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Foucault Bon Usage Du Criminel

Foucault Bon Usage Du Criminel

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08/30/2010

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Notre époque
PAR MICHEL FOUCAULT
L'auteur de « Surveiller et punir » a lu le
livre — « le Pull-over rouge » — dans lequel Gilles
Perrault refait, et nous oblige à refaire, leprocès de Christian Ranucci, guillotiné à vingt-deux
à.
' ans le 28 juillet 1976
Michel Foucault
our qu'une justice soit injuste il n'est pasbesoin qu'elle se trompe de coupa
i
, le, il suffit
qu'elle ne juge pas comme il faut.Ranucci, guillotiné le 28 juillet 1976, était-
il innocent de l'assassinat d'une fillette deux
ans plus tôt ? On ne le sait toujours pas. On
ne le saura peut-être jamais. Mais on sait, de
façon irréfutable, que la justice est coupable.
Coupable de l'avoir, avec cinq séances d'ins-
truction, deux jours d'assises, un pourvoi rejeté
et une grâce refusée, mené sans plus hésiter à
l'échafaud.
Gilles Perrault a repris l'affaire. J'aurais
scrupule, sur un pareil sujet, à évoquer le talent
du récit, sa clarté, sa force. Un seul mot me
paraît décent : c'est du travail. Je ne sais
combien il lui a fallu de mois de patience et
de cette impatience aussi qui refuse d'accepter
le plus facile. Mais, le livre refermé, on se
demande ce qui n'a pas marché ou, plutôt,ce qui a fait marcher cette machine qui, à
chaque instant, aurait dû s'arrêter :. la partia-
lité de la police, l'hostilité d'un juge, la sur-excitation de la presse ? Oui, un peu, mais
au fond, et faisant « tenir » tout cela, une
chose toute simple et monstrueuse : la
paresse. Paresse des enquêteurs, des juges, des
avocats — paresse de la justice tout entière.La justice fait rire lorsqu'elle est si indolente
qu'elle ne parvient pas à rendre un verdict.
Mais celle qui distribue la mort d'un geste
presque endormi...
Changement de marque
Le livre de Perrault est un atroce traité dela paresse judiciaire. Forme majeure de cette
paresse : la religion de l'aveu.
C'est vers l'aveu que tendent tous les actesde la procédure, depuis le premier interroga-
toire jusqu'à l'audience ultime. On est content,
le secret est lâché, le fin fond de la vérité
découvert ; tu l'as dit toi-même. Prestige de
la confession dans les pays catholiques.? Volon-
té, selon Rousseau, que le coupable souscriveà sa propre condamnation ? Sans doute, mais
qui ne voit la formidable « économie » que
permet la confession ? Pour les enquêteurs qui
n'ont plus qu'à modeler leur recherche sur ce
qui a été avoué, pour le juge d'instruction qui
n'a plus qu'à ficeler son dossier autour de
l'aveu, pour le président de la cour qui, dans
la précipitation des débats, peut renvoyer l'ac-
cusé à lui-même, pour les jurés qui, à défaut
de connaître le dossier, ont devant eux un
accusé qui le reconnaît. Pour les avocats de ladéfense, car il est en fin de compte plus facile
d'avoir recours, en plaidant, à la rhétorique
toute prête des circonstances atténuantes, de
l'enfance malheureuse, du moment de folieque de se battre, pas à pas, à tous les stades
de l'instruction et de chercher, fouiller, sus-
pecter, vérifier. L'aveu, c'est un lieu de douce
complicité pour toutes les instances de la justicepénale.
Le 3 juin 1974, on découvre le cadavre,
blessé horriblement, de Marie-Dolorès Ram-bla. Elle venait d'être enlevée par un hommequi lui avait demandé de l'aider à rechercher
un chien noir. Autour de ce crime, il y a
des indices et des pistes : une Simca « 1100 »
dans laquelle la petite fille était montée ; un
homme au pull-over rouge qui, la veille déjà,avait demandé à des enfants de retrouver son
chien. D'autre part, on apprend que, non loin
de l'endroit où fut découvert le cadavre, un
automobiliste a eu un accident léger, qu'il s'est
enfui, qu'on l'a poursuivi, qu'il s'est caché.On a repéré le numéro de sa voiture., C'est
celle de Christian Ranucci. Il est arrêté.
Coïncidence de lieux, recoupements approxi-
matifs des horaires : et si les deux séries, celle
du crime et celle de l'accident, n'en faisaient
qu'une.? Bien sûr, Ranucci n'a pas une Simca
mais une Peugeot ; bien sûr, il n'est pas
reconnu par les deux seuls témoins de renlè-
vement ; bien sûr, on n'a vu qu'une seule
personne dans la voiture accidentée ; mais,après tout, il y a un pantalon taché de sang
dans sa voiture et pourquoi donc s'est-il caché
avant de rentrer tranquillement chez lui ?
Onze heures d'interrogatoire, et il avoue.
Il avoue à nouveau deux fois dans les moments
qui suivent. Aveu impressionnant, reconnaîtGilles Perrault. Mais les_
l
enquêteurs avaient
sous la main bien d'autres, pistes possibles
ils avaient sous la main des faits qui mon-
traient que les aveux n'étaient pas exacts sur
certains points ; et que sur d'autres, apparem-
ment faux, Ranucci avait dit vrai. Ils avaient
de quoi savoir que cette pièce décisive était
douteuse et que, loin de faire preuve, elle
devait à son tour")être prouvée.
Or c'est tout le contraire qui s'est passé.
L'aveu a déployé ses pouvoirs magiques. La
voiture de l'enlèvement, de Simca, est devenuePeugeot. Un homme qui courait avec un paquet
est devenu un homme traînant par la main une
petite fille. Les témoins réticents 'ont été oubliés
et le pull-over rouge, qui ne pouvait pas appar-
tenir à Ranucci, a été abandonné dans un
coin de l'instruction. L'aveu obtenu et les faits
établis ne pouvaient pas entrer dans la même
épure. Il fallait ou casser le bloc de l'aveu
et le réexaminer point par point, ou trier
les faits pour retenir ceux qui permettaient
de cimenter l'aveu. Vous devinez la solution
retenue.
ortrait gur mesure
On reproche souvent à la police la façon
dont elle provoque les aveux. Et on a raison.Mais, si la justice, de bas en haut, n'était pas
tellement consommatrice d'aveux, les policiers
auraient moins tendance à en produire et par
tous les moyens. Pour obtenir les aveux de
Ranucci, la police de Marseille n'a sans doutepas employé les seules paroles insidieuses de
la persuasion ; mais, de toute façon, y a-t-ileu dans le cabinet d'instruction, au parquet,à l'audience, quelqu'un pour dire : un aveu,
quel qu'il soit, n'est pas une solution, c'est
un problème ? Vous avez à établir un crime
dont le déroulement, les raisons, les parte-
naires vous échappent ? Vous ne devez jamais
lui substituer un criminel qui se proclame
coupable et tient lieu des certitudes qui vous
manquent.
Un criminel manifeste vient donc de prendre
la place d'un crime obscur. Mais il faut encoreque sa criminalité soit ancrée plus solidement
que dans un aveu toujours révocable. Après
avoir passé la main au suspect lui-même, l'ins-
truction va se défausser maintenant sur le psy-
chiatre. Celui-ci doit répondre à deux types
de
question: était
il en état de
-
mence au moment des faits? En ce cas, on
considérera qu'il n'y a pas eu crime du toutet les poursuites s'arrêteront. Il est logique
que le psychiatre réponde le plus tôt possible
à cette question.
Mais on lui demande aussi s'il ne relèvepas quelques rapports entre le crime et les
anomalies psychiques du sujet ; si celui-ci est
dangereux, et réadaptable : toutes questionsqui n'ont de sens que si le sujet est bien l'au-teur du crime en question, et si le médecin a
pour tâche de replacer ce crime dans la vie
de son auteur.
Le psychiatre avait donc devant lui un
Ranucci déjà titulaire d'un crime puisqu'il l'a
avoué ; il n'y avait plus qu'a bâtir une per- .
sonnalité de criminel. Allons-y. Une mère
40
Lundi 11 septembre 1978
 
Christian Ranucci
Après les aveux,
il ne restait plus qu'a bâtirune personnalité de
criminel
divorcée : elle est donc possessive. Son fils vit
avec elle : il ne l'a donc jamais quittée (peu
importe qu'il ait longtemps travaillé ailleurs).
Il prend sa voiture pour le week-end : c'est
donc la première fois qu'il découche (oublions
un an de service militaire en Allemagne). Et
si, depuis qu'il a dix-sept ans, il a des maî-
tresses, son affectivité est «
immature
» et sa
sexualité «
mal orientée ».
De quelqu'un dont on a établi sans aucun
doute qu'il a tué une fillette, je ne sais pas
s'il y a grand sens à dire qu'il a été trop couvé
par sa mère. Mais, dans une pièce d'instruc-tion remise à des juges qui auront à décider
si l'accusé est coupable, j'en vois très bien
l'effet : à défaut des éléments du crime, cela
vous dessine le profil du criminel. Le premier
reste peut-être à prouver mais le second, on
le comprend, on le « tient bien ». De cette
psychologie, le crime se déduira facilement,
comme une conséquence nécessaire.
Tout ce nui « ne trompe pas »
Et puis, au fond, ce crime, ce geste obscur,
imbécile, horrible, cette absurdité qui s'efface
avec le temps (même s'il y a des chagrins qui
ne s'oublieront jamais), qu'en faire le jour desassises ? Que signifierait de réagir à l'irréver-
sible ? On ne punit pas un acte, on a à châtier
un homme. Et voilà que, une fois de plus,
on va laisser tomber le crime auquel on ne
peut plus rien pour s'occuper du criminel.
Cest du criminel, en effet, qu'ont besoin
la presse et l'opinion. Cest lui quon va haïr,
à lui que vont aller les passions, pour lui
quon va demander la peine et l'oubli.Cest du criminel quont besoin, eux aussi,
les jurés et la cour. Car le fait du crime, il
est enfoui dans d'énormes dossiers ; les jurés
ne le connaissent pas et le président auraitbien du mal à l'expliquer. En principe, l'au-
Le
Nouvel Observateur
41
 
DE NOTRE ENVQYE SPECIAL
Le nouvel âge d'orde NewYork
Les Américains ont enfin décidé
de sauver la ville la plus pourrie, peut-être, mais aussila plus fascinante du monde
Le maire Ed Koch
Le genre libéralo-réac
Suite de la page 41.
dience peut et doit tout reprendre ; la véritédoit s'y produire sans ombre ni silence aux
yeux et aux oreilles de tous. Mais, concrète-ment, comment faire ? Un partage s'établit :d'une part, dans la poussière du dossier, sous
les cotes compliquées, les faits, les traces, les
preuves, les innombrables éléments que l'esprit
relie mal et où l'attention s'égare. Mais qu'im-
porte? Car, d'un autre côté, il y a, en chair
et en os, vivant, incontestable, le criminel Sonvisage, ses expressions, sa dureté, son sourire,
ses affolements — tout ce qui « ne trompe
pas ». Faisons donc, pour le crime, confiance
aux habiles techniciens de l'instruction et gar-
dons devant les yeux le criminel lui-même.
Et c'est encore du criminel, non du crime,
qu'on a besoin pour fixer la sentence. Pour
être indulgent, comprendre et excuser. Maispour être sévère également. Et pour tuer. Ce
n'est offenser aucune douleur, je pense, que
de dire que les responsables du talc Morhange
ont fait au moins autant de mal que l'assas-
sin d'une petite fille. Et les faits étaient là,
absolument. Il n'a jamais été question de les
condamner à mort et c'est tant mieux. Mais
pourquoi accepte-t-on si facilement une pareille
différence de destins ? C'est que, d'un côté, on
avait des industriels sans scrupules, des hommes
d'affaires avides ou cyniques, des ingénieursincompétents, tout ce qu'on voudra, mais pas
des «,criminels ». De l'autre, on avait un crime
mal élucidé mais, en pleine lumière, un cri-
minel bien réel. Et si l'on peut hésiter à
répondre à une mort par une mort, à un égor-gement par un autre, comment ne pas vouloir
se débarrasser, et par des moyens sans recours,
de quelqu'un qui est fondamentalement un
« criminel », essentiellement un « danger »,
naturellement un « monstre ». Il y va de notresalut à tous.
Moins coûteux
Fait paradoxal : une des racines aujourd'hui
les plus solides de la peine de mort, c'est leprincipe moderne, humanitaire, scientifique
qu'on a à juger non des crimes mais des cri-
minels. Il est moins coûteux économiquement,
plus aisé intellectuellement, plus gratifiant pour
les juges et pour l'opinion, plus raisonnableaux yeux des sages et plus satisfaisant pour
les passionnés de « comprendre un homme »
que d'établir des faits. Et voilà comment, d'ungeste facile, coutumier, à peine éveillé, la jus-
tice a coupé en deux, un matin, un « crimi-
nel » de vingt-deux ans dont le crime n'avait pasété prouvé.
Je n'ai pas parlé des aspects exceptionnels
et durs de cette affaire : pourquoi , on avaitalors besoin d'une exécution et comment la
grâce, recommandée par la commission, a été
refusée. J'ai évoqué seulement ce qui l'a fait
ressembler à tant d'autres.
On est en train de réformer le code pénal.
On mène campagne, ardemment, contre lapeine de mort. Et certains magistrats savent
bien le danger de vieilleries comme la religion
de l'aveu, ou des modernités comme l'inter-
vention indiscrète du psychiatre. Plus généra-
lement encore, il faut revoir de fond en comble
la manière dont on punit.
Cette manière de punir a toujours été l'undes traits les plus fondamentaux de chaquesociété. Aucune mutation importante ne s'y
produit sans qu'elle y soit modifiée. Le régimeactuel de pénalité est usé jusqu'à la trame. Les
« sciences humaines » n'ont pas à le raviver.
Il faudra des années, et bien des tâtonnements
et bien des bouleversements pour déterminer ce
qu'on doit punir, et comment, et si punir a
un sens et si punir est possible.
MICHEL FOUCAULT
Rien, décidément, n'abattra New York,
ville-phénix. Elle consomme trois millions etdemi de quotidiens, par jour — un pour deux
habitants. Elle a follement besoin, cette méga-
lopole cosmopolite, de la bande des « Peanuts »,
des faits divers de Chelsea ou de la publicité
de Macy's. Tout ça lui donne une identité.
Et voilà que, le 10 août, les journaux ont
disparu des kiosques. Plus de « New York
Times », ni de « Daily News », ni de « Post ».
Catastrophe.
Les propriétaires des trois grands quotidiens
newyorkais ont engagé une épreuve de force
avec les imprimeurs — et plus particulièrement
les rotativistes. Ils ont décidé de « dégraisser »
coûte que coûte. La dernière grande grève,
celle ,de 1962, avait duré cent quatorze jours
et fait quatre morts — parmi les journaux,
s'entend.
Après quelques jours de sinistrose, les
New Yorkais, qui ne peuvent plus garder les
yeux rivés sur du papier imprimé, commencent
à se regarder dans le métro et même.., à se
parld. Pas très longtemps, à dire vrai. Le
17 août, un homme d'affaires lance à la hâte
un premier journal pirate, « City News »,
qui marche tout de suite très fort. Surgiront,
dans la foulée, le « New Yorker Daily Press »et le « Daily Metro ». Ils tirent déjà à plus d'un
million d'exemplaires tous les trois et résument
mieux que tout la formidable vitalité de New
York qui renaît telle qu'en elle-même...
Quarante-quatre étages pour rien
Est-elle sortie de son cauchemar ? Les
cafards pullulent toujours, à New York. Les
pot holes,
c'est-à-dire les nids-de-poule, aussi.
En un mois, les services municipaux en ontbouché deux cent onze mille dans les rues.
Oui,
dit le maire,
mais vous pouvez toujoteris
les colmater, ils s'ouvriront dès le r lendemain
si le terrassement de la route est trop mince,
ce qui est souvent le cas. »)
Le nombre des
junkies,
pauvres hères archi-camés qui traînentsur les trottoirs, est, paraît-il, en augmentation.
Et, bien entendu, les emplois sont en diminu-
tion :
!
six cent mille de moins en dix ans.
Quant à la misère,. elle se porte bien, et la
criminalité aussi, Dick Button, champion olym-
pique de patinage, a été attaqué à neuf heures
du soir, à Central Park, par des adolescents
armés de battes de base-ball. Fracture ducrâne. Il continue à planer, c'est sûr, une
atmosphère de fin du monde sur la ville. Maispour longtemps encore ? Pas forcément : New
York est peut-être en train d'entamer sa « re-
naissance », comme dit Ed Koch, le maire,dans son modeste bureau du City Hall. Et ilajouté : «
Ce sera bientôt l'âge d'or. On a
voulu: rabaisser New York,. ces dernièresannéès. Eh bien, èlle relève la tête mainte-
nant.,»
Elle commence même à se libérer de cette
peur existentielle qui, jusqu'à présent, la paraly-sait à partir de vingt heures — ou même avant.
Quelques « visages pâles », très rares, se
rendent parfois à Harlem, la cité interditenoire, et on sort maintenant volontiers dans
la rue, la nuit tombée. On fait remarquer que letaux de criminalité est, après tout, plus bas qu'à
Chicago ou à Philadelphie. Après un pas-
sage à vide, la ville la plus haute du monde
se rétablit : avec trois cents spectacles tous les
soirs, du théâtre d'avant-garde au concert de
musique classique, elle est d'ailleurs, plus que
jamais, la capitale mondiale des arts.
Et les affaires ? Sur ce plan, une histoirepleine de fric et de démesure résume assez
bien le réveil de New York. C'est l'affaire du
1166 de l'avenue des Amériques. Tous les ma-
tins, un homme au visage anguleux, Vincent
Martucci, gardien de son état, entre dans l'im-
meuble, un gratte-ciel de quarante-quatre
étages qui est probablement l'une des grandes
réussites architecturales de Manhattan. L'un des
grands fiascos financiers aussi. Car c'est un
42
Lundi 11 septembre 1978

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