute d’avoir été
tournées
; et qu’en conséquence leur auteur ne devait lire que deux demi-poèmes… Bienentendu cela n’avait aucune importance dans le fait puisque personne au monde ne s’en apercevait(sauf l’écrivain) ;
« ce qui démontre » précisément 
l’insignifiance complète
 pour la chose même
dont il devait être question. Y a-t-il encore une « chose même », cette
chose de la poésie
[2]dontles supposés poètes sont anxieux.Ainsi sommes-nous changés en… mais en quoi ? Opérateurs/opérés culturels ; agents et clients del’Agence,
dans
la culturalisation mondiale, ce petit secteur de la
mondialisation
(à moins que cen’en soit le « phénomène total », comme j’ai essayé maintes fois de le montrer. L’alibi tentateur duvoyage à Istanbul, une des dizaines de nos destinations mondiales en posture de « poètes », fait lascène de cette métamorphose : la soirée-spectacle avec jazz, dans un décor de velours, celui de la« citerne » byzantine (par exemple) travestie en hall de grand tel ou de bar, change« magiquement » (ce n’est pas de la magie)
ce
que nous essayons de défendre-et-illustrer, en sonexténuationla poésie. Nous sommes (est-ce définitivement ?) « alibifiés » dans le dispositif culturel[3]. L’argument de
 Lorenzaccio
 – dont j’excipai jadis : assujettis au Prince, certes, qui denos jours est l’Etat, mais en « résistance » clandestine, agents doubles pour le meilleur – l’argumentne joue plus. Il n’y a plus la moindre résistance. La déclaration en est tardive, trop sans doute, etdans la résolution (elle est prise) de ne plus participer, quel que soit l’honneur de l’invitation (c’enest un), à la formule récitalière vacancière devenue entièrement contre-finale, même si je maintiens(dans un instant) une possibilité de repli sur une disposition antérieure.Les hasards de la valise font que j’emportai dans ce voyage le beau discours préparé par Fondane pour le Congrès de « défense de la culture » de 1935 – et qui ne fut pas prononcé.La culture, on ne parlait que de ça, mais c’était avant
le culturel.
La pensée de Fondane – qu’ilsemble que personne n’eût pu recevoir chez les écrivains – fondée sur sa lecture de la Grèce tenaitque le spirituel était le technique (
Technê
) au sens de Platon et d’Aristote : l’esprit transformant leschoses, il est l’alchimiste de la
 phusis.
A partir des années 1980, tout préparé qu’il a pu l’être par Malraux et son époque, le glissement auculturel, la gigantesque mutation toujours en cours, s’accomplit (Lang), et le culturel, « âgecapitaliste » de la Technique, hégémonise son irréversibilité. La niaiserie – ou l’erreur, si vous préférez – déjà concentrée dans les propos de Guéhenno en 1935, que Fondane rapporte, souligne etdénonce, erreur contre les formations de l’esprit et la liberté de l’artiste, trempée dans la vulgatemarxiste de ce temps, prend les proportions de la « vision du monde »[4]. Si peu stalinien qu’ils’établisse, le culturel d’Etat – dont il y a Ministère depuis Malraux, et imprégnation hégémonique,certes idéologisée mais non philosophiquement problématisée (émancipation du peuple identifiéaux « classes populaires ») achève de tout emporter dans de méchantes contradictions, déjàinaperçues, presque incompréhensibles à l’auditoire de 35 – que je n’ai pas ici le loisir de réexposer.Le comble de l’embrouillamini (que j’ai appelé tout à l’heure « contre-finalité ») s’étale maintenant,dont l’analyse entraîne une radicalité de prévision et de pessimisme, que Fondane même, s’ill’entendait, n’aimerait pas.Mais qui, pas plus que la pensée écologiste fondamentale ne préviendra la « catastrophe géo-cidaire » annoncée, ne préviendra non plus l’âge culturel imminent aussi étranger à la
culture
, sonhomonyme, qu’il est imaginable de le décrire. Un congrès pour la
mondialisation culturelle
seraitencore plus confus, envahi de malentendus, et impotent, voire suicidaire, qu’en 1935.*
 
Cependant… cependant il s’agit de chercher à transformer les conditions de nos rencontres de tellemanière que celles-ci ne s’enfoncent pas davantage dans le non-sens – car si le culturel a de lasignification, c’est le
 sens
(ou « la tête ») qu’il a perdu.Cherchons, en pensant peut-être à ce que rend possible la musique (même si ici aussi une redoutablehomonymie recouvre de son voile d’ignorance, comme l’expression de
Worldmusic
, l’hétérogénéitédes spres de la musique aujourd’hui ; la musique que tout le monde écoute sagement,longuement, non savamment mais passionnément, comme si on
attendait 
tout de ce côté-là, telleune promesse. Quelque chose de même, ou « même », à savoir le son et l’interprétation actuelle de
ce
pianiste, ou de
ce
trio, en train de jouer, est perçu par tous en même temps, parce que le caractèrenon linguistique de la musique empêche que sa réception soit immédiatement partagée, diffractée,émiettée, en compréhension, incompréhension et faible ou mauvaise compréhension. La difficulté àuser convenablement du modèle de « la musique », du « comme la musique », est aggravée, portéeau comble, par le cliché brumeux de la « musicalité » du poème. L’auditoire de la « lecture »cherche en vain à jouir à l’audition d’un texte (la « petite page ») dans une langue qu’il ne connaît pas (parce que « étrangère ») et un langage qu’il méconnaît (la poétique). Il croit
entendre
unelangue, la « musicalité » hors signification d’une langue, comme si un texte était une « partition » etque l’intelligibilité du « sens » pouvait être
 séparée
, mise hors jeu, et qu’il
restât 
la « musique de lalangue ». Il n’en est rien (ou : toutes les langues sont « chantantes », comparables, dans la doxa populaire, aux « oiseaux »…).La compréhension de « ma » langue (je l’
entends
en effet, dans le double sens de ce mot françaisqui favorise la confusion et la crédulité en le « chant » de la poésie flottant au-dessus de
toutes
leslangues comme… leur esprit !) est cependant constitutive de sens, de quoi la poésie n’est pas dutout exempte. Ça serait le comble ! Or ce malentendu de plus en plus ruineux à mesure qu’il devientdoxa mondiale, s’étend en justifiant le « récital de poèmes » !*Que pourrait-on modifier pour favoriser une
internationalité 
plus intelligente,
c’est-à-dire
plusefficiente (non comme un simulacre) ; assez rigoureuse et vigoureuse pour servir en effet ce quechacun d’entre nous, quelle que soit la diversité, quasi « chimique » de nos Arts poétiques, continuede viser et d’appeler « poésie », sur le fond d’une très longue histoire, nationale, occidentale,universelle (et tel qu’en effet il n’y a peut-être plus de prédicat commun à la « compréhension » deson concept).Les deux erreurs qui s’entretiennent, et se renforcent l’une l’autre, consistent en ceci : d’une part, aunom même de l’internationalité, c’est-à-dire de l’économie, du marché, de la concurrence, voici quel’idiomatique national (est-ce sur le modèle du
 sport 
?) vient trop en avant parce que l’écrivain est
le représentant 
de sa « Nation » ; et d’autre part la crédulité, la superstition, en la « magie duverbe » place sa croyance et son espérance, sympathiques et enfantines, en des Pentecôtes poétiques(et seulement en poésie) en l’esprit de poésie et la vertu « musicale » de telle ou telle « parole »seront tels que chaque locuteur parlant
 sa
langue serait « entendu », de
tous
: langage de paix et deconcorde, de fraternité et d’amour, « immédiatement » universel ; et c’est en effet sur ce modèleque l’Union Soviétique organisait les fêtes culturelles poétiques de « rassemblement » de ses« peuples ». Idéologie et propagande…Bien sûr un poème fait entendre sa langue, ou s’y efforce, et parfois en prouesse y parvient. Mais la juxtaposition des paquets cadeaux de langue comme si les coffrets (les
 plaquettes
) en renfermaientle parfum dans ces petites boîtes d’idiomes aux vitrines festivalières et pour la gustation-test du public, telle une « reproduction » archéologique[5]ou un produit du terroir, les referme sur elles-

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