3.
La démonstration, un modèle de cohérence logique
Pour Blanché, le géomètre « ne fonde ses preuves que sur ce qui a été antérieurement établi, ense conformant aux lois de la logique. Chaque théorème se trouve ainsi relié, par un rapportnécessaire, aux propositions dont il se déduit comme conséquence, de sorte que, de proche en
proche, se constitue un réseau serré […]
». Ce réseau serré, les logiciens l’appellent
: systèmehypothético-déductif ou axiomatique.«
L’axiomatique part de propositions proposées sans démonstration [les axiomes] mais dont le
bien-
fondé apparaîtra dans la valeur de la construction que l’on peu
t faire grâce à elles », écritAndré Virieux-Reymond dans
L’épistémologie
(1966) :
Ce n’est pas le caractère intuitif des axiomes qui importe mais la cohérence ou la
« consistance » du système axiomatique que ces axiomes vont produire (
voir
II2).
De la même manière, dans un syllogisme (
voir
II1), ce n’est pas le contenu qui rend la
démonstration possible mais la cohérence du syllogisme. Dans le syllogisme, «
tout hommeest mortel ; Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel
», la conclusion à laquelle on aboutitne dépend ni des concepts mis en jeu («
homme
» et «
mortel
») ni du sujet sur qui ladémonstration porte («
Socrate
»). En réalité, on peut faire abstraction du contenu « sansfaire perdre de sa force au raisonnement », écrit Blanché : il suffit de remplacer «
homme
»et «
mortel
» par
f
et
g
, deux variables, et «
Socrate
» par une autre variable
x
. On obtient lesyllogisme suivant : «
tout f est g ; x est f ; donc x est g
». En ne retenant que le « moule » duraisonnement, on fait de la démonstration un authentique modèle de cohérence logiquepuisque toute démonstration qui suit ce raisonnement formel sera cohérente et valide.
4.
Les limites de la démonstration
La démonstration peut-elle être exportée en dehors de la logique et des mathématiques ? Peut-elle être exportée en philosophie plus particulièrement ?
Sur le fronton de l’Académie, fondée par Platon, on trouvait la formule suivante
: « que nul
n’entre ici s’il n’est géomètre
»
→
une telle mise en garde suggère que la géométrie et les
mathématiques constituent un idéal de rigueur et de cohérence. Parce qu’elle est apodictique, la
démonstration est la preuve par excellence. En établissant la nécessité du résultat (
voir
II1), elle
entraîne l’adhésion rationnelle de tous. Comme le disait Malebranche, ce qui vaut pour moi
vaut pour un Chinois aussi. Peu importe qui nous sommes ! La démonstration nous permettrait
de voir les choses du même œil, de tomber d’accord. Alain écrit
(texte 3, p. 285) : « Par lagéométrie, je reconnais mon semblable » ; dans la démonstration, les hommes « se reconnaissentet se décrètent égaux
». L’idée qu’un raisonnement puisse inviter les hommes à tomber d’
accordsans que personne ne les y force ou ne les persuade est quelque chose de très fort. Reste à savoir
si la philosophie peut adopter la démonstration comme discours, c’est
-à-dire comme mode
d’exposition des idées.
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