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son lecteur à s’asseoir auprès du maître d’équipage,sur l’impériale de la malle-poste de Bristol qui traversela campagne anglaise. Qui la traverse comme le feraitun bateau, un petit chalutier par exemple. Son écriturelouvoyante, pleine d’embruns et de grand vent, d’im-mensité et de lumière prend alors le large et, dans unstyle on ne peut plus «débridé», fend littéralement lacampagne pour s’aboucher avec l’océan avant le termenaturel du voyage, nous occasionnant au passage, sousla houle des phrases, un étrange mal de terre en mêmetemps qu’un souverain désir de mer…Cet étonnant syndrome tellurique ne m’est pas in-connu. Pour ma part, j’aime assez, j’aime infinimentmême, au cœur de la campagne, rêver du bord de mer.Je crois tout comme Giono qu’il n’est pas de meilleurpromontoire, de plus adapté point de vue. Rien demieux en effet que le lointain, que la distance, pours’approcher de son fantasme, le caresser, lui donnerforme et consistance. L’immatériel parfois équivalantla chose, le creux d’une colline peut bien alors conte-nir toute la mer… Certes, je n’ai pas grand mérite àdéfendre cette géographie paradoxale: sous l’imper-ceptible frémissement de ses ondulantes estives, parmiautant de vastitude, autant de vacuité, le haut plateaud’Aubrac, qui m’a porté au monde, a tout d’une merintérieure égarée en plein ciel. Du mirage, il a lafuyante, l’inconcevable figure, ce rêve éthéré, éveillé,flottant encore à la surface des choses ou dans la semi-conscience de quelque Créateur affairé qui n’en auraitpas tout à fait terminé avec les nuages. Dans ce décordes plus improbables, atopique et vagabond,borderline assurément, on ne peut que faire au quoti-dien l’expérience de la dilution, de la dissolution deslimites. Celles du monde, celles de soi. Toutefois,l’herbe n’ayant jamais tout à fait la couleur du va-rech, le lichen la consistance de l’écume et l’Ailleursétant, par nature et par définition, toujours ailleurs, ilme faut bien reconnaître que régulièrement, à l’ap-proche de l’été, j’éprouve quand même le besoin ir-répressible d’aller au plus près de l’océan officiel, ti-tulaire du poste, comparer la teneur de nos
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respectives, de nos lointains évanescents. Histoire devérifier, de visu et en profondeur, ce qui, fondamen-talement, meut notre imaginaire, ce qui le creuse etqui le gonfle, l’élargit aux dimensions de la planète, àl’universalité de ce bien nommé «vague des passions»qui nous soulève encore, nous chavire toujours…L’amitié d’un Charentais – de cette Charente dite en-core Maritime, mais que des autorités locales désire-raient pourtant qualifier d’Atlantique, sans doute pourla «grandir», fut-ce au prix d’un abaissement poéti-que – m’ayant ouvert ses portes, j’ai, au fil des an-nées, temporairement trouvé mon port d’attache àEsnandes. Vivant et travaillant en Limousin la plusgrande partie de l’année, cette zone côtière voisinene m’était donc pas totalement étrangère, mais, si jeconnaissais bien les étendues vierges de la Côte
Hic incipit mare
Une promenade littéraire entre meret marais dans le pays d’Esnandes
Par
Patrick Mialon
Photos
Claude Pauquet
atlantique
L
Ci-contre :l’église d’Esnandes.Page de droite :Patrick Mialonsur la passerelledu carreletde Rémi Puyjalonà Esnandes.
e temps de quelques pages très enlevées «Poursaluer Melville», Jean Giono, grand pourvoyeurde transports littéraires, convie en quelque sorte
 
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sauvage, les plages de Ré ou d’Oléron, j’étais bienignorant de cet Aunis pas plus grand que ma petite (etnéanmoins incommensurable) terre natale, cet Aubracsi bouleversant que je n’aurais su l’habiter au quoti-dien tant il est vrai que la grande Beauté, la RéellePrésence, a quelque chose de presque douloureux dansun monde où la laideur, l’obscénité marchande s’affi-chent effrontément à la une de nos vies…D’Esnandes, en amoureux éperdu de l’art roman, je ne connaissais que son église. Et encore, seulementà travers des photographies et des ouvrages spéciali-sés. Mais après tout, doit-on toujours impérativementporter le regard sur les lieux, les paysages, pour lesconnaître intimement, les connaître de l’intérieur?Je ne le crois pas. Dans ce domaine, les écrivains et lesrandonneurs rêvant sur les cartes nous ont ouvert lavoie. Bien souvent, le génie du lieu est contenu dansson nom. Même si parfois il ne subsiste qu’à l’état delointaine survivance. A cet égard, les toponymesconstituent de précieux éclaireurs, d’irremplaçablescompagnons de route pour arpenter les sites, les exa-miner dans leur texture poétique avant que de déam-buler dans leur matière sensible. Ainsi, le nomd’Esnandes me semblait-il à lui seul réunir dans sondéploiement de huit lettres tout un territoire de lan-des, de vastes étendues traversées par un vent obstinéne rencontrant que peu d’obstacles pour accentuer sonemprise souveraine, tout comme celui d’Aunis con-densait subtilement dans sa rondeur et son allégressetoute la jovialité d’une province immémoriale… Metrompai-je donc tellement? Le vent et l’étendue, lecaractère plane de cette absence de relief, j’ai pu lesvérifier par la suite. Tout comme j’ai pu vérifier lanature compacte, ramassée des habitations s’essayantà donner aux éléments le moins de prise possible…Non vraiment, ce qui m’a le plus surpris la premièrefois dans ce paysage c’est – comment dire? – pres-que une absence de mer. Je parlais de port d’attache,
Patrick Mialon apublié récemment
Le ravissement du monde 
, Ed. duMiroir, 1999,
Une rivière au bout de la langue.Parcours d’écriture 
, Le Bruitdes autres, 2001,
Désir d’Aubrac ou Le désarroi des arpenteurs 
,Le temps qu’il fait,2001.

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