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our se rendre de La Rochelle à La Pallice envélo, on peut choisir de rester au plus prèsde la côte en espérant ne jamais perdre dechoses très abstraites ou collectives qui vont de la po-litique des transports aux associations de protectionde l’environnement, des plans de circulation aux mo-des de gestion de l’énergie ou de lutte contre la pollu-tion, de partis pris urbanistiques à la promotion con-certée du tourisme. On s’y sent aussi incarner un stylede vie pour ainsi dire archétypal qui fait immanqua-blement songer aux publicités familiales pour les as-surances-vie, les produits dentaires, la chicorée solu-ble ou les chandails en pure laine vierge. Bref, surune piste cyclable on est beaucoup plus qu’un simplecycliste, on est un citoyen dont les pouvoirs publicsprennent soin, un consommateur qui sait ce que qua-lité de vie veut dire. Aussi bien, lorsque la piste cy-clable redevient un chemin, on retrouve une sorted’anonymat délicieux, on quitte un monde de statisti-ques pour se retrouver en pleine nature.C’est très exactement ce qui se passe lorsque l’on fran-chit cette frontière qui sépare les zones de Port-Neuf et de Chef-de-Baie, que l’on rencontre pour quelquetemps un petit bout de route goudronnée qui longetrois ou quatre anciennes villas tournées vers la meret bien serrées les unes contre les autres, enclavéesdans un territoire qui n’a rien de résidentiel et qui sem-blent aussi insolites et précieuses qu’un château mé-diéval au bord d’une autoroute ou qu’un arc de triom-phe romain dressé à l’orée d’une zone commerciale.On salue par la pensée les propriétaires de ces villas,comme s’ils étaient les derniers résistants, les ultimesdéfenseurs d’un art de vivre qu’aucune mutation so-ciale, qu’aucun plan d’occupation des sols ne parvien-dront à déloger.Passé la Tour Carrée, antique bastion posé sur un préd’herbe fauchée, arborant comme un blason un tag àl’effigie de KOS et que semble apprécier un couplede tourterelles turques occupées à faire des petits pas
 jusqu’à La Pallice
En lo
Une zone portuaire n’est pas a priori un cadre pourroman noir. C’est un espace du possible où l’onpourrait croiser aussi bien Tintin, Pythagore ou Rimbaud
Par
Jean-Jacques Salgon
Photos
Claude Pauquet
atlantique
P
vue la mer. La mer, ou ce qui en tient lieu, tant il peutparaître douteux que les eaux du pertuis aient pu un jour communiquer avec l’océan. Depuis la dernièretempête de décembre 1999 qui a saccagé les quais duMail et de Port-Neuf, la municipalité s’active pourrestaurer les lieux. On a disposé de solides enroche-ments, reconstruit les parapets, confectionné des re-vêtements de galets. Une piste cyclable a été aména-gée qu’il faut bien alors s’efforcer de suivre. Suivreune piste cyclable peut vous procurer une sorte de jouissance bourgeoise : de simple usager de la bicy-clette on se sent soudain appartenir à une classe pluslarge et comme enveloppé par tout un ensemble de
Jean-JacquesSalgon, né en1948, vit à Paris età La Rochelle, où ilenseigne à l’IUT.Dernier livrepublié:
Tu ne connaîtras jamais les Mayas 
,L’Escampette,2000.
 
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de deux sur le rebord de la corniche, on aborde unterrain plus secret, plus dérobé aux regards, fait debuissons et de haies basses alternant avec des petitschamps herbeux. Le chemin est bordé de toute unevariété de plantes sauvages qui, en ce début d’été, fleu-rissent suivant leur humeur, coquelicots, lavatères, ca-momilles, ombelles, pissenlits, mais comme, de placeen place, on trouve aussi des bancs publics, commele sol du chemin semble bien récuré, on se prend àdouter si tout cela n’est pas tout simplement sorti descartons d’un paysagiste. En effet, voici le doute con-firmé par l’apparition d’un parking, d’une petite plageaménagée avec un bâtiment en béton où l’on venddes glaces, des boissons et des frites, avec une ter-rasse où un couple de retraités est même en train dedéguster des huîtres. Manger des huîtres face à la merpeut sembler critiquable : cela fait double emploi. Ilfaudrait pouvoir manger des huîtres à Timimoun, àYamoussoukro ou sur les bords du lac Titicaca. Etencore. C’est pour cette raison que l’on appuie à pré-sent un peu plus fort sur la pédale.Fuyant les mangeurs d’huîtres par la nouvelle routequi conduit directement au port de pêche, on trouveenfin un endroit qui ne demande qu’à être apprivoisé:c’est une succession de décharges publiques où s’en-tassent détritus, gravats et tuiles cassées. Je ne suispas le seul être vivant à en apprécier les charmes puis-que l’air semble tout à coup animé du pépiement dedizaines d’oiseaux. Parmi eux, une colonie de passe-reaux aux ailes cramoisies –seraient-ce des benga-lis?– font un petit concert à mon intention, mimentune fuite collective pour revenir aussitôt me narguerà quelques mètres, entament une savante chorégra-phie devant un parterre de roses trémières. Le jour oùl’on s’avisera –ce qui ne tardera guère– d’enfouirles décharges, d’assainir les marigots, de viabiliserles terrains vagues, toute cette vie sauvage s’envo-lera, on ne respirera plus ces délicats remugles dedétritus en putréfaction. C’en sera bien fini despseudo-bengalis. Chicorées bleues et roses trémièrespourprées seront chassées de leur royaume. Alors letemps sera venu de disposer sur le bord de la chaus-sée des petits panneaux pour nous inciter à respecterla faune et la flore. Grâce au ciel, on n’en est pas en-core là. Un semi-remorque passe. On peut rester unmoment immobile, s’imaginer perdu dans le désertMojave et tout près de faire une halte au
 Bagdad Café 
.Mais le
 Bagdad Café 
est au port de pêche et s’appelle
Tonton Louis
. Aucune chance d’y rencontrer Brenda.Les chalutiers font leurs farauds avec leurs pavois bi-garrés, leurs coques peintes: mauve la
Pucelle des mers
,bleu le
 Jeannot 
ou le
Gavroche
, rouge le
Coriolis
ou la
 Mimie
. Les concepteurs du port ont décidé de nous lefaire remarquer qui ont peint les hangars de ces mêmescouleurs. Même syndrome que pour les mangeursd’huîtres. Même coup de pédale pour s’échapper.
 
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Les quais où sont entassées les grumes sont baignésd’une forte odeur de macération qui évoque celle dumoût de vin. Ici commence un nouvel espace. On chargeles grumes sur des semi-remorques. C’est un immense jeu de mikado devant lequel s’activent cinq ou six lilli-putiens. Les grumes tombant dans les bennes font unbruit sourd qui fait se féliciter de ne les avoir pas re-çues sur les pieds. Vont-elles partir pour un nouveauvoyage ou simplement traverser la route pour se fairedébiter aux Scieries de l’Atlantique ? Viennent-ellesd’Afrique ou du Canada ? Autant de questions qui de-meureront sans réponse, car on ne peut tout savoir, pasmême qui est cet étrange personnage au faciès cuivréet tanné comme un masque de la Comedia dell’Arte etqui sillonne les lieux sur une mobylette attelée à unevieille remorque. On l’a déjà vu au port de pêche, on leretrouve devant les bâtiments de l’escadron amphibiedu 519
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Régiment du Train. C’est le génie des lieux.Derrière son masque troué on voit luire deux petits yeuxde braise. Serait-ce un Indien quechua tout juste des-cendu du
Pachacamac
et venant de livrer au moyen desa remorque sa cargaison de boules de cristal? En tra-versant l’abri des sous-marins on songe à l’arche d’al-liance, aux aventures d’Indiana Jones, au chapeau deTournesol. Où sont passés les deux gamins que Tintininterroge? Je n’ai jamais vu d’enfants sur les docks deLa Pallice. Il n’y en a sans doute jamais eu. Et c’estpour ça que j’aime Tintin. Avec lui tout devient possi-ble: domestiquer les éléphants avec une trompette, tom-ber d’un avion dans une charrette de foin, croiser leYéti dans l’Himalaya et rencontrer deux gamins surles docks de La Pallice.Juste à côté du restaurant
Chez Annie
, rendez-vous dessemi-remorques et accessoirement des routiers, il y aune cabine téléphonique. Deux marins philippins des-cendus de l’
Ocean Ranger 
sont aux prises avec une carte
Sur une bassecontinue decouleurs éteintes(asphalte, béton,tôles ondulées,murs deparpaings ou depierres grises)qui fait que l’oncroit circuler –pour peu que leciel soit voilé –dans un décor ennoir et blanc, lazone portuaire deLa Pallice faitéclater les notesaiguës etacidulées de sesbaraques depêcheurs,portails peints,enseignes, grues,semi-remorques,coques rutilantesdes vraquiers oudes porte-conteneurs.Comme si, aubout de ce vieuxcontinent usé etpatiné, ellecherchait à nousfaire entendre lamusique
 jazzy 
duNouveau Monde.

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