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Sujet :
L’homme se reconnaît
-il mieux dans le travail ou le loisir ?Introduction
Toute société doit se confronter à la difficile question de la répartition du travail, et des fruits decelui-ci. Esclavage, servage, monde ouvrier, actionnariat, autant de manières de désigner quelshommes doivent se consacrer au travail, et lesquels y échapperont. Cette répartition, aussi
égalitaire soit elle, met en évidence une tendance profonde dans l’humanité
: le travail estreconnu comme nécessaire, et néanmoins on
cherche à l’éviter, soit pour bénéficier d’un repos
considéré comme juste, soit pour consacrer son temps à des activités moins strictement
productrices. Ainsi l’homme est il partagé entre son image réelle, celle du travailleur contraint,
et son image idéa
le, celle d’un oisif libéré de tout effort. Entre aspirations et réalité matérielle, ils’agit donc de discerner où l’être humain reconnaît sa propre image, tiraillé qu’il est entre cequ’il doit bien être, et ce qu’il rêve d’être. Il s’agit dès lors d’ana
lyser les raisons pour lesquelles
l’homme fuit spontanément le travail, pour ensuite se demander si l’arrêt de celui
-ci doit êtreconsidéré comme une simple vacance, une paresse dont on jouirait, ou si ce temps libéré doit
être envisagé comme celui d’une a
utre forme de réalisation, dont on pourra alors se demander si
elle est essentiellement différente de ce qu’est, dans le fond, le travail.
1
 
Le loisir considéré comme l’objectif visé par tout être humain épanoui.
A
Le travail conçu comme punition.
Il existe une double origine de la mauvaise presse qu’a le travail aux yeux de l’être humain. La
première est étymologique : le mot travail vient en effet du latin « tripalium », qui désigne undispositif de torture. Derrière cette origine, il faut voir la mise en évidence du caractère
désagréable et pénible du travail, qui constitue la raison la plus simple pour laquelle l’homme
cherche à y échapper.La seconde est liée aux sources judéo-chrétiennes de notre culture, qui désignent le travailcomme la punition donnée à Adam et Eve, pour avoir commis le premier péché. Manger à la
sueur de son front, accoucher dans la douleur, l’homme perd là sa condition de jouisseur etn’obtiendra désormais plus rien sans tout d’abord se fatiguer.
B
Le travail avilissant.
Voila pourquoi le travail serait considéré comme une déchéance, que les sociétés humaines vont
généralement réserver aux classes sociales les plus basses. Dans l’antiquité gréco
-romaine, letravail est réservé aux esclaves, qui effectuent tout le nécessaire pour assurer la vie quotidienneaux citoyens. A Rome, on établira même une interdiction de travailler, car le négoce estconsidéré comme une activité dégradante, non conforme avec la qualité humaine. En effet, lenégoce est appelé « negotium
», il est donc la négation de ce qu’on désignait comme «
otium »,
qui signifiait précisément le loisir. En effet, cette nécessité d’assurer le quotidien, la survie,l’alimentation, l’approvisionnement en eau était considéré
e comme un ensemble de tâchesbassement terrestres, trop proches de la stricte matière pour que les qualités spécifiquement
humaines puissent s’y exprimer.
 
 
C
 
L’otium comme idéal humain.
 
On laisse donc aux esclaves ces tâches, et les citoyens peuvent se consacrer à des activités plusplaisantes, gratuites, dégagées de toute nécessité, et par conséquent libres. Aussi étonnant quecela puisse paraître à un regard contemporain, cette distribution est en fait conforme à la
conception idéale de l’être humain dans l’antiquité. On pourrait mettre la plupart desphilosophes de cette époque d’accord sur au moins ce point
 
: l’homme se caractérise avant toutpar son aptitude aux exercices spirituels. Tout ce qui l’en éloigne est donc à éviter. Il faut alors
proté
ger l’homme contre ce risque en déléguant à une classe inférieure tout ce qu’on considèrecomme laborieux. C’est ainsi qu’Aristote justifiera l’esclavage, en regrettant que les objets et les
outils ne puissent se déplacer par eux-mêmes. Tout ce qui doit se faire, et qui ne se fait pas toutseul, ne peut néanmoins pas être effectué par les hommes, pour ne pas les abaisser en dessous de
sa condition. L’esclave ne peut dès lors pas être considéré comme humain, puisqu’il est voué auxtâches non humaines. L’ère industrielle, sans pour autant prôner l’esclavage, reprendra en fait
cette répartition, en admettant cependant que ce sont bien des hommes qui sont mis au travail
sur les chaînes de production ou les mines d’extraction, en considérant tout de même que la
classe dirigeante ne doit pas se compromettre en effectuant de telles tâches.
Transition
Ainsi, même si des tâches nécessaires doivent être effectuées, on a vu que l’homme ne sereconnaît pas en elles, ce qui justifie le fait qu’il trouve des agencement
s sociaux pour y échapperet préserver son humanité. Cependant, on peut faire au moins deux objections à cette position.La première consiste évidemment à affirmer que les esclaves sont des hommes, bien que leurcondition sociale soit inférieure, tout comm
e les ouvriers de l’ère industrielle. La secondeconsiste à se demander si cette conception de l’homme est réaliste, ou si elle ne l’envisage pas de
manière un peu trop désincarnée, et métaphysiquement excessivement valorisante. Enfin, onsait que cette distinction entre oisifs et besogneux a perdu de sa pertinence, ce qui va nous
contraindre à réévaluer le travail, et à nuancer l’importance accordée jusque là au loisir.
2
 
Le travail considéré comme nécessité conforme à l’humanité.
 
A
 
L’
homme, créature inachevée.
Parmi les blessures narcissiques que l’homme doit subir, figure sa néoténie
: il naît inachevé, et
conserve cette caractéristique pendant toute son existence. C’est même là le caractère essentielde l’espèce humaine
: ses petits naissent prématurés, inaptes à la survie, et le développement de
l’individu n’est jamais complet, pour la simple raison que le corps de l’homme ne suffit pas àeffectuer les actes, même primaires, garantissant sa survie. Le monde n’est pas, non plus, une
 
immense réserve de ressources qu’il pourrait consommer telles quelles. Il lui est donc
absolument nécessaire de transformer le monde et de se transformer lui-même pour vivre, et
pour assurer à sa descendance de survivre à son tour. L’ensemble de ces activ
ités de subsistance
constitue ce qu’on appelle justement le loisir. On peut, certes, imaginer une prétendue élite qui
ne participerait pas à ces tâches, mais elle apparaîtrait alors comme un troupeau de parasites,
 
remettant en question la survie collective, si ils devenaient trop exigeants, ou trop importants ennombre. En ce sens, on ne pourrait pas reconnaître des humains dans cette attitude.
B
 
L’homme, morphologiquement prévu pour travailler.
 
Dès l’antiquité, on remarque cette donnée é
vidente, mais aussi essentielle dans la définition de
l’être humain
 
: il est doté de mains. Loin d’être anecdotiques, ces mains sont en fait un signe,inscrit dans le corps de l’homme, qui indique quelle en est la spécificité
: dégagées de toutdéterminisme définitif, les mains sont des membres libres, qui ne servent à rien de particulier, et
sont néanmoins indispensables. En ce sens, elles constituent des organes dont il s’agit d’inventerl’usage, la plupart du temps en les complétant avec des outils. En c
e sens, elles doivent êtreconçues comme des prises, sur lesquelles pourront venir se brancher ces compléments du corps,
ces extensions qui vont offrir à l’homme ces fonctions que son corps, seul, ne peut pas
accomplir, mais que son esprit peut concevoir. Un homme qui ne travaillerait pas serait dés lorsun homme qui ne ferait pas usage de ses mains, un être dont les deux membres les plus
spécifiques seraient devenus inutiles, un être qui refuserait sa propre essence, s’en détourneraitet ainsi s’amputerait
de son humanité même. Un homme qui ne travaillerait pas ne serait donc
pas tout à fait un homme, il ne serait que ce qui ne fait pas exactement l’humanité, un être
inessentiel et superflu.
C
 
l’homme conçu comme homo
-faber.
Ainsi le travail apparaît-
il comme l’essentiel de l’humain, ce qui le définit de manière tout à faitspécifique. Ce serait dans le travail qu’on pourrait reconnaître l’humain, et l’oisiveté serait cetétat dans lequel l’homme serait indistinct du reste du règne animal.
Après tout, dans le fond, si
un homme devait ne rien faire de sa naissance à sa mort, s’il devait se contenter de consommerce qu’une hypothétique corne d’abondance lui apporterait, le reconnaîtrait on comme
essentiellement différent de la reine des fourmis, posée à vie au centre de la fourmilière, etconsommant ce que les ouvrières viennent lui donner en offrande ? Se distinguerait il du
premier singe venu, si ce n’est par l’ineptie et la faiblesse constitutive de son corps
? Plusconcrètement : si on dé
couvre les restes fossilisés d’un hominidé, vieux de plusieurs milliersd’années, comment savoir s’il s’agissait d’un humain
 
? La seule manière d’en être sûr, c’est dedécouvrir autour de lui des signes d’activité technique, et donc de travail. Les outils
sont ces
indices qui nous indiquent la présence d’humains dans les parages. C’est bien pour cela queBergson considérait qu’il fallait désigner cette classe particulière de primates comme
homo faber
,et non comme
homo sapiens sapiens
. Après tout, le recul
sur sa propre connaissance n’est pas aussiévident et essentiel que l’aptitude humaine à fabriquer des objets, et donc à travailler.
Transition
Pour les raisons que nous venons d’exposer, on ne peut véritablement reconnaître l’homme quelorsqu’il travaille, l’inaction ne le caractérisant que comme corps inerte, organisme biologique au
corps devenu inutilement doté de mains, et démesurément intelligent, pour un être ne faisantrien de cette intelligence. Cependant, demeure alors un paradoxe : tout semble se passer comme
si l’homme, tout en étant objectivement reconnu comme cet être qui travaille, ne parvenait pas à

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