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II. La démonstration : puissance et limites
La démonstration
s’impose comme un
modèle de démarche rationnelle
Descartes, p. 288 : lesmathématiques montrent le droit chemin de la vérité. La démonstration mathématique a ceci de
remarquable qu’elle permet d’arriver à une
conclusion nécessaire. La démonstration est la forme
de preuve la plus certaine. Or c’est bien de certitudes dont on a soif quand on se lance à la
recherche de la vérité.
1.
 
Démontrer, c’est rendre nécessaire
 
«
Qu’est
-ce, en effet, que démontrer
? C’est d’abord rendre nécessaire
», écrit Paul Mouy. PourKant, la démonstration est une preuve apodictique = preuve qui établit la nécessité de saconclusion
démonstration =
raisonnement garanti contre l’erreur
. «
L’expérience nous
apprend ce qui est », écrit Kant, « mais
 non que ce qui est ne puisse être autrement
». La
démonstration, en revanche, aboutit à une conclusion qui ne pourrait être autre qu’elle n’est
 
pas d’autre conclusion possible. C’est pourquoi, démontrer = rendre nécessaire.
 Le meilleur moyen de voir en quoi la démonstration est une preuve apodictique est de prendre
l’exemple des
syllogismes : « Le syllogisme est un discours dans lequel, certaines choses étant
posées, quelque chose d’autre en
 résulte nécessairement
par le seul fait de ces données », écritAristote
 
exemple
: Tout homme est mortel (prémisse n°1 appelée majeure)Socrate est un homme (prémisse n°2 appelée mineure)Donc Socrate est mortel (
pas d’autre conclusion possible
)
2.
 
Toute démonstration repose sur des propositions premières
Robert Blanché écrit : « La démonstration
ne peut remonter à l’infini et
doit bien reposer surquelques propositions premières » (extrait de
L’axiom
atique
(1955)). En géométrie, on appelle cespropositions premières des axiomes ou des postulats. Les plus connus sont les axiomes
d’Euclide
 
1
er
axiome
d’Euclide
= étant donné 2 points A et B, il existe une seule droite passantpar A et B ; 5
ème
axiome
d’Euclide
ou postulat des parallèles = par un point extérieur à unedroite, on peut mener une parallèle et une seule à cette droite. De telles propositions sont
fondées sur ce que Kant appelle l’intuition
a priori
 
: on reconnaît l’évidence de ces propositions
intuitivement sans avoir besoin de la moindre preuve.André Lalande écrit : « Une démonstration est une déduction destinée à prouver la vérité de saconclusion
en s’appuyant sur des prémisses reconnues ou admises comme vraies
» (extrait de
Vocabulaire technique et critique de la philosophie
(1927)). Les prémisses
 reconnues
comme vraies ont
fait l’objet d’une démonstration préalable
: on parle de théorème. Les prémisses
admises
comme
vraies n’ont fait l’objet d’aucune démonstration
 
: on parle d’axiome ou de postulat.
 
Question
 
: l’intuition est
-elle le critère en vertu duquel on détermine quelles sont les propositionsadmises comme vraies ? Il semble que oui (
voir
I2
: définition d’Arnaud & Nicole).
 
 
La géométrie classique est fondée sur des axiomes qu’on admet comme vrais tant ils sont
évidents
: ce sont les axiomes d’Euclide.
 
Cela dit, qu’est
-ce qui nous empêche de formuler des axiomes entièrement différents, contraires
même aux axiomes d’Euclide
 
? C’est ce que font les
géométries « non euclidiennes ».Pour Euclide, par un point extérieur à une droite, on peut mener une parallèle et une seule àcette droite. Deux mathématiciens ont pris le contrepied de cet axiome : Riemann
, d’une part,
et Lobatchevski
, d’autre part. Voici en gros leurs approches respectives
:
 
Euclide raisonnait sur une surface plane. Riemann prend le parti de raisonner sur unesurface « à courbure positive » (sphère). Dans ce cas, par un point extérieur à une droite(courbe), on ne peut mener aucune parallèle à cette droite
conséquence : la somme des
angles d’un triangle est inférieure à 180°.
 
Il n'existe aucune droite passant par le point M et parallèle à la droite D
(
source
 
) 
 
Lobatchevski, quant à lui, prend le parti de raisonner sur une surface « à courburenégative » (incurvée). Dans ce cas, par un point extérieur à une droite, on peut mener uneinfinité de parallèles à cette droite
conséquence
: la somme des angles d’un triangle est
inférieure à 180°.
Il existe une infinité de droites qui, comme d1, d2 et d3, passent par le point M et sont parallèles à la droite D
(
source
 
) 
 
 
3.
 
La démonstration, un modèle de cohérence logique
Pour Blanché, le géomètre « ne fonde ses preuves que sur ce qui a été antérieurement établi, ense conformant aux lois de la logique. Chaque théorème se trouve ainsi relié, par un rapportnécessaire, aux propositions dont il se déduit comme conséquence, de sorte que, de proche en
proche, se constitue un réseau serré […]
 
». Ce réseau serré, les logiciens l’appellent
: systèmehypothético-déductif ou axiomatique.«
L’axiomatique part de propositions proposées sans démonstration [les axiomes] mais dont le
bien-
fondé apparaîtra dans la valeur de la construction que l’on peu
t faire grâce à elles », écritAndré Virieux-Reymond dans
L’épistémologie
(1966) :
 
Ce n’est pas le caractère intuitif des axiomes qui importe mais la cohérence ou la
« consistance » du système axiomatique que ces axiomes vont produire (
voir
II2).
 
De la même manière, dans un syllogisme (
voir
 
II1), ce n’est pas le contenu qui rend la
démonstration possible mais la cohérence du syllogisme. Dans le syllogisme, «
tout hommeest mortel ; Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel
», la conclusion à laquelle on aboutitne dépend ni des concepts mis en jeu («
homme
» et «
mortel
») ni du sujet sur qui ladémonstration porte («
Socrate
»). En réalité, on peut faire abstraction du contenu « sansfaire perdre de sa force au raisonnement », écrit Blanché : il suffit de remplacer «
homme
»et «
mortel
» par
 f 
et
 g
, deux variables, et «
Socrate
» par une autre variable
x
. On obtient lesyllogisme suivant : «
tout f est g ; x est f ; donc x est g
». En ne retenant que le « moule » duraisonnement, on fait de la démonstration un authentique modèle de cohérence logiquepuisque toute démonstration qui suit ce raisonnement formel sera cohérente et valide.
4.
 
Les limites de la démonstration
La démonstration peut-elle être exportée en dehors de la logique et des mathématiques ? Peut-elle être exportée en philosophie plus particulièrement ?
Sur le fronton de l’Académie, fondée par Platon, on trouvait la formule suivante
: « que nul
n’entre ici s’il n’est géomètre
»
une telle mise en garde suggère que la géométrie et les
mathématiques constituent un idéal de rigueur et de cohérence. Parce qu’elle est apodictique, la
démonstration est la preuve par excellence. En établissant la nécessité du résultat (
voir
II1), elle
entraîne l’adhésion rationnelle de tous. Comme le disait Malebranche, ce qui vaut pour moi
vaut pour un Chinois aussi. Peu importe qui nous sommes ! La démonstration nous permettrait
de voir les choses du même œil, de tomber d’accord. Alain écrit
(texte 3, p. 285) : « Par lagéométrie, je reconnais mon semblable » ; dans la démonstration, les hommes « se reconnaissentet se décrètent égaux
». L’idée qu’un raisonnement puisse inviter les hommes à tomber d’
accordsans que personne ne les y force ou ne les persuade est quelque chose de très fort. Reste à savoir
si la philosophie peut adopter la démonstration comme discours, c’est
-à-dire comme mode
d’exposition des idées.
 

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