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PO&SIE /// Tempestives 006 /// Gisèle Berkman

PO&SIE /// Tempestives 006 /// Gisèle Berkman

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Octobre 2008
 De la banalité du mal en régime de fiction médiatique (d'Harendt à Angot)
Gisèle Berkman
La scène se passe dans la dernière auto-fiction de Christine Angot,
 Le marché des amants
,estampillée « roman ». Une chambre d’hôtel, à Nice. Ebats de la narratrice et de « Bruno » (BrunoBeausire, plus connu sous l’identité du rappeur sarkozyste doc Gynéco), sur fond de « documentaireen noir et blanc sur la Shoah, avec des images de charniers, de camps et en voix off descommentaires sur les chiffres, les techniques. » La narratrice implore « Bruno » de changer dechaîne. Il refuse (« Mais non c’est bien ») : indifférent ? émoustillé ? mû par quelque obscure« concurrence mémorielle », comme on dit lourdement aujourd’hui? La narratrice résiste un peu, pleure, d’humiliation dit-elle, puis s’abandonne : «Je pleurais en faisant l’amour sur ce fond sonore, puis je me laissais aller, il n’y avait plus de valeurs, juste un grand néant, et nous dans notrechambre en résidu. Petits, minables, vivants. Pourquoi changer de chaîne ? On se donnait des petitscoups, on ne pensait plus. Je me sentais faite de morceaux décollés. »Cette chronique d’une honte fugace exemplifie à sa façon l’entrée du meurtre de masse sur la scènede la fiction (ou de sa parente pauvre, l’auto-fiction) par la petite porte de la perversion« ordinaire ». Comme si la fameuse « banalité du mal », à l’origine sous-titre du livre fameux etcontroversé d’Hannah Arendt,
 Eichmann à Jérusalem
,
rapport sur la banalité du mal,
s’était elle-même vulgarisée, fournissant à certaines fictions le supplément de perversion apte à décupler leur valeur d’échange sur la scène de la consommation de masse. Il n’est pas indifférent que, dans leroman d’Angot, le « documentaire sur la Shoah » (singulièrement transformé par un journaliste en
Shoah
, le grand film de Lanzmann, lors d’une émission de Canal plus…) constitue l’arrière-pland’une scène sexuelle. Symptôme des temps ? L’érotisation du meurtre de masse joue à plein dans letrès diatique « pa» de Jonathan Littell,
 Les Bienveillantes
, ce livre qui créa naguèrel’événement en narrant les Mémoires fictifs d’un SS. L’évocation des massacres y est scandée par une distribution musicale (Toccata, Allemandes, Courante, Sarabande…) dont certains, et non desmoindres, s’extasièrent : un numéro spécial du
 Débat 
encensa le livre. Passons sur la froideobscénité du propos, sur les clichés d’écriture, sur l’équivoque du rapport à l’Histoire, sur lamobilisation à contresens du mythe grec : de tout cela, le traducteur Pierre-Emmanuel Dauzat a fait justice, dans un livre remarquable.En nous apostrophant à l’orée de son texte, le héros de Littell prétend
embarquer 
le lecteur (au sens pascalien du terme) dans une forme d’abjection partagée, l’autre nom ici de la fraternité : «Frèreshumains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. » Hypocrite lecteur, mon semblablemon frère… Tout l’exorde des
 Bienveillantes
(quel titre !) est une vulgarisation perverse desénoncés d’Arendt sur les hommes ordinaires et la banalité du mal: « (…) les hommes ordinaires
 
dont est constitué l’Etat – surtout en des temps instables- voilà le vrai danger. Le vrai danger pour l’homme, c’est moi, c’est vous», décrète l’ancien officier nazi reconverti dans le commerce de ladentelle. La fable vaut ici re-naturalisation de cette violence supposément originaire qui constituel’une des composantes de la mutation culturelle que nous vivons – le dés-humain voisinant sans malavec la sensiblerie exhibée et le retour des « émotions » qui en sont le cynique « supplémentd’âme ». Serait-ce la « fin de l’exception humaine » que Jean-Marie Schaeffer appelle de sesvœux ?Il faudra, un jour, méthodiquement déconstruire ces énoncés devenus slogans dont les fictionsmarchandes se sont faites les vecteurs privilégiés. « Banalité du mal », « devoir de mémoire »,autant de syntagmes problématiques et toujours en passe de se trouver dévoyés - dévoyés parce que,d’emblée, problématiques ? (Un exemple, prélevé au hasard dans un numéro tout récent du
Monde
:aux Pays Baltes, sous prétexte de « devoir de mémoire », une ancienne caserne soviétique sert à dutourisme « reality show », dans lequel on est censés obéir aux ordres humiliants d’un faux officier soviétique, pour « ne pas oublier » ce que c’était…)Revenons à ce qui fut à l’origine un reportage d’Hannah Arendt,
 Eichmann à Jérusalem
. Dans unlivre brillant et discutable,
 Le Juif de savoir 
, Jean-Claude Milner soutient que, si Arendt substitue la« banalité du mal » à la thèse kantienne du mal absolu à laquelle elle souscrivait naguère, c’est envertu d’un théorème sous-jacent (celui de la toute-puissance de la technique) qui échoue à seconcrétiser dans le personnage falot d’Eichmann. De fait, il y a comme une hésitation dans ce passage du post-scriptum où Arendt argue de la banalité d’Eichmann. Si Eichmann, dit-elle, estordinaire, c’est surtout dans la mesure où il apparaît petit fonctionnaire banal, terne exécutant pourvu d’une singulière « absence de pensée », au plus loin de la commode imagerie du monstre :« Eichmann n’était ni un Iago, ni un Macbeth ; et rien n’était plus éloigné de son esprit qu’unedécision, comme chez Richard III, de faire le mal par principe. Mis à part un zèle extraordinaire às’occuper de son avancement personnel, il n’avait aucun mobile. Et un tel zèle en soi n’étaitnullement criminel ; il n’aurait certainement jamais assassiné son supérieur pour prendre son poste.
Simplement, il ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait 
, pour le dire de manière familière »,écrit Arendt. Et elle poursuit : « Il n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée –ce qui n’est pas du tout la même chose que la stupidité- qui lui a permis de devenir un des plus grands criminelsde son époque. Et si cela est « banal » et même comique, si, avec la meilleure volonté du monde, onne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque, on nedit pas pour autant, loin de là, que cela est ordinaire. » Oscillation du texte, ici, entre le
banal 
(lui-même plus proche du
médiocre
) et cette catégorie de l’
ordinaire
qui fait d’Eichmann un hommecomme un autre, le rattache à l’espèce ; entre le
 singulier 
(la singulière banalité d’Eichmann, scelléedans son « absence de pensée) et le
commun
; entre la dimension anthropologique du mal, etl’exception historique du totalitarisme. Posons alors cette hypothèse : en régime médiatique, aurègne du « story-telling » analysé par Christian Salmon dans un livre éclairant, c’est comme si lequasi-concept arendtien s’était trouvé recyclé, absorbé, vulgarisé.Soient ces deux versions de la « banalisation de la banalité du mal ». La version-Angot est celle du« tout dire », plat dévoiement du précepte de Rousseau, « je dirai ce que j’ai pensé tout comme ilm’est venu », à cette exception notable qu’ici, le « dire » est rabattu sur le « faire », et que la penséeest ce qui manque à l’appel. « On ne pensait plus », conclut la narratrice, et ce « ne plus penser »fait singulièrement écho, dans sa platitude, à l’ « absence de pensée » qu’analyse Arendt… Lelecteur sait à quoi s’en tenir : qu’une certaine perversion consiste à faire l’amour - pardon,Christine, à
baiser 
- sur fond de « documentaire sur la Shoah », et que la chose est à la fois extra-ordinaire et banale, rien d’humain ne devant nous être étranger au règne du tout-dire et de sonrecyclage médiatique. Plus ouvertement pervers, Littell prétend nous enrôler dans l’ordinaire dumal. Son personnage, lui aussi, fuit la pensée - « je m’aperçus que penser, ce n’était pas une bonnechose », dit Max Aue, cet invraisemblable témoin des massacres commis par les
 Einsatzgruppen.
À

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