/  6
 
56
s
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES
s
N
°
57
s
ntoine Picon a longtemps enseigné à l’Ecolenationale des Ponts et Chaussées. Il est dé-sormais professeur d’histoire de l’architec-
L’urbanitéen tension
Comment appréhender une ville dans saglobalité, à l’échelle de l’agglomérationet pas seulement à partir de soncentre historique. Et comment décrypterle paysage urbain dans sa continuité
Entretien
Jean-Luc Terradillos
Photos
Jean-Louis Schoellkopf
villes
A
ture à la Graduate School of Design de l’UniversitéHarvard. Nous l’avons rencontré à Poitiers, invité parl’Espace Mendès France et l’Ecole doctorale dessciences pour l’ingénieur, pour donner une conférencesur l’histoire des ingénieurs français de la Renaissanceà nos jours. Cet historien des sciences et des techni-ques est un des spécialistes des villes et territoires.
Le quartier de lagare à Poitiers,vu de la grandepasserelle.
 
s
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES
s
N
°
57
s
57
habite. L’histoire d’une ville, c’est aussi l’histoirede son territoire, des rivières aux autoroutes quipassent à proximité.
Etes-vous sensible au texte que la ville génère?
Oui, je suis sensible au texte que la ville génère. Ado-lescent provincial, je lisais avec passion Balzac et cer-tains quartiers de Paris sont pour moi indissociablesde la géographie urbaine et sociale de la
Comédie hu-maine
. Aujourd’hui encore, le faubourg Saint-Ger-main reste à mes yeux hanté par les nobles damesamoureuses de Rastignac ou Rubempré. Je ne peuxpas non plus passer entre les deux ailes du Louvresans penser aux maisons miséreuses évoquées par leromancier dans plusieurs de ses romans. Elles ont dis-paru depuis longtemps, mais la littérature les a im-
L’Actualité. – Quand vous visitez une ville, êtes-vous un «pèlerin d’art» ?Antoine Picon . –
 Cela dépend des villes. Lorsque lemode de vie m’est connu, Poitiers par exemple, jevais voir en priorité les monuments, surtout si cer-tains sont liés à des images de mon enfance. Il y avaitune photographie de Notre-Dame-la-Grande chez magrand-mère. D’autres villes nécessitent un regard pluslarge. A Tokyo, le fonctionnement des transports encommun, les grands magasins, le système de repé-rage des autochtones sont peut-être plus intéressantsque les monuments proprement dits.Plus généralement, je ne pense pas que l’on sai-sisse l’histoire d’une ville, l’histoire récente en toutcas, à partir de son seul centre, ne serait-ce queparce qu’une fraction seulement de la population y
Antoine Picon apubliénotamment:
Architectes et ingénieurs du siècle des Lumières 
,Parenthèses,1988.
Claude Perrault (1613-1688) ou la curiosité d’un classique 
,Picard, 1988.
L’Invention de l’ingénieur moderne 
, Pressesde l’Ecolenationale desPonts etChaussées, 1992.
La Ville, territoire des cyborgs 
,Les Editions del’imprimeur, 1998.
 
58
s
L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES
s
N
°
57
s
mortalisées. D’autres écrivains, de Charles Baudelaireà Arthur Miller, sont aussi présents dans mes déam-bulations parisiennes. Miller raconte par exemplel’histoire de ce chauffeur de taxi qui lui fait traverserla Seine et qu’il sent fier de la beauté de la ville. Jepense souvent à cet épisode sur les ponts de Paris. Ilfaudrait aussi parler de
 Nadja
et de bien d’autresœuvres encore.En s’agrégeant dans la mémoire, les textes génèrent àmon sens une sorte de paysage. En se mélangeant, lesmots épousent la minéralité des rues et des façades,comme une seconde peau, invisible mais active. Lesreprésentations graphiques dont on se souvient fontde même. Paris est pour moi indissociablement plande Turgot et plan psychogéographique de Guy Debord.
Peut-on appréhender une ville par ses rocades,échangeurs et giratoires ?
Pas complètement bien sûr. Mais par rapport à cettesédimentation de la ville historique/littéraire, ils re-conduisent au caractère artificiel, provoqué, de la ville.La ville est à la fois ce madrépore géant, plusieursfois millénaire dont parle Hugo dans
 Les Misérables
,et un gigantesque artefact, un paysage et un systèmed’infrastructures.C’est dans cette tension qu’on doit selon moi saisir laville. Les infrastructures elles-mêmes sont en tensionentre la réalité topographique et les schémas abstraitsdes ingénieurs. Il faut aussi saisir cette tension qui apris un caractère de plus en plus déterminant dans laville contemporaine.
villes
Sur le campusuniversitaire dePoitiers :la bibliothèqueuniversitaire(ci-contre) et l’Esip,les nouveauxlogements étudiantsdu Crous (page dedroite).

Share & Embed

More from this user

Add a Comment

Characters: ...